Entretien avec Judith Lyon-Caen

L’historienne Judith Lyon-Caen publie « Balzac nous appartient », une histoire politique de la transmission littéraire (CNRS éditions). Ce formidable essai, d’une intelligence et d’une érudition éblouissantes, se lit comme un roman – le roman extravagant de la postérité et des usages politiques de La Comédie humaine. Et quand on évoque Balzac, Proust n’est jamais loin, comme on pourra le vérifier dans ce long entretien plein de fantaisie et de surprises.

Tous mes entretiens commencent par cette question rituelle : quand avez-vous lu la Recherche pour la première fois, dans quelles circonstances et dans quelle édition ?
Je crois que je l’ai lu vers dix-huit ans, après le bac, mais mon souvenir est un peu imprécis : je sais seulement que j’avais attendu d’être « prête » – ce qui dans mon esprit devait signifier « avoir lu Stendhal, Balzac et Flaubert » –, que j’étais en classes préparatoires et j’avais beaucoup d’autres choses à lire. J’ai lu dans des éditions de poche, en mélangeant Le Livre de Poche et Folio – mais j’ai gardé une tendresse immense pour le volume déjà usé de Du côté de chez Swann du Livre de poche, avec son montage, – un manuscrit, une photo de Marcel jeune. Je me souviens aussi d’avoir entamé la lecture avec beaucoup de circonspection : il fallait surtout ne pas manquer son « entrée ». J’avançais sur la pointe des pieds. J’avais tellement entendu parler de la Recherche dans ma famille, où tous les adultes lisaient et relisaient Proust, qu’il ne fallait surtout pas « rater » tel ou tel passage particulièrement émouvant. C’était donc comme entreprendre un voyage après avoir lu beaucoup de guides : je savais qu’il y avait des monuments remarquables à tous les coins de rue, que j’allais les rencontrer les uns après les autres, et je me demandais comment cela serait.

Forcément, je me dois de vous poser la même question avec Balzac…
Je me suis souvent posé cette question et je ne suis pas vraiment capable d’y répondre. Si : mon père voulait absolument que je commence avec Les Chouans, et j’ai trouvé cela ennuyeux. Ensuite il y a eu certainement Le Colonel Chabert et l’immanquable Eugénie Grandet prescrite par l’école. La révélation, c’est Illusions perdues et Splendeurs et misères des courtisanes. Mon père avait acquis dans les années 1980 une édition « Louis Conard » complète – c’est une édition de la première moitié du XXe siècle très soigneusement imprimée, avec des gravures. Avec mon frère Boris, qui est devenu balzacien, cette édition a été « notre » Balzac même si nous avons continué à lire en livre de poche.

Bon, d’accord, mais plutôt Balzac que Proust, ou une réponse de normand(e) ?
J’aime le Balzac de Proust ! Le fait que Balzac est partout chez Proust – et qu’il y a des moments extraordinairement proustiens chez Balzac. Ce sont deux mondes sans fin, qui n’engagent pas le même genre de relecture : Proust on approfondit, on rumine, on se met à apprécier chaque phrase, chaque détail. Balzac, je l’oublie, je le retrouve : il y a des recoins en tout genre. On peut le parcourir dans tous les sens, faire des relectures partielles – les « Treize », les « études philosophiques », le « cycle de Vautrin ». Ils ont aussi ceci en commun que plus on les relit, plus on les trouve drôles.

Mon idée, à l’époque, était de trouver un moyen de faire de l’histoire en lisant Balzac.

Vous êtes née dans une famille de juristes célèbres, dont la généalogie est impressionnante. Qu’est-ce qui vous a poussée à emprunter une voie différente et comment définir vos domaines d’intérêt et de recherche ?
C’est assez simple. J’étais entourée de juristes qui me disaient « tu ne vas pas devenir juriste tout de même ». Mon père, qui était professeur de droit et qui est toujours avocat, mon grand-père, qui était professeur de droit, ma mère, qui était avocate, etc., tous avaient l’idée que la vraie vie intellectuelle était ailleurs, – loin du droit – : la vraie vie intellectuelle, c’était l’histoire, la littérature, la philosophie. J’étais bonne élève, j’aimais la littérature, j’avais une sorte d’affinité évidente avec l’histoire. Quand je suis entrée à l’ENS, j’ai hésité – et j’ai décidé que je serai historienne, mais que je m’occuperai de littérature. Mon idée, à l’époque, était de trouver un moyen de faire de l’histoire en lisant Balzac. Je n’ai pas tellement varié.

