Curzio Malaparte, le proustien qui aboie

Curzio Malaparte au studio Harcourt, le 20 novembre 1947.
© Archivio Malaparte, Fondo Fotografico, Fondazione Biblioteca di via Senato 2026

Je profite de la parution de l’excellent Quarto Malaparte (Gallimard), un ensemble de textes réunis et commentés par Emmanuel Mattiato sous le titre Exils, pour inclure Curzio Malaparte, « le plus proustien des écrivains » selon André Roussin, dans la série « autour de Proust avec le studio Harcourt ». Le portrait de l’écrivain n’est plus dans les archives du studio : il a fallu chercher dans son fonds à Milan pour retrouver sa photographie.

« Je trouve qu’il n’y a rien de plus naturel quand on aime les chiens, que d’aboyer avec eux » écrivait Curzio Malaparte en octobre 19471, quelques jours avant d’aller poser au studio Harcourt, qu’il visite en voisin (il s’installe dans un meublé au 56 rue Galilée, tout près du 49 avenue d’Iéna). De fait, il aboie souvent la nuit, à Paris comme à Chamonix, déclenchant l’inquiétude ou la colère des voisins. Il aurait sans aucun doute apprécié l’article que Gustave Lanson avait consacré à La Prisonnière dans L’Amérique latine du 13 avril 1924, mais le plus cynophile des écrivains aurait apprécié cette image caractérisant le style de Proust : « Ce chien de style est extraordinaire de souplesse, de délicatesse, de profondeur et d’intensité ».

Avec le sens du paradoxe et de la provocation qui le caractérise, le transalpin affirme — et en français —, au seuil de son Journal d’un étranger à Paris, qu’il « rentre enfin à Paris après quatorze ans d’exil en Italie ». C’est en fait son troisième cycle de séjours en France. Le premier se fait sous l’uniforme des troupes garibaldiennes : il découvre le pays en 1915 depuis Avignon, avant de revenir en 1918 où il est gazé à l’ypérite à Bligny, non loin de Reims ; le deuxième, dans le costume du fasciste bien en cour auprès de Mussolini, entrecoupé de retours en Italie, date des années 1931 à 1933 et correspond à la parution de Technique du coup d’État (Grasset). Enfin, le troisième commence en juin 1947 dans les habits du néo-marxiste auréolé du succès de l’extraordinaire Kaputt (édition française traduite par Juliette Bertrand et publiée en 1946 chez Denoël). 

À partir de son adhésion au fascisme, Malaparte est surveillé par les Renseignements Généraux (et les fascistes) à chacune de ses visites en France, mais son attitude et ses motivations demeurent impénétrables. En effet, il paraît mener une activité d’agent provocateur et/ou de renseignement pour Mussolini, tout en portant un regard critique sur les dictateurs. Une note du 13 mai 1948 dans son dossier à la Préfecture de police relève bien qu’en tant que correspondant de guerre du Corriere della Sera entre 1941 et 1943, « il a été reçu par tous les principaux dirigeants de l’Allemagne nazie, et les a longuement cotoyés ». Le rédacteur de ce rapport de police, sans doute un critique littéraire contrarié, note avec perspicacité qu’il est assez « difficile à situer politiquement », le classant, faute de mieux, dans une catégorie inédite d’individus à « l’anarchie toute philosophique ».

Dès son retour à Paris, Malaparte ne tarde pas à faire parler de lui. Les journaux annoncent que le théâtre Hébertot va donner Das Kapital, une pièce consacrée à Karl Marx et à sa femme. Jacques Hébertot affirme que Malaparte lui en a confié le texte, mais l’écrivain dément par voie de presse. Finalement, il prend tout son monde par surprise et fait ses débuts au théâtre de la Michodière avec un impromptu (un genre déjà bien désuet dans la France de l’après-guerre), écrit directement en français, Du côté de chez Proust, d’autant plus savoureux qu’il ignore le lointain lien de parenté entre Proust et Marx.La pièce à trois personnages, qui comprend des moments musicaux et chantés, est bâtie autour du duo Pierre Fresnay-Yvonne Printemps, par ailleurs commanditaires du texte et directeurs du théâtre. Au premier il confie le rôle de Proust lui-même et la mise en scène, tandis qu’Yvonne Printemps incarne Rachel quand du seigneur. Jacques Sernas complète la distribution dans le rôle de Saint-Loup.
La présence de Fresnay ne doit rien au hasard, car le comédien français est l’oncle du maurrassien Roland Laudenbach, le directeur des éditions de la Table Ronde et grand ami de Malaparte. Politiquement et au sortir de la guerre, ce n’est pas un choix neutre : Fresnay, qui a travaillé aussi bien pour la Continental de Greven que pour le Groupement corporatif des acteurs sous Vichy entre 40 et 44, est un des rares comédiens (avec Charles Vanel) décorés de la francisque. Il se souvient que le travail avec Malaparte était tout sauf une sinécure : « Alors là, ça a été tragique ! Malaparte ne fournissait pas son boulot… C’était un type très savoureux, mais absolument impossible dans les rapports professionnels. Indifférent aux conséquences de sa fantaisie, indifférent à presque tout d’ailleurs, sauf à l’amitié2. »

