
Alors que l’entrepôt Amazon d’Illiers-Combray, le plus vaste en France, vient d’entrer en fonction, Julien Brocard, éditeur d’essais et sciences humaines chez Gallimard et maître de conférences associé à l’Université Paris Cité, revient sur la notion de paysage littéraire et sur la décision du Conseil d’État ayant abouti à l’abandon de la construction d’éoliennes autour de la maison de Tante Léonie.
À Benoît Montay
Proust le savait, qui avait lu Barrès : « Il est des lieux où souffle l’esprit1. » Aurait-il pu se figurer que le sien soufflerait si fort qu’il élèverait la petite commune d’Illiers au même rang, pêle-mêle, que l’« étroite prairie de Lourdes », l’« abrupt rocher de la Sainte-Victoire », l’« héroïque Vézelay », la « lande de Carnac », le mont Saint-Michel « surgi comme un miracle des sables mouvants » ou encore la « maison de Jeanne » à Domrémy ? Pour le proustien, pas de doute possible : le paysage d’Illiers est devenu l’un de « ces temples du plein air2» où il fait bon respirer l’odeur du temps perdu.
Là-bas, Proust veille. C’est désormais lui, plus encore que le clocher de Saint-Jacques – le modèle de celui de Saint-Hilaire dans la fiction –, qui, à Illiers et alentour, donne « à toutes les occupations, à toutes les heures, à tous les points de vue de la ville, leur figure, leur couronnement, leur consécration3 ». Ici, Proust fait la loi.
Ou plutôt jurisprudence.
Du « paysage littéraire »
Le Conseil d’État, par une décision du 4 octobre 2023, s’est réclamé de notre grand écrivain pour définitivement interdire l’implantation d’un parc de 12 éoliennes (ramené à huit après enquête publique), chacune haute de 150 mètres, et qui devaient initialement être érigées sur le territoire de Méréglise, Vieuvicq et Montigny-le-Chartif, à environ cinq kilomètres au sud-ouest d’Illiers-Combray. Bref, pile entre « Méséglise » et « du côté de chez Swann » ! Pour se battre contre de tels moulins à vent, mieux valait s’en remettre à notre Cervantès national…
Aux dires des juristes, cette décision aurait consacré la notion de « paysage littéraire ». En effet, le Conseil d’État y approuve le raisonnement de la cour d’appel de Versailles, laquelle a « relevé que le classement de ce site, qui a le caractère d’une servitude d’utilité publique, trouve son fondement dans la protection et la conservation de paysages étroitement liés à la vie et à l’œuvre de Marcel Proust, dont un parcours pédestre favorise la découverte ». Il poursuit : « En prenant ainsi en considération des éléments qui ont trait aux dimensions historiques, mémorielles, culturelles et notamment littéraires du paysage », la cour d’appel n’a donc pas commis d’erreur de droit et a eu raison de « juger que le projet litigieux n’était pas compatible avec l’exigence de protection des paysages résultant des dispositions de l’article L. 511–1 du Code de l’environnement ». Ce faisant, elle a fait droit, notamment, aux demandes de la Société des amis de Marcel Proust et des amis de Combray, pour qui « les éoliennes projetées » menaçaient d’être « visibles depuis certains lieux se situant au sein du périmètre du site patrimonial remarquable d’Illiers-Combray ou à sa périphérie », risquant donc « de porter une atteinte significative à […] l’intérêt paysager et patrimonial du village4 ». Victoire : le pays de Proust a définitivement acquis le statut de « lieu de mémoire ».
