Un pastiche proustien de Michel Mohrt à Vichy

Michel Mohrt en 1945

Sous l’Occupation, le futur romancier et académicien Michel Mohrt avait publié un pastiche de Marcel Proust simultanément dans deux revues, texte peu connu et jamais repris en volume. L’ayant-droit de Michel Mohrt nous autorise à le publier – qu’il en soit remercié ici. Présentation : Nicolas Ragonneau. Notes : Isabelle Davion et Nicolas Ragonneau. Photo : Michel Mohrt en 1945, collection particulière.

« La biographie de Proust de Painter m’a […] valu des déboires », écrit Michel Mohrt, responsable du domaine anglo-américain chez Gallimard dans Ma vie à la n.r.f. “C’est Nora Smallwood, de chez Chatto and Windus, qui me la communiqua. Je rencontrai l’auteur souvent, surtout au Garrick1 et je fis prendre son livre par la N.R.F.
Cette biographie est remarquable. Il y a un chapitre sur l’écrivain et l’affaire Dreyfus, tout à fait nouveau – Maurois n’en parle pas. Painter mentionnait, sans y insister, la filiation juive de Proust et de plusieurs de ses amis, dont l’un des plus chers : Reynaldo Hahn. Il y voyait peut-être l’une des raisons de leur engagement en faveur de Dreyfus. Est-ce ce détail qui déplut à certains lecteurs qui firent pression sur Gallimard, éditeur de Proust, pour ne pas publier le livre ? Comme souvent dans des cas épineux, le livre fut donné au Mercure qui le publia2. »

Michel Mohrt (1914−2011), romancier, essayiste, éditeur chez Gallimard de William Faulkner, William Styron, Philip Roth et Jack Kerouac, élu à l’Académie française en 1985, avait sans doute lu Proust sous l’Occupation et fait ses débuts littéraires pendant cette époque trouble et troublée.
Mais avant cela, Mohrt avait été lieutenant, et traumatisé par la défaite de 1940, une plaie que ses romans, traversés par cette blessure, n’arriveront jamais à suturer. Au 112e régiment d’infanterie alpine, sur le front des Alpes, il fait la connaissance de Jean Bassompierre, « une rencontre décisive qui marquera durablement sa vie et son œuvre3 ». Bassompierre, membre de la Cagoule et du Parti Populaire Français (P.P.F) devient, en 1941, un des fondateurs du Service d’Ordre Légionnaire (S.O.L.) avant d’être nommé, trois ans plus tard, inspecteur général de la Milice en zone nord. Entretemps, et contre l’avis de Michel Mohrt, Bassompierre avait rejoint les rangs de la Légion des Volontaires Français contre le bolchévisme (L.V.F.), une aventure pro-nazie sur le front de l’Est qui se poursuit au sein de la Division Charlemagne et qui s’achève par son exécution en 19484. L’autre camarade notoire de Mohrt (et son conscrit) est Paul Racine, séduit comme lui par l’Action française, et qui prend en 1941 des fonctions au secrétariat particulier du maréchal Pétain à l’hôtel du Parc5.

Studieux à Vichy

Selon toute vraisemblance, Michel Mohrt lit la Recherche après sa démobilisation (donc en 1941 et/ou 1942). Il rencontre Brasillach via Georges Blond6, sans doute peu de temps avant de commencer à publier dans Je suis partout (au printemps 1943). À Vichy Mohrt devient secrétaire général du Groupement National d’Achat des Oléagineux (G.N.A.P.O.) et cet emploi lui laisse visiblement beaucoup de temps libre, pour lire (« Je lisais du matin au soir »  ; « J’ai pu lire l’intégralité de La Comédie humaine ») et écrire. Ses débuts littéraires en volume sont placés sous la protection d’Henry de Montherlant, avec lequel il déjeune de temps en temps à Paris, car il est assez mobile pendant les années de guerre, partageant son temps entre Vichy, Marseille et l’ancienne capitale. Son premier livre, Les Intellectuels devant la défaite – 1870 paraît chez Corrêa en 1942. On apprend, par un entrefilet du Figaro le 6 octobre de la même année, que c’est Montherlant qui a « présenté le manuscrit à l’éditeur7 ». Et comme on n’est jamais mieux servi que par-les-autres-qui-parlent-de-soi, Montherlant récidive peu après en proposant à son nouvel éditeur, Gallimard, le deuxième essai de Mohrt, qui lui est consacré : Montherlant « homme libre » paraît en 1943.

René Vincent, non-conformiste

L’autre protecteur de Michel Mohrt est un personnage bien moins connu du grand public, le journaliste et essayiste non-conformiste René Vincent, auteur notamment du pamphlet Le temps des assassins8 dans lequel il défend les émeutiers du 6 février 19349. Vincent acquiert une importante expérience de « meneur de revues » notamment comme rédacteur en chef de Combat à partir de 1936, tribune de la Jeune Droite qui compte les signatures de Jean de Fabrègues et Thierry Maulnier (directeurs), Dominique Aury, Jean-Pierre Maxence, Robert Brasillach, Georges Blond, Claude Roy, Maurice Blanchot, Jacques Laurent…
Ainsi, Paul Marion, secrétaire général à l’information et à la propagande, confie la direction d’Idées – La revue de la Révolution Nationale à René Vincent, que Marion avait placé à la direction de la censure et de la presse10.

Un commentaire politique discret

Mohrt publie entre 40 et 44 dans Les Cahiers français, France – revue de l’État nouveau, toutes revues vichystes soutenant la Révolution nationale. Son nom y voisine avec ceux de Drieu la Rochelle, Ramon Fernandez, Jean Le Marchand, Jacques Laurent, Antoine Blondin, François Sentein, Le Corbusier, Roland Laudenbach ou Georges Pelorson (le futur Georges Belmont qui accompagne Céleste Albaret dans la parution de Monsieur Proust). Enfin, comme je l’ai déjà signalé, il publie également dans Je suis partout à partir d’avril 1943. Remarquons que les articles de Mohrt n’ont, dans l’immense majorité des cas, pas de caractère politique explicite11 ; il s’agit uniquement de critiques et de chroniques littéraires consacrés à des auteurs (Montherlant bien sûr), des livres (le Proust de Ramon Fernandez paru en janvier 43) ou de revues et, en ce qui concerne Idées, de textes commandés par René Vincent. On verra que le pastiche que nous présentons ci-après, « Déclaration de M. de Norpois » s’aventure sur le terrain de la géopolitique et de la politique intérieure, en proposant à la fois une lecture diplomatique de l’actualité internationale, mais aussi un commentaire sur la vie quotidienne sous l’Occupation, par les yeux du diplomate ridicule Norpois. Sous prétexte d’un pur jeu formel, le texte replace toute l’actualité la plus tragique au cœur de la Recherche

Publication simultanée au nord et au sud

Fait rarissime, ce texte oublié paraît simultanément, en février 1944 dans Idées en zone sud, à Vichy, et en zone nord dans La Chronique de Paris. J’écris « rarissime » à dessein car c’est bien le cas pour un texte littéraire de la période 1940–1944 ; mais il l’est à double titre, car les hommes de Vichy et les ultras de la zone occupée poursuivent des desseins souvent antagonistes. Or force est de constater ici qu’il existe au contraire une sorte de fluidité et de communauté idéologiques entre les rédactions d’Idées et de La Chronique de Paris (dirigée par Henry Jamet, mais qui compte Robert Brasillach, Maurice Bardèche, Henri Poulain, Lucien Rebatet, etc. parmi ses contributeurs), dont Michel Mohrt est une sorte de trait d’union. Un mot rapide sur La Chronique de Paris, propