
Je répète ici et là que Proust tenait souvent du potache amateur de facéties variées. Le professeur Paul Strocmer m’a fait parvenir cette lettre la semaine dernière, que je publie telle quelle ci-dessous, accompagnée d’un poème inédit qui confirme cette impression.
Cher Nicolas
Comme vous le savez, Proust n’était pas aussi empesé que les serviettes des Guermantes. Il savait aussi s’amuser, lui qui, comme le retrace Daudet, « tenait aussi de Mercutio et de Puck1. »
Aussi est-ce pour moi un plaisir de vous adresser la primeur d’une jolie trouvaille tout à fait inattendue. Un bibliophile et libraire-expert en livres anciens, Benoit Forgeot, m’avait signalé deux éditions originales des Onze mille verges non coupées, c’est le cas de le dire, et hors de portée de ma bourse. Mais quelle ne fut pas ma surprise quand le libraire fit glisser de l’étui un manuscrit où je reconnus immédiatement l’écriture caractéristique de notre cher Marcel. C’était un poème, daté du premier avril 1922, soit quelques mois avant sa mort, adressé à Antoine Bibesco. Il était facile d’expliquer la présence de l’un dans l’autre : le prince est en effet le modèle de Mony Vibescu2 dans le récit licencieux d’Apollinaire. Il n’est pas interdit de penser qu’il aura lui-même réuni les deux canulars dans un élan d’auto-dérision. Voici en effet le texte de Proust, virtuose pastiche du Pont Mirabeau qui s’amuse à résumer son propre ouvrage en voie d’achèvement, et qui montre que Proust non seulement n’avait rien perdu de son talent de pasticheur, mais qu’il était conscient d’au moins deux choses : que Le Temps retrouvé est une contrepèterie, et que, plus émouvant, l’écriture de La Recherche se faisait bien au prix de sa fin prochaine. Je vous laisse juge du document, ainsi que vos chers lecteurs et je remercie M. Forgeot pour cette magnifique découverte.
Paul Strocmer
Le trou tant rêvé
Sur les Champs-Elysées passe Gilberte
De mes amours
Faut-il chanter la perte
Charlus snobait toujours la Saint-Euverte
Longtemps couché de bonne heure
Mon livre veut que je meure
Ni cattleyas ni Swann au lit ne sauvent
De jalousie
La femme aux lèvres mauves
La Sacripant qui posait pour les Fauves
Longtemps couché de bonne heure
Mon livre veut que je meure
De plage en plage où sont les jeunes filles
Ou jeunes fleurs
Qui d’un regard m’étrillent
Quand de Balbec la mer au loin scintille
Longtemps couché de bonne heure
Mon livre veut que je meure
Tasse de thé cuillère à moitié pleine
M’ont redonné
Faut-il qu’il m’en souvienne
Tout mon passé dans une Madeleine
Longtemps couché de bonne heure
Mon livre veut que je meure
- Le mot, allusion à deux personnages de pièces de Shakespeare, est de Léon Daudet. Mercutio est dans Roméo & Juliette, tandis que le lutin malicieux Puck est dans Songe d’une nuit d’été. ↩︎
- Voir l’article Quelques proustiens en Roumanie fasciste ↩︎
Très bon poisson de premier avril. Excellent !!!!
Superbe trouvaille un effet si authentique mais surprenante malgré le commentaire qui l’accompagne. On aimerait le fac similé du poème.
À vaincre sans puéril…
Voici ce que me répond Géminie : L’anagramme de « Paul Strocmer » est Computer Pals, société australienne contre à la fin des années 80.
Et non, « Le Temps retrouvé » (le célèbre dernier tome de À la recherche du temps perdu de Marcel Proust) n’est pas considéré comme une contrepèterie.
Cependant, il existe une contrepèterie très connue qui s’en rapproche énormément en jouant sur les mots de Proust :
« Le tant de recherches a fini par porter ses fruits. »
Dans le monde de l’humour linguistique et des contrepétiers, on s’amuse souvent avec les titres de Proust, mais le titre exact « Le Temps retrouvé » ne permet pas d’inversion de sons (phonèmes) qui produirait un sens caché, grivois ou comique, ce qui est la définition même de la contrepèterie.
Bref, je préfère nettement le sens de la dérison de Nicolas à celui de Géminie.
Pardon pour mon message précédent. Je n’avais pas fait attention à la date de votre envoi :).
Joli poème en tout cas.
Il y aurait un volume entier à faire sur l’humour de Proust. Merci à Paul Strocmer pour ce document une fois de plus miraculeux !
Il me semble, mais je peux me tromper, que l’étui abritait deux manuscrits de Marcel.
Le deuxième, un poème également, au titre de : « Le vent tant roué » a été perdu, hélas