Le travail de Larcher
Fondée en 1947 par Philibert-Louis Larcher, la Société ne pouvait que se féliciter d’une telle décision, elle qui œuvre depuis si longtemps à perpétuer la mémoire de Proust à Illiers. Antoine Compagnon (dans Les Lieux de mémoire, précisément) rappelle à cet égard que c’est Larcher qui « a fidèlement restauré la maison de Jules Amiot, l’oncle de Marcel » et qui « l’a soigneusement meublée en s’inspirant des descriptions de la Recherche ». En bon « botaniste amateur », il « a aussi reconstitué le jardin exotique de l’oncle Amiot au bord du Loir, le Pré-Catelan, modèle du parc de Swann ». Et de conclure : « Grâce à lui, la promenade des aubépines, inaugurée par Robert Proust en 1934 dans le raidillon qui longe le Pré-Catelan, est un must de tout proustien » ! Une pointe d’ironie ne messied pas, tant il est vrai que « faire de Proust un chantre de la campagne et de la famille, un écrivain vieille France5 », d’un « provincialisme un peu nostalgique6 », nourrissant un « attachement patriotique aux églises et à la liturgie », était une « entreprise […] osée […] et adroite afin de le sauver de Sodome et Gomorrhe7 ».
Osée, certes, « mais pas tout à fait infondée », nuance Antoine Compagnon, si, du même Proust, l’on se rappelle le « plaidoyer barrésien en faveur des églises abandonnées, au moment de la loi de Séparation8 ».
Un patrimoine désaffecté
Ce plaidoyer, on le connaît sous le titre « La Mort des cathédrales », fameux article paru dans Le Figaro et repris dans le volume de Chroniques, où Proust s’émeut de ce que « la rupture du gouvernement français avec Rome semble rendre […] probable l’adoption d’un projet de M. Briand, aux termes duquel, au bout de cinq ans, les églises pourront être, et seront souvent désaffectées ; le gouvernement non seulement ne subventionnera plus la célébration des cérémonies rituelles dans les églises, mais pourra les transformer en tout ce qui lui plaira : musée, salle de conférence ou casino9 ».
On objectera que des églises classées au titre des Monuments historiques ne courent pas le moindre risque d’être un jour changées en casinos. C’est du reste à peu près l’argument qu’un conseiller d’État de l’époque, Grunebaum-Ballin, opposait à Proust : « Que Monsieur Proust se rassure : la vie des cathédrales n’est point menacée […] s’il devait même arriver que le culte cessât d’être célébré dans ces monuments qu’édifièrent jadis d’inimitables ouvriers, ces chefs‑d’œuvre ne mourraient point pour cela10» puisqu’ils seraient protégés en tant que lieux sinon cultuels, du moins culturels. Rien là qui soit de nature à convaincre Proust, qui anticipe le contre-argument et ne craint pas d’affirmer : « même si elle est protégée comme monument historique d’affectations scandaleuses », dit-il, l’église « n’est plus qu’un musée11 » si l’on n’y célèbre plus la messe. Quand la muséification suffisait au conseiller d’État, pour Proust elle n’est qu’un pis-aller : « Tant qu’on y célèbre la messe, si mutilée qu’elle soit », l’église « garde au moins un peu de vie. Du jour où elle est désaffectée elle est morte. » Bref, seul le rite, la tradition vivante, serait en mesure de prémunir contre une telle mort. Proust enfonce le clou (du cercueil) : « Il vaut mieux dévaster une église que la désaffecter12 » !