Parmi cette lignée, Charles Lyon-Caen (1843−1935), qui apparaît dans la correspondance de Proust. Qui était Charles, dont on sait cependant qu’il pouvait être utile à Adrien Proust, désireux de rentrer à l’Académie des sciences morales et politiques ?
« Le doyen Charles » ! C’est mon arrière-arrière-grand-père, le grand-père de mon grand-père, le premier juriste dans cette branche de ma famille. Un personnage austère, si l’on en croit les récits familiaux. Il était fils d’un tailleur parisien, Lyon Caën, qui s’était enrichi sous la monarchie de Juillet et qui avait pu envoyer ses deux fils, Charles et Léon, au collège Sainte-Barbe, qui était le collège de l’élite sous le Second Empire. Ils ont fait tous les deux des Études de droit, et Charles est devenu avocat et professeur, major de l’agrégation de droit en 1867. Il a été un des pionniers du droit international. Mais surtout c’était une figure de la vie académique parisienne, élu à l’Académie des sciences morales et politique en 1893 (secrétaire perpétuel en 1918), doyen de la Faculté de droit en 1906 – il est contraint de démissionner en 1910 en raison d’une très violente campagne antisémite, avec chahuts des étudiants d’Action française et articles de presse ignobles.

Selon l’index du premier volume de correspondance de Proust établi par Philip Kolb, une Madame Lyon-Caen (supposément la femme de Charles) apparait dans une lettre importante de 1895 à Reynaldo Hahn, où Proust raille l’obsession raciale et antisémite des Daudet. Mais dans la lettre elle-même, on ne trouve que le nom « Lyon ». En savez-vous davantage ?
Je ne suis pas du tout sûre qu’il s’agisse de l’épouse de Charles – d’abord parce qu’on ne disait pas « Lyon » pour « Lyon-Caen » ; ensuite parce que les Lyon-Caen ne recevaient guère à la manière des Daudet ou des Brantes, dont il est question dans la lettre. Je ne suis pas proustienne, mais je vous soumets une hypothèse : parce que Reynaldo Hahn a dédié son Trio, qu’il compose à l’époque de cette lettre, à l’automne 1895, à une véritable Mme Lyon, la femme du directeur de la manufacture des pianos Pleyel. Ne serait-ce pas plus plausible ?

Oui, ça paraît tout à fait convaincant.
Est-ce qu’on lit Proust de génération en génération dans votre famille ? Si tel est le cas, quelles sont les différentes éditions dans les bibliothèques familiales ?

Comme je l’ai dit – quand j’ai commencé à le lire j’étais très consciente de cet entourage de lecture, qui était un peu intimidant. Par ailleurs, mon compagnon, Christian Jouhaud, qui est aussi un historien, relit lui aussi Proust en permanence – il est beaucoup plus proustien que moi. Chez mes parents et mes grands-parents paternels, j’ai toujours vu Proust dans la Collection blanche – différentes retirages de l’édition originale –. Il devait aussi y avoir des volumes de la Pléiade, mais je n’ai pas souvenir qu’ils aient servi à la lecture. Je me souviens de la perplexité de ma mère quand on a retrouvé le dactylogramme d’Albertine disparue, en 1986 – j’avais 14 ans – : que fallait-il lire ? D’ailleurs que faut-il lire ?

