
Nathalie Freidel, professeure de littérature à l’université Wilfrid Laurier de Waterloo au Canada, est conseillère scientifique de la magnifique exposition « Madame de Sévigné, lettres parisiennes », à voir au musée Carnavalet-Histoire de Paris jusqu’au 23 août. On en profite, dans le sillage de l’exposition mais aussi du volume de Lettres choisies qu’elle a dirigé à Folio classiques et de la parution de son essai Sévigné, dans le cercle des femmes (Hermann) pour revenir sur l’héritage de Sévigné chez Proust.
Comment avez-vous découvert À la recherche du temps perdu ? dans quelles circonstances ? dans quelle édition était-ce ?
J’ai lu Proust pour la première fois en classe de première littéraire. Pour notre professeure, il n’y avait rien en dehors de Balzac et Proust. Elle nous a fait lire Du côté de chez Swann et Le temps retrouvé en nous expliquant que les clefs du premier se trouvaient dans le dernier. J’ai conservé les volumes de Folio classique, même si par la suite, je me suis procuré d’autres éditions.
Quelle place occupe Proust dans votre bibliothèque personnelle ?
Ma mère était une grande lectrice et Proust trônait en majesté dans son panthéon personnel. C’est donc un texte qui m’a été transmis, et que je suis très fière d’avoir transmis à mon tour à ma fille aînée, Ninon, qui a pourtant grandi dans une culture très différente et une autre langue, au Canada.
Dans le cahier de l’Herne Proust, vous avez signé un article titré « à la recherche de la Sévigné de Proust », qui esquisse de nombreuses pistes dans les relations que le monde de Proust entretient avec l’œuvre de l’épistolière, mais il y a selon vous bien davantage à dire…
En effet, le rapprochement entre ces deux œuvres n’est pas une mince affaire. Proust et Sévigné ont d’abord en commun d’avoir légué deux monuments (4 et 3 volumes respectivement, dans la collection de La Pléiade). Tout le monde les connaît mais peu les ont effectivement lus, ce qui fait que les commentateurs se rabattent souvent sur la dimension biographique. À défaut de chercher à comprendre leurs textes (difficiles), on s’attache à des vies, parfois romancées ou fantasmées.
Ainsi, on a pu les réunir sur le terrain de l’existence mondaine et de la sociabilité des élites. Cependant, le grand monde fréquenté par Proust n’est plus celui des Grands dont parle Sévigné et leur perception de la société qui les entoure est à l’évidence très différente.
C’est donc dans les textes qu’il faut se plonger pour comprendre la place occupée chez Proust par cette lointaine prédécesseuse.
Comment s’explique, dès lors, la parenté entre l’œuvre de Sévigné et celle de Proust ?
En travaillant pour l’article de l’Herne, j’ai d’abord cherché une parenté dans la correspondance de Proust. Les échos sont très nets dans les échanges avec Mme Proust, mère et fils pratiquant couramment le pastiche des classiques. Tout comme Sévigné, ils se forgent une langue intime, riche en néologismes, miment la conversation enjouée, mêlent realia et chroniques du monde. Mais la véritable parenté sévignéenne est révélée dans la Recherche. À travers le personnage de la grand-mère, Sévigné occupe une place de choix dans la généalogie littéraire proustienne.
Qu’est-ce que la réception de Sévigné chez Proust a de singulier ?
Tout comme la mère du héros, dans la Recherche, qui se refuse à « ramasser la Sévigné de tout le monde », Proust pointe l’incompréhension et les contresens suscités par le texte sévignéen. Il raille les amateurs qui croient « faire leur Sévigné » en citant toujours les mêmes formules, se moque de l’usage scolaire et pédagogique de l’épistolière. Il dénonce également le poncif de la passion maternelle, reconduit y compris par un lecteur averti comme Charlus. Pour finalement ramener le débat sur le plan de la création, lorsque le narrateur rend à Sévigné son statut de « grande artiste » dont l’influence sur sa propre sensibilité artistique fut comparable à celle du peintre Elstir.
Certains ont considéré que Proust était un écrivain qui perpétuait le grand style en littérature, de fait le style de Saint-Simon et de Madame de Sévigné. Qu’en pensez-vous ?
L’admiration de Proust pour la langue classique concerne peut-être moins le « grand style » et l’éloquence que, comme il l’explique dans une lettre à Paul Souday, les libertés prises avec les règles, qui aboutissent à des constructions ou des alliages qui déstabilisent le lecteur. C’est ainsi qu’il savoure chez Sévigné des expressions comme « la feuille qui chante » et des passages elliptiques comme celui de la promenade au clair de lune qui lui inspire la boutade du « côté Dostoïevski » de l’épistolière.