C’est que son raisonnement, en l’espèce, est finaliste : les églises, si elles sont belles, ne le sont pas en soi, elles le sont pour une certaine fin, et cette fin s’appelle le culte. Nous connaissons tous de ces lieux qui, à nos yeux, sont parés d’une beauté que les autres ne voient pas, simplement parce qu’ils revêtent pour nous une signification particulière, chargés qu’ils sont de la foi que l’on a mise en eux, des souvenirs que l’on y a laissés. Une fois cette signification disparue, leur charme s’évanouit comme le carrosse de Cendrillon redevient citrouille. « La vie se retire des œuvres d’art, dit Proust en paraphrasant le journaliste André Hallays13, dès qu’elles ne servent plus aux fins qui présidèrent à leur création ». Le froid gagne, qui prend la place de la vie. « Un meuble qui devient un bibelot et un palais qui devient un musée se glacent, ne peuvent plus parler à notre cœur, et finissent par mourir. » « Musées glacés14», forcément glacés dès lors, comme le seraient les reconstitutions des rites catholiques si nous supposions « pour un instant le catholicisme éteint depuis des siècles, les traditions de son culte perdues », et que « des savants arriv[ai]ent à reconstituer les cérémonies qu’on y célébrait autrefois, pour lesquelles ces cathédrales avaient été construites ». De telles « reconstitutions », de telles « rétrospectives » pourraient certes être « exactes », elles n’en seraient pas moins « glacées15 ». Comme de « froides dissections ». Comme un « cours au Collège de France16» ! (Dixit Proust.)
Il n’y a pas loin de ce sentiment à celui qu’exprimera moins de vingt ans plus tard Paul Valéry dans « Le Problème des musées », lorsqu’il se verra pénétrant « dans quelque salle de sculpture où règne une froide confusion » et qu’il se dira « déjà glacé par le geste autoritaire et le sentiment de la contrainte17 »… Pour lui, persuadé que « tout finit sur le mur ou dans la vitrine », le musée n’est qu’un « magnifique chaos ». « Vénus changée en document18 », résume-t-il. Ou bien « Pietà », version proustienne. Soit lieu commun d’une génération, donc, soit vérité profonde ?
En contradiction avec Proust
Pour Proust, en tout cas, que la déchristianisation éteigne les cierges et la fragile lueur du sanctuaire, et ce sont les cathédrales elles-mêmes qui se refroidissent, se vident de leur substance, meurent. C’est dire combien son « plaidoyer barrésien » n’a rien du mol conservatisme dont on entoure les œuvres sous vitrine. Or, s’il faut classer et protéger, autrement dit muséifier l’ensemble du paysage d’Illiers pour éviter qu’il ne soit transformé en parc éolien, on fait bien, mais si l’on s’en contente, on risque fort de le faire en contradiction avec les convictions profondes de Proust lui-même.
Le rapporteur public, au Conseil d’État, soulevait d’ailleurs, comme en passant, le risque d’un contresens, mais qui pour lui était d’une autre nature. Se souvenant en effet que Proust avait écrit le Contre Sainte-Beuve, dans les pages duquel il flétrissait « la méthode consistant à prendre appui sur la biographie de l’écrivain19 », il mesurait ce qu’il peut y avoir d’absurde à chercher à tout prix à « conserver » une quelconque « correspondance20 » entre le paysage réel et le paysage imaginaire. D’autant que Proust s’est échiné à transformer le réel en roman aussi naturellement que les alchimistes le plomb en or. Combray, par définition, n’est pas Illiers21 ; la petite madeleine n’était peut-être qu’une vulgaire biscotte ; tante Léonie n’est pas Élisabeth Amiot, et sa demeure, dans le roman, est d’ailleurs « bien plus somptueuse » que celle qui porte aujourd’hui son nom, « modeste maison de commerçant enrichi22 ». Mais notre rapporteur public se contente de cette prolepse, ne cherche pas à la dépasser et en revient plus volontiers à son domaine de compétence : « Il ne vous sera pas nécessaire, dit-il aux juges, de pousser plus loin cet intéressant débat littéraire, compte tenu des éléments plus tangibles et prosaïques » qu’il tient à leur disposition. Et pour cause, puisque, comme son prédécesseur Grunebaum-Ballin, il peut s’appuyer, pour confirmer l’arrêt de la cour d’appel de Versailles, sur « plusieurs décisions de classement au titre de la législation sur le patrimoine23 ». Ce patrimoine des cordons rouges de musée, des tapis roulés, des écriteaux « Ne pas toucher » (Noli me tangere !). Le Conseil d’État lui embraye le pas en renvoyant à l’office du « juge des installations classées », concluant ainsi que « le projet de parc éolien risqu[ait] de porter une atteinte significative à un ensemble constitué non seulement de deux monuments historiques, mais aussi du site remarquable24 ».
Or, le vrai problème, du point de vue proustien, consiste à ne protéger Illiers et ses alentours qu’en tant que « monument historique », « site » ou « patrimoine » figé dans un état donné. Sans compter que, d’un point de vue plus prosaïque, les habitants de la région ont eux aussi le droit de vivre autrement que dans une carte postale ancienne, sépia et Belle Époque, et, s’ils le veulent, de profiter de l’énergie renouvelable que leur procure le vent ! de vivre une autre vie que « la vie quotidienne d’un bourg de la France profonde25 » comme dans Swann ! L’église Saint-Jacques a‑t-elle pour vocation de devenir une simple station sur la route du « pèlerinage proustien26 » alors que, dans le même temps, on ne doit plus y chanter la messe autant ni si nombreux qu’à l’époque d’Élisabeth Amiot ? Si cette église ne devait plus être que cela, ne serait-ce pas, selon Proust, se comporter à son égard en « vivants oublieux » qui « cessent de remplir les vœux des morts27 » ?
Contre le vent ?
Allons plus loin. Qui pourrait jurer que Proust, devant un parc d’éoliennes, ne se serait pas extasié comme devant de géants fils d’Éole ? Déjà il ne lui avait pas déplu de faire entrer dans son œuvre des inventions aussi récentes que le téléphone, la bicyclette et l’automobile28. Pis encore : lui qui savait combien les champs « étaient perpétuellement parcourus […] par le vent », ce « génie particulier de Combray29 », lui qui voyait le clocher comme « tenant serrés autour de sa haute mante sombre, en plein champ, contre le vent, comme une pastoure ses brebis, les dos laineux et gris des maisons rassemblées30 », lui qui « chaque année », montait « retrouver » ce même vent « qui courait dans les sayons » et le « faisait courir à sa suite », lui, Proust, aurait été bien placé pour savoir que l’endroit était idéal pour y implanter des éoliennes ! Peut-être aurait-il sans peine rallié les positions des ingénieurs-conseils de la société Combray Énergie, qui s’appuyaient sur le constat même de Proust : « On avait toujours le vent à côté de soi du côté de Méséglise31 ». Ou de… Méréglise !
Provocations ? Sans aucun doute. Mais du moins nous forcent-elles à rechercher les vraies raisons, disons les raisons les plus « proustiennes », d’avoir à célébrer un paysage plutôt qu’à planter des éoliennes à la mode de chez nous. Les raisons juridiques sont utiles, bien sûr, mais à la façon de la « police de Barbares32 »ont parle Alain, applicable aux hommes qui, en dernier ressort, ne comprennent qu’elle. Quand vous empêchez de tels projets de voir le jour « par peur » de la condamnation en justice, « vous établissez bien, il est vrai, une espèce d’ordre dans l’État33 ». De même, quand vous aurez quadrillé la France de panonceaux « Monument historique » ou de Znieff (le petit nom de la « zone naturelle d’intérêt écologique pour la faune et la flore »), vous établirez bien une sorte de protection. Mais une protection fragile, car protection contre l’homme qui ne « se gouverne34 » pas lui-même. Et les digues de ce genre sont exposées aux tempêtes…
Mieux vaudrait, par provision, prendre au sérieux la méthode que suggère « La Mort des cathédrales », à savoir préférer la vie des rites à une mort glacée de musée35, sans quoi la prophétie de Nathalie Sarraute finirait par se réaliser, et les œuvres de Proust se dresser « dans le lointain comme les témoins d’une époque révolue ». Autant éviter qu’advienne le temps, que l’auteur de L’Ère du soupçon ne juge « pas éloigné », « où l’on ne visitera plus que sous la conduite d’un guide, parmi les groupes d’enfants des écoles, dans un silence respectueux et avec une admiration un peu morne, ces monuments historiques36 ». Muséification comme fin en soi : devenir de toutes choses faute de mieux ?
Un rite conjuratoire : la lecture
Le rite pour conjurer une telle perspective, en l’occurrence, s’appelle tout simplement la lecture. Celle de Proust ou de tous les écrivains qui ont fait de la France non pas ce qu’elle est, mais ce que l’on en comprend. « Grâce à l’art, au lieu de voir un seul monde, le nôtre, nous le voyons se multiplier, et autant qu’il y a d’artistes originaux, autant nous avons de mondes à notre disposition37. » Celui de Proust est un peu contenu dans le clocher d’Illiers, au fil du Loir qui court dans des reflets de carafe.
Il l’est aussi, et ô combien, à la « maison de tante Léonie » qui, à cet égard, n’est pas seulement un musée, mais l’un de ces endroits qui n’ont de sens que pour que se perpétue un rite ancestral : celui de la lecture38. Lieu de conservation rendu possible par une œuvre, elle n’a rien (du moins peut-on toujours l’espérer) d’un lieu de conservatisme. Et l’on sait sur ce point bon nombre de maisons d’écrivain devenues musées qui sont mornes et désertes faute non pas de visiteurs, mais… de lecteurs !
Ce qui vaut pour Illiers, nous confie d’ailleurs Proust, vaut, par une extrapolation propre au processus de la lecture, pour de nombreux autres endroits où les mêmes critères sont réunis : « En suivant une route française entre les champs de sainfoin et les clos de pommiers qui se rangent de chaque côté pour la laisser passer “si belle”, c’est presque à chaque pas que vous apercevez un clocher qui s’élève contre l’horizon orageux ou clair […]39. »
Pourquoi et pour quoi
Rêverie d’écrivain ? Pas si sûr. Un président de la République, Georges Pompidou, assumait à son tour, dans une lettre du 17 juillet 1970 à son Premier ministre Jacques Chaban-Delmas, que cette France des routes et des champs n’était pas faite « uniquement pour permettre aux Français de circuler en voiture », lui qui faisait de « la sauvegarde des arbres plantés au bord des routes » une cause « essentielle pour la beauté de notre pays, pour la protection de la nature, pour la sauvegarde du milieu humain40 » !
Être fait pour : voilà bien l’une des expressions du finalisme, qui nous apprend qu’on ne saurait trop distinguer le pourquoi du pour quoi. Les matérialistes (et leurs épigones en l’espèce de bon nombre d’acteurs économiques) diront, en toute logique selon leur point de vue, qu’un paysage est un territoire dont une population peut légitimement attendre de tirer des ressources pour vivre. C’est pourquoi il est exploitable, et qu’il est parfois justifié d’y semer des éoliennes. Les finalistes, quant à eux, diront que, si bien sûr cette causalité existe, elle ne suffit pas. Pour quoi un lieu est-il fait ? Il l’est aussi pour ce qu’on y projette de nos idées, de nos émotions, de nos sentiments, de notre attachement41. Du finalisme, ayons d’ailleurs l’honnêteté de reconnaître que le droit français tient compte lorsque, dans l’article L. 350–1 A du Code de l’environnement (aux accents pourtant indécrottablement causalistes et technocrates !), il admet que le paysage est « une partie de territoire telle que perçue par les populations, dont le caractère résulte de l’action de facteurs naturels ou humains et de leurs interrelations dynamiques42 ». Aux yeux du rapporteur public au Conseil d’État, un tel article permet en effet de tenir compte de la « composante immatérielle » du paysage, lié à son évocation « au sein d’une œuvre littéraire reconnue43 ».