Antoine Compagnon a découvert la mention du nom Haarbleicher dans le seul numéro connu du Lundi, propriété de l’hôtel Le Swann. André Haarbleicher était un condisciple de Proust à Condorcet. Il se trouve que votre famille est aussi liée aux Haarbleicher et que vous connaissez très bien leur histoire tragique.
André Haarbleicher était le second mari de la belle-mère de mon grand-oncle François Lyon-Caen… C’est difficile à suivre, ces histoires de famille ! Plus simplement : François Lyon-Caen était le frère ainé de mon grand-père : il était avocat aux Conseils et a été déporté à Auschwitz en septembre 1943. Sa femme Claude, née Gaston-Mayer, était morte, elle, d’un cancer foudroyant, en janvier 1943. C’est sa mère, Fanny, née Levylier, veuve de Pierre Gaston-Mayer tombé au front le 17 septembre (!) 1914, qui avait épousé en secondes noces l’ingénieur André Haarbleicher. Fanny et André avaient eu un fils, né en 1925, Gilles. Ils ont été arrêtés ensemble le 4 mars 1944 – Fanny, André, Gilles et la mère de Fanny, Alice Levylier née Halphen, qui avait 79 ans ; ils ont tous été déportés fin avril et aucun n’est revenu. Il y a une photo terrible, où l’on voit le vice-amiral Darlan remettre à André Haarbleicher la médaille de Grand officier de la Légion d’honneur au ministère de la Marine, le 10 janvier 1939. Quand on pense que Darlan a été ensuite chef du gouvernement de Vichy et l’un des artisans de la création du Commissariat général aux questions juives, cette photo fait frémir.
Né en 1873 – il avait quinze ans de plus que sa femme Fanny (née en 1888) – Haarbleicher avait en effet été un condisciple de Proust à Condorcet.

Vous avez récemment travaillé au dépôt des archives de votre famille aux Archives nationales. Comment présenter brièvement ce fonds et son intérêt pour les chercheurs ?
C’est un fonds qui réunit les archives des familles Lyon-Caen et Masse : il s’agit de papiers de famille sur quatre générations, et les plus anciens datent du milieu du XIXe siècle quand l’arrière-grand-père de mon grand-père, Aaron Benjaf Simon, qui était ingénieur centralien, s’est installé dans une petite commune de la vallée de l’Orb, dans l’Hérault, pour développer l’activité minière et industrielle : il est devenu maire de cette petite ville, le Bousquet d’Orb, qui a ensuite été le fief électoral de Pierre Masse, l’oncle maternel de mon grand-père – grand avocat lui aussi, conseiller général puis sénateur de l’Hérault, également déporté à Auschwitz (en septembre 1942). Le fonds n’est pas encore classé – et il faudra sans doute pas mal de temps avant qu’il le soit car il contient des correspondances très abondantes. On y voit la vie intime et sociale d’une famille de la bourgeoisie juive française, qui vient d’Alsace et de Lorraine, une famille de professeurs et de juristes, qui s’éloigne progressivement des traditions – une famille qui, à chaque génération, fait l’expérience de l’antisémitisme.

Balzac timbré à l’attention des « chômeurs intellectuels », 1939.

Venons-en à « Balzac nous appartient », ce titre magnifique que vous empruntez à Barbey d’Aurevilly. L’idée de ce livre est née il y a six ans et son sous-titre associé à la citation dit bien son contenu. Quand avez-vous compris que la postérité politique de Balzac était un sujet suffisamment vaste et solide pour faire un livre ?
Les balzaciens savent bien que c’est un sujet – ne serait-ce que parce que parmi les différentes chapelles critiques, il y a depuis fort longtemps des balzaciens d’inspiration marxiste – dans le sillage de G. Lukács – et d’autres plus conservateurs. Mais ce n’est pas seulement une histoire de chapelles critiques, qui n’intéresserait que quelques dizaines de personnes. En réalité le livre est venu de la rencontre de trois éléments. Le premier, chronologiquement pour moi, c’est une bouleversante préface à Illusions perdues de Jean Cayrol, dans une édition des œuvres de Balzac publiée au moment du centenaire de sa mort (1850−1950), entre 1949–1953, et dirigée par Albert Béguin : Cayrol, qui était rescapé de Mauthausen, y décrit une sorte de retour des camps dans la maison Séchard – celle du début d’Illusions perdues –, comme si retrouver Balzac c’était retrouver la possibilité de l’humanité. Je me suis ensuite rendue compte qu’au même moment – en ces années qui entourent le centenaire de 1950 – Maurice Bardèche publie une édition de La Comédie humaine chez un petit éditeur de Givors, André Martel. Les préfaces des trente volumes de cette édition sont toutes de la main de Bardèche, et promeuvent, toutes, avec des variations d’intensité, une lecture fasciste de Balzac. Bardèche publie en même temps, en 1948, son pamphlet négationniste Nuremberg ou la Terre Promise, et c’est Martel qui l’imprime. J’ai commencé à m’intéresser à cette édition et j’ai cherché à faire le lien avec un troisième élément, l’affaire de l’aryanisation de Calmann-Lévy qui est reprise par un petit groupe pro-nazi en 1942 et rebaptisée « éditions Balzac ». Pourquoi Balzac ? Pourquoi était-il important pour eux d’annexer la « valeur Balzac » (qui avait été un des fleurons du catalogue Calmann-Lévy avant de tomber dans le domaine public en 1900) ? On avait donc à la fois un déplacement à l’extrême de la revendication « de droite » de Balzac – fasciste et plus seulement réactionnaire ; et la possibilité d’un Balzac réparateur, humaniste. Je me suis rendu compte qu’on pouvait écrire une histoire en suivant « Balzac » et que Balzac ouvrait une fenêtre inédite sur les guerres culturelles de la première moitié du XXe siècle. 