Sévigné a bénéficié dès sa jeunesse de l’usage qui consistait à réunir des compagnies mixtes (d’hommes et de femmes, de doctes et de gens du monde) autour de personnalités influentes, dans ces « ruelles » qui deviennent les incubateurs de la création.
Vous êtes très attachée à la liberté de la langue de Sévigné. Comment la caractériser ?
Sévigné est une maniaque de la langue. Elle collectionne les bons mots, les tournures, les parlures et provoque de savoureux carambolages en juxtaposant périodes éloquentes et tournures proverbiales, formules précieuses et expressions familières. Elle précède Proust dans l’art de restituer les manies langagières, les tics de la conversation, l’affectation qui va souvent de pair avec l’ignorance.
Comment avez-vous travaillé avec Anne-Laure Sol et l’équipe de Carnavalet ?
Avec Anne-Laure Sol et David Simonneau, nous avons d’abord cherché à nous démarquer des expositions et des commémorations précédentes en nous appuyant sur les travaux qui, au cours des vingt dernières années, ont largement renouvelé le discours scientifique sur le corpus sévignéen. Nous voulions amener le visiteur à questionner d’emblée le phénomène de patrimonialisation et la manière dont la postérité s’est emparée du personnage de Sévigné, souvent en donnant de la Correspondance une vision réductrice. Le choix des œuvres exposées a été entièrement déterminé par le contenu des lettres et ce qu’elles nous apprennent sur l’existence citadine de l’écrivaine, ses conditions d’écriture et son rapport à l’actualité. Les lettres sont données à la fois à voir, à travers une grande variété de supports, et à entendre, grâce à une riche sélection de textes enregistrés par la compagnie la Subversive.

Une section de l’exposition porte le titre de votre essai qui vient de paraître, « Le cercle des femmes ». En quoi Madame de Sévigné appartient aux femmes fortes de son époque et en quoi cette époque est-elle très favorable aux femmes de lettres ?
En présentant Sévigné ou Lafayette comme des exceptions, l’historiographie contribuait en réalité à invisibiliser toutes les autres. La section de l’exposition sur le « cercle des femmes », ainsi que l’ouvrage que j’ai consacré à cette question, montrent au contraire que les femmes sont alors nombreuses à s’imposer sur la scène littéraire et artistique. Sévigné a bénéficié dès sa jeunesse de l’usage qui consistait à réunir des compagnies mixtes (d’hommes et de femmes, de doctes et de gens du monde) autour de personnalités influentes, dans ces « ruelles » qui deviennent les incubateurs de la création. Elle doit beaucoup au mouvement fondé par Madeleine de Scudéry, bientôt caricaturé sous les traits de la « préciosité ». L’art épistolaire est d’abord la traduction de cet accès collectif des femmes au savoir lettré et à l’écriture.
Si vous deviez donner cinq bonnes raisons de lire Madame de Sévigné à une lectrice ou à un lecteur d’aujourd’hui, quelles seraient-elles ?
- Mon choix de lettres : La Correspondance fait partie, comme la Recherche, de ces œuvres qui impressionne par son ampleur. Je conseillerais donc de l’aborder à petites doses. Dans la dernière anthologie parue chez Gallimard (Folio classique, 2016), j’ai composé des parcours thématiques autour de séquences de 5 ou 6 lettres précédées d’une brève mise en contexte, qui facilitent le repérage dans la masse des lettres.
- On ne s’ennuie pas : La lecture de Sévigné permet de corriger l’image compassée et grave que peut revêtir la littérature du Grand siècle. Elle pratique un humour proche de celui de Molière et de La Fontaine, concurrence la plume acérée de Saint-Simon et annonce l’ironie de Voltaire.
- Un regard féminin : La Correspondance est l’une des rares œuvres de son époque à passer le test de Bechdel puisqu’elle consiste majoritairement en une conversation entre deux femmes parfaitement identifiées, qui parlent d’autre chose que des hommes. De fait, l’expérience des femmes est au cœur de l’écriture de Sévigné.
- La variété : Sévigné est une polygraphe, à la fois historiographe, dramaturge, romancière, poète… Elle transforme tout ce qu’elle touche en littérature.
- Le temps perdu : à l’heure de l’instantanéité, où l’on n’échange plus guère que des messages vides et sans lendemain, la Correspondance, ses lenteurs et ses longueurs, nous fait prendre conscience de ce que nous avons perdu, et qu’il ne tient qu’à nous de nous réapproprier.
Rencontre et dédicace avec Nathalie Freidel à la librairie Tschann le jeudi 30 avril à 19h30 à l’occasion de la parution de Sévigné dans le cercle des femmes chez Hermann.
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