La lettre et l’esprit
Si une telle leçon de finalisme était intériorisée par les acteurs économiques, toujours prompts à ne retenir en toutes choses que leur dimension utilitaire, sans doute n’aurions-nous pas besoin de multiplier les mesures de sauvegarde ou les interdictions. Sans doute une entreprise qui a le front de se baptiser « Combray Énergie » eût-elle pu avoir plus d’égards pour le paysagiste à qui elle doit son nom et qui, par sa plume, consacra ce petit coin de Beauce.
Malgré tous les mérites des arrêtés de protection, et leur impérieuse nécessité à mesure que le prosaïque gagne du terrain sur la prose du monde, la meilleure manière de protéger un paysage, c’est encore de le décrire, de le nommer, de le lire et de le vivre par nos lectures, en sorte que le sens des mots éclaire et colore tout ce qui nous entoure à la manière de la lanterne magique44. La seule littérature réellement lue, ce serait alors la littérature vécue.
Je suis sûr qu’aucun lecteur n’est allé à Illiers pour faire des repérages avant de se noyer dans la Recherche45. Ou s’il s’en trouve, conseillons-leur d’abord de lire « La Mort des cathédrales ». Car, de toute évidence, un lecteur désireux de se pénétrer non seulement de la lettre, mais aussi de l’esprit de Proust ne devrait pas échouer là-bas pour trouver « une assimilation idéale et commode entre la réalité et la fiction », même si cela « facilite toujours la lecture46 ». Il ne devrait pas s’y rendre comme on participe à une procession, comme on se recueille devant des reliques ou une tombe. Le ferait-il qu’il courrait le risque de n’être que l’un de ces « snobs » qui vont par « caravanes » « à la ville sainte », « Amiens, Chartres, Bourges, Laon, Reims, Rouen » (Illiers !), où « goûter l’œuvre d’art », et qui « malheureusement » ne seront « que des curieux, des dilettanti » si « en eux n’habite pas l’âme d’autrefois47 ». Au contraire de Proust, qui, s’il rendait effectivement un culte à Ruskin, le faisait non en se comptant parmi les « milliers de fidèles » qui vont « à Coniston prier devant une tombe où ne reposera que le corps de Ruskin », mais « par des pèlerinages aux lieux qui gardent son âme […] et qui lui confièrent la leur, pour qu’en la faisant passer dans ses livres, il la rendît immortelle ». Culte rendu donc « en esprit et en vérité », ajoute-t-il avec acribie48.
Un culte animiste
Suivons sa leçon, et allons à Illiers pour y débusquer ce que Proust y a laissé de son âme, en somme pour rendre une sorte de culte animiste que lui-même trouvait « très raisonnable », cette « croyance celtique que les âmes de ceux que nous avons perdus sont captives dans quelque être inférieur, dans une bête, un végétal, une chose inanimée, perdues en effet pour nous jusqu’au jour, qui pour beaucoup ne vient jamais, où nous nous trouvons passer près de l’arbre, entrer en possession de l’objet qui est leur prison ». « Alors, poursuit-il, elles tressaillent, nous appellent, et sitôt que nous les avons reconnues, l’enchantement est brisé. Délivrées par nous, elles ont vaincu la mort et reviennent vivre avec nous49 ».
Pour moi, j’aime mieux voir ainsi les paysages, les maisons d’écrivains, les monuments, qui ne sont pas tableaux inanimés, vernis ou vitrifiés. Et au détour d’un chemin de terre, à l’ombre d’une église familière, dans les jardins du temps perdu, débusquer sous le visible tout ce qu’il doit à l’invisible, fort de ce supplément d’âme que, par leurs œuvres, les grands artistes mettent à notre disposition. Animisme de circonstance si l’on veut bien se souvenir que l’anima, l’« âme » en latin, c’est l’anémos en grec, autrement dit… le vent !