Au seuil de ce livre, on retrouve justement Proust et le fragment « Le Balzac de M. de Guermantes », connu surtout des lecteurs du Contre Sainte-Beuve. Cependant, peu sont les proustiens qui connaissent la première édition par Bernard de Fallois et Suzy Mante-Proust, paru en 1950 chez Ides et Calendes. En quoi Proust est-il pour vous un instrument d’optique permettant l’observation et la connaissance des lecteurs historiques de Balzac ?
Ce texte de Proust – « Le Balzac de M. de Guermantes », qui date de 1908 – est extraordinaire : comme toujours, Proust absorbe, condense et réfracte tout à la lumière de son intelligence. Il fait à sa manière une sorte d’état de la lecture balzacienne au début du XXe siècle, entre son interlocutrice, « maman », qui « n’aime pas Balzac » parce qu’elle le trouve de mauvais goût (et c’est en effet un reproche que l’on trouve dans tous les manuels scolaires du temps, alors même que Balzac est entré, timidement, dans les programmes) et les frères Guermantes qui lisent Balzac dans des volumes de la bibliothèque de leur père, des volumes qui remontent aux années 1830, quand Balzac n’avait pas encore réuni ses romans sous la forme d’une Comédie humaine. Ils sont férus de Balzac et fiers de leurs belles reliures, et au fond ils ne connaissent rien à Balzac, mais Proust aime l’idée d’un contact avec ces éditions anciennes qui parent de leur préciosité désuète les personnages des romans. Proust se moque en même temps des lectures mondaines de Balzac – celles des vieilles aristocrates qui pensent avoir connu « le faubourg » du temps de Balzac – ; il évoque des lectures esthètes, en ce début de siècle où Balzac commence à être apprécié non plus seulement comme un « peintre des mœurs », mais comme le créateur visionnaire d’un « monde » romanesque. Bref, le « Balzac de M. de Guermantes » est un extraordinaire petit précis d’histoire de la lecture de Balzac, dans laquelle la lecture sensible d’un personnage, qui n’est pas encore Charlus, vient bientôt prendre place (elle est ensuite développée dans Sodome et Gomorrhe).

Qu’est-ce qui rend Balzac et son œuvre particulièrement disponibles pour des récupérations et des appropriations politiques, dès sa mort ?
Balzac est un enjeu politique dès le jour même de ses funérailles, dès le moment où Hugo le raccroche à la « race des écrivains révolutionnaires ». On est en août 1850, Louis-Napoléon Bonaparte est président de la République et le « parti de l’Ordre » domine à la Chambre – les mois de la Seconde République sont comptés. C’est un moment d’hyperpolitisation des enjeux littéraires – Eugène Sue a été élu député au mois de mai – et Balzac devient un enjeu politique. C’est le moment où Barbey d’Aurevilly le revendique au nom du parti catholique et royaliste autant que de la grandeur littéraire. Pendant toute la seconde moitié du XIXe siècle, droite et gauche se disputent Balzac – même avant la construction d’une esthétique marxiste qui est beaucoup plus tardive, Balzac est discuté dans les revues socialistes (un de mes doctorants, Mario Ranieri Martinotti, finit une thèse passionnante sur le sujet). Et je ne parle pas de la bataille autour de la statue de Balzac par Rodin, qui a déchaîné les passions et qui a été très étudiée. Ce que j’ai essayé de suivre, c’est le Balzac du XXe siècle, quand le « père d’Eugénie Grandet » est entré dans les programmes scolaires et que Balzac devient un auteur mondial.