L’exposition de Du côté de chez Proust ne se contente pas de planter le décor (« où tout est Guermantes ») et les personnages. Malaparte y détaille ses intentions en commentant la Recherche. C’est une lecture marxienne du roman proustien qui s’intéresse particulièrement à la dimension du personnage de Rachel Quand du Seigneur. Comme d’autres exégètes de gauche, Malaparte voit dans la Recherche « une satire de la société parisienne et européenne » et une peinture de la décadence de l’aristocratie et de la bourgeoisie. Rachel Quand du Seigneur occupe ainsi un rôle central et positif dans la pièce puisque, mue par « la rancune sociale3 », « elle représente la conscience de cette fatalité des lois de l’évolution sociale, ainsi que la conscience du rôle révolutionnaire que les “grues” exercent, de même que les “prostituées” de Dostoïewski [sic], dans les vieilles sociétés aristocratiques. »
Pour Malaparte reprenant l’expression de Proust, Robert de Saint-Loup, appartient à cette « race assez neuve », qui pour lui représente « un des premiers exemplaires de cette “race marxiste” qui, surgissant de toutes les classes sociales, aussi bien de l’aristocratie que du prolétariat, allait envahir l’Europe, lui imposer ses goûts, ses vices, son insolence, son inquiétude, ses espoirs, surtout sa conscience de la “fin du christianisme” et son pressentiment du rôle que l’homosexualité allait jouer dans la désintégration de la société capitaliste. »

La première a lieu le 22 novembre 1948 et les réactions — négatives pour la plupart — sont immédiates. « Il y a longtemps que je n’ai vu chose aussi indécente […] Je suis toujours plein d’indulgence pour les gens qui se croient grands seigneurs. Mais je n’aime pas […] les voir bâtonner Marcel Proust » écrit Jacques Lemarchand dans Combat tandis qu’André Alter dans L’Aube évoque « l’insupportable découpage » de l’œuvre de Proust. À l’exception notable de René Barjavel, c’est un éreintement. François Mauriac, qui venait de publier, un an auparavant, son essai Du côté de chez Proust à la Table Ronde, manifeste son mécontentement légitime à l’endroit du plagiaire — l’affaire se soldant visiblement par une transaction. Le public n’est pas convaincu davantage, et la pièce quitte l’affiche le 2 mai 1949. Les amis de Malaparte, qui sont aussi des amis de Proust, notamment Daniel Halévy et Jean Cocteau, lui manifestent cependant leur soutien. 

Malaparte se réfugie, comme le remarque Filippo Fonio4, dans une défense homophobe, qui rappelle le Journal des années noires de son ami Jean Guéhenno5 : « Il y a dans la haine des invertis sexuels pour ceux qui profanent leur monde secret, quelque chose qui ressemble à une sorte de regret. L’homosexualité qui a eu son idole en Proust n’est plus à la hauteur des temps, elle est désuète, c’est une homosexualité conservatrice de droite. On a observé que les homosexuels conservateurs de droite ont été en très large mesure des collaborateurs des Allemands6. »
Idée à la mode — et même à la mode communiste, serait-on tenté d’ajouter après l’anathème prononcé par Gorki en 1934 : « Éliminez les homosexuels et le fascisme disparaîtra » — et topos des années d’après-guerre, mais qui ne surprendra pas chez Malaparte, chantre d’un certain virilisme peu sujet aux palinodies et bien dans la ligne de cette provocation de Technique du coup d’État, recyclée dans les conversations de Kaputt : « Hitler est une femme ». 

Rencontre entre Maurizio Serra et Emmanuel Mattiato à l’occasion de la parution du Quarto Malaparte aux éditions Gallimard à l’Institut de France ce 19 février à 18h.
Le 11 mars, à La Libreria (89 rue du Faubourg-Poissonnière, 9e), dialogue entre Maria Pia De Paulis et Emmanuel Mattiato autour de l’œuvre de l’écrivain.

Remerciements : Carla Maria Giacobbe, Archivio Malaparte, Maurizio Serra, Emmanuel Mattiato.

  1. Journal d’un étranger à Paris, Quarto Curzio Malaparte, Exils, Gallimard (2026), ed. d’Emmanuel Mattiato, p. 1152 ↩︎
  2. Pierre Fresnay par Fresnay & Possot, (La Table Ronde, 1975) p. 97 ↩︎
  3. Curzio Malaparte, Pourquoi j’ai écrit « Du côté de chez Proust », L’Aurore, 20 novembre 1948 ↩︎
  4. « Je la salue, la conscience des hommes. » Le théâtre français de Malaparte et sa réception, Cahiers d’études italiennes 24, 2017
    ↩︎
  5. « L’homosexualité est l’autre face de la collaboration. C’est le même goût de la servitude, la même recherche d’une « protection » par un maître. » Et plus loin : « Pourquoi tant d’homosexuels chez les collabos ? » ↩︎
  6. Cité par Maurizio Serra dans sa biographie Malaparte. Vies et légendes (Grasset, 2011), pp. 459–460 ↩︎

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