- Maurice Barrès, La Colline inspirée, Paris, Émile-Paul frères, 1913, incipit. ↩︎
- Ibid., p. 2. ↩︎
- Marcel Proust, Du côté de chez Swann, in À la recherche du temps perdu I, éd. J.-Y. Tadié, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », p. 64. ↩︎
- Conseil d’État, 4 octobre 2023, Sté Combray Énergie, no 464855 ; mentionné aux tables du recueil Lebon. ↩︎
- Antoine Compagnon, « La “Recherche du temps perdu” de Marcel Proust », in Pierre Nora (dir.), Les Lieux de mémoires III, Paris, Gallimard, « Quarto », 1997, p. 3849. ↩︎
- Ibid., p. 3848. ↩︎
- Ibid., p. 3849. ↩︎
- Ibid. ↩︎
- Marcel Proust, « La Mort des cathédrales » (1904), repris in Chroniques, Paris, Gallimard, « L’Imaginaire », 2015, p. 164. ↩︎
- Cité in Marie Cornu, « La mort des cathédrales, Marcel Proust et la séparation des Églises et de l’État », Droit & littérature, 2021/1, no 5, p. 181. ↩︎
- Marcel Proust, « La Mort des cathédrales », art. cité, p. 165. ↩︎
- Ibid. ↩︎
- « Journaliste très impliqué dans les débats patrimoniaux », qui intervint « notamment autour des lois sur les monuments historiques » (Marie Cornu, « La mort des cathédrales, Marcel Proust et la séparation des Églises et de l’État », art. cité, p. 178). ↩︎
- Ibid., p. 174. ↩︎
- Ibid., p. 161. ↩︎
- Ibid., p. 171. ↩︎
- Paul Valéry, « Le Problème des musées », in Œuvres II, éd. J. Hytier, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1960, p. 1290. ↩︎
- Ibid., p. 1292–1293. ↩︎
- Nicolas Agnoux, Conclusions sur CE, 8 septembre 2023, no 464855, préc., p. 4. ↩︎
- Ibid., p. 3. ↩︎
- Ce n’est qu’« en 1971, pour le centenaire », que Larcher « a obtenu d’un conseil municipal réticent qu’Illiers s’appelât Illiers-Combray », et qu’« un musée Marcel-Proust exposant des memorabilia » soit « ouvert dans l’épicerie attenante à la maison » (Antoine Compagnon, « La “Recherche du temps perdu” de Marcel Proust », art. cité, p. 3849). ↩︎
- Ibid. ↩︎
- Nicolas Agnoux, Conclusions sur CE, 8 septembre 2023, no 464855, préc., p. 4. ↩︎
- Conseil d’État, no 464855. (Je souligne.) ↩︎
- Antoine Compagnon, « La “Recherche du temps perdu” de Marcel Proust », art. cité, p. 3848. ↩︎
- Ibid., p. 3849. ↩︎
- Marcel Proust, « La Mort des cathédrales », art. cité, p. 177. ↩︎
- Voir Hiroya Sakamoto, « Proust et les inventions techniques », article conçu dans le cadre de l’exposition Marcel Proust, la fabrique de l’œuvre, présentée à la BnF du 11 octobre 2022 au 22 janvier 2023. ↩︎
- Marcel Proust, Du côté de chez Swann, op. cit., p. 143. ↩︎
- Ibid., p. 47. (Je souligne.) ↩︎
- Ibid., p. 143. ↩︎
- Notion importante chez Alain, nullement assimilable à la « sauvagerie ». Pour le philosophe des Propos, la barbarie n’est pas un état primitif extérieur ou une époque révolue, mais une menace intérieure permanente (« La barbarie nous suit comme notre ombre. En chacun de nous, d’abord […]. C’est une erreur de croire qu’un brillant jeune homme, qui a aimé les idées, est pour cela tiré de barbarie »). Elle surgit dès que l’esprit s’endort, cesse de penser par lui-même ou abdique son jugement critique face à l’autorité : « C’est toujours dans l’individu que l’Humanité se retrouve, toujours dans la Société que la barbarie se retrouve » (Alain, « Pour l’individualisme », 1911). ↩︎
- Alain, Propos I, éd. M. Savin, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1956, p. 71. ↩︎