[…] quelque chose dans la dynamique même de La Comédie humaine fonctionne indépendamment des positions politiques – au demeurant instables et contradictoires – de Balzac.

Balzac devient le terrain de ce qu’il n’est pas trop fort d’appeler une guerre culturelle, puisqu’il est utilisé aussi bien par des membres ou des proches d’Action française (du « stupide XIXe siècle », Léon Daudet sauve cependant Balzac), par ses dissidents pro-nazis que par les communistes (on apprend en France, assez tardivement, la dilection de Marx et d’Engels pour l’écrivain). Quels sont les enjeux de cette bataille, que peuvent en tirer les idéologues des deux bords ?
C’est le cœur du livre. Ce qui se passe, à mesure que le temps passe, que Balzac se classicise, c’est que la « France d’hier », la « France du XIXe siècle » commence à être identifiée à la « France de Balzac » : Balzac devient un enjeu du récit national – les conservateurs, les réactionnaires, les contre-révolutionnaires, toutes les nuances de l’échiquier politique à droite le revendiquent comme l’un des leurs ; d’un autre côté, le Balzac critique de la bourgeoisie, du règne de l’argent, fascine tous les marxistes : c’est un auteur d’autrefois qui dit une vérité sur un présent qui dure, et il est d’autant plus utile aux analyses marxistes que son œuvre semble dotée d’un potentiel critique indépendant des positions politiques de son auteur. C’est la grande découverte de Marx et Engels, lecteurs de Balzac, et c’est fondamental pour la théorie littéraire autant que pour les lectures politiques de Balzac : quelque chose dans la dynamique même de La Comédie humaine fonctionne indépendamment des positions politiques – au demeurant instables et contradictoires – de Balzac. On peut donc avoir une lecture politique d’une œuvre tout en jouant la carte de l’autonomie du texte littéraire : c’est le coup de force théorique marxiste. Dans l’entre-deux guerres, on voit d’un côté un Balzac qui « prend en théorie » côté marxiste (c’est le chapitre 4 de mon livre, où je retrace l’histoire de la fameuse « lettre à Miss Harkness ») et un Balzac qui navigue dans les milieux conservateurs et réactionnaires, un Balzac pour La Revue des deux mondes, mais aussi pour la Revue hebdomadaire qui publie les causeries d’un balzacien d’Action française, André Bellessort, dont je montre le rôle crucial – c’est lui qui initie à Balzac Maurice Bardèche et Robert Brasillach. Bellessort façonne un Balzac mondain et un Balzac réactionnaire, voire contre-révolutionnaire. On voit apparaître d’autres Balzac, le Balzac antisémite de la Lettre sur Kiew – qui dans les années 1930 préoccupe quelques jeunes chercheurs et chercheuses balzaciens d’origine juive, venus de Pologne ou de Hongrie faire à Paris des thèses sur Balzac.