- Ibid. Idée somme toute aristotélicienne : « les âmes vulgaires […] ne sont pas naturellement disposées à obéir à la voix de l’honneur ; elles cèdent plutôt à la crainte ; c’est le châtiment plus que le sentiment de la honte qui peut les forcer à s’abstenir de ce qui est honteux et méprisable » (Aristote, Éthique à Nicomaque, X, 9, 1179b, trad. M. Thurot). Les « âmes vulgaires » chez Aristote sont – et pour cause ! – les « Barbares » chez Alain. ↩︎
- Ce qui ne veut pas dire que les musées ne peuvent pas être vivants ! Il est évident que ni Proust ni Valéry ne souhaitaient fermer les musées. ↩︎
- Nathalie Sarraute, L’Ère du soupçon, Paris, Gallimard, « Folio essais », 1987, p. 84. ↩︎
- Marcel Proust, Le Temps retrouvé, in À la recherche du temps perdu IV, éd. J.-Y. Tadié, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1989, p. 474. ↩︎
- Notons au passage que, pour Antoine Compagnon, le « lieu de mémoire » n’est justement pas Illiers-Combray, mais bien À la recherche du temps perdu. ↩︎
- Marcel Proust, « La Mort des cathédrales », art. cité, p. 179. ↩︎
- Archives nationales, 5AG2/185, cote fournie in Mathieu Flonneau, Georges Pompidou et la modernité. Les tensions de l’innovation (1962−1974), Lausanne, Peter Lang, 2006, p. 33. ↩︎
- Force est de reconnaître que le proustien matérialiste n’est pas une espèce si rare, et il s’en trouvera toujours, soit par goût du snobisme, soit par opportunisme (Proust est devenu un label, notamment touristique), soit pour l’une quelconque des « grandeurs d’établissement » que procure à l’occasion la fréquentation de l’œuvre de Proust. ↩︎
- Dans le même ordre d’idée, l’article 5 de la Convention européenne du paysage, signée à Florence le 20 octobre 2000, reconnaît le paysage comme « composante essentielle du cadre de vie des populations, expression de la diversité de leur patrimoine commun culturel et naturel, et fondement de leur identité ». ↩︎
- Nicolas Agnoux, Conclusions sur CE, 8 septembre 2023, no 464855, préc., p. 2. ↩︎
- Aristote est plus élitaire (Éthique à Nicomaque, X, 9, 1179b, trad. citée) : « Assurément, si les discours suffisaient pour nous rendre vertueux, ils auraient droit à de grandes et magnifiques récompenses […]. Mais malheureusement ils n’ont de force que pour encourager et exciter les jeunes gens doués d’un esprit libéral, d’un caractère généreux, et qui sont véritablement épris de l’amour du beau ». Hélas, « la plupart des hommes viv[e]nt sous l’empire des passions »… ↩︎
- « En doutait-il donc qu’il éprouvât le besoin de dire qu’il en était sûr ? », dit le Narrateur de Charlus… ↩︎
- Antoine Compagnon, « La “Recherche du temps perdu” de Marcel Proust », art. cité, p. 3849. ↩︎
- Marcel Proust, « La Mort des cathédrales », art. cité, p. 162–163. De tels pèlerinages peuvent au demeurant paraître d’autant plus réussis que ceux qui les ont rendus possibles sont « instruits » et même « pénétrés de l’esprit des textes ». À eux, dit Proust, le « ministre de l’Instruction publique ne […] ménagera ni les décorations ni les compliments »… ↩︎
- Marcel Proust, « Pèlerinages ruskiniens en France » (1900), repris in Chroniques, éd. citée, p. 156. (Je souligne.) ↩︎
- Marcel Proust, Du côté de chez Swann, op. cit., p. 699. ↩︎
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