Le monde balzacien offre de nombreux points de contact avec le monde proustien : l’ambition romanesque, ses commentateurs (André Maurois, Ramon Fernandez, Pierre Abraham…), le foisonnement des personnages qui nécessitent des répertoires, jusqu’aux traducteurs communs comme Boy-Zelensky pour le polonais. Parmi ces références partagées, Maurice Bardèche occupe une place à part dans votre livre. Sans trop déflorer le sujet, que pouvez-vous dire de son travail d’exégète balzacien et de la transmission politique qu’il sous-tend ?
Bardèche a commencé sa thèse sur Balzac au milieu des années trente, en travaillant sur les papiers de Balzac conservés à la collection Lovenjoul de la bibliothèque de l’Institut. Sa thèse sur « la formation de l’art du roman » demeure une référence. Il n’est pas évident de voir dans ce premier travail un Balzac politisé. Balzac a accompagné sa politisation – il était le beau-frère et le plus proche ami de Robert Brasillach, il avait épousé la sœur de ce dernier, ils vivaient tous les trois ensemble ; on verra dans mon livre comment, dès 1941, Bardèche invente dans Je suis partout un Balzac « ancêtre du fascisme ». C’est le point crucial : puisque Balzac représente « La France du XIXe siècle », faire de lui un ancêtre du fascisme c’est raccrocher le récit national à un possible récit du devenir fasciste de la France, auquel Bardèche et Brasillach veulent œuvrer. Après la Libération, la condamnation et l’exécution de Brasillach, en février 1945, pour « intelligence avec l’ennemi », Bardèche n’a jamais baissé les armes. Son érudition littéraire – balzacienne, flaubertienne, stendhalienne, proustienne – ne lui a pas seulement servi de gagne-pain mais aussi de visage respectable : c’est un des animateurs des réseaux du renouveau fasciste européen dans les années 1950–60, etc. mais on l’invite poliment à la télévision pour parler de Balzac. J’ai essayé de défaire cette image de l’homme double, « Docteur Balzac et Mister Défense de l’Occident » : l’enjeu, c’est de comprendre ce qu’on peut faire de politique avec l’érudition littéraire. Les pages qu’Emmanuel Carrère consacre à Bardèche dans Kolkhoze sont tout à fait exemplaires du problème : Bardèche aimait beaucoup la mère de Carrère, qui l’a un peu connu dans son enfance. Et parce que Bardèche appartient au monde de son enfance, parce qu’il avait une sorte de bonhomie savante et qu’il parlait des personnages de Balzac comme on parle de vieilles connaissances, Carrère nous fait partager l’espèce de sympathie qu’il avait pour lui ; il dit même éprouver une forme de « respect paradoxal » pour ce fasciste de la dernière heure. Mais, outre que la dernière heure du fascisme n’est pas près de sonner, on voit bien comment l’érudition bonhomme et la connivence contribuent à désamorcer la violence politique.

Pour finir, une question plus personnelle. Tout le monde a son Balzac, comme tout le monde a son Proust. Quel est le vôtre ?
Comme pour Proust, et de manière générale pour tous les univers littéraires qu’on aime, cet amour change avec le temps, avec l’expérience de la vie. J’ai d’abord aimé Illusions perdues et Splendeurs et misères, à cause des jeunes gens plein d’impatience et d’espérance, à cause de la bouleversante mort d’Esther, à cause des descriptions du Paris de 1830 ; ensuite j’ai aimé les romans de la province avec leurs jalousies et leurs passions recuites – La Rabouilleuse, La Vieille fille, Ursule Mirouët ; vers quarante ans j’ai aimé Béatrix pour Guérande et Le Cabinet des Antiques pour Alençon : c’est le moment où j’ai beaucoup travaillé sur Barbey d’Aurevilly et j’ai donc aimé le Balzac de Barbey, le Balzac de ces villes de province où le temps d’avant la Révolution semblait s’être conservé. J’ai une prédilection durable pour l’Histoire des treize : Ferragus à cause de sa fabuleuse description de Paris et l’inavouable fidélité d’une fille pour un père réprouvé ; La Fille aux yeux d’or pour sa chute – « elle était fidèle au sang » – et La Duchesse de Langeais dont la construction me bouleverse. En fait il y a des Balzac pour tous les âges et pour toutes les humeurs. Les Balzac du dévouement, comme La Messe de l’athée, me touchent beaucoup. J’ai tellement travaillé sur les lectures de Balzac que j’aime aussi Balzac à travers les lectures des autres – les lectrices de 1840 qui s’identifiaient aux « femmes de trente ans », à la tendresse de Mme de Morsauf pour Félix, cette tendresse dans laquelle elle finit par trouver son désir ; le Balzac des jeunes gens impatients de parvenir, des génies ignorés. Tous ces Balzac m’accompagnent et Cayrol a profondément raison : La Comédie humaine, c’est un peu l’arche de Noé de l’humanité !

Rencontres parisiennes avec Judith Lyon-Caen le 8 juin à la librairie Compagnie (19h) et le vendredi 12 juin aux Cahiers de Colette (18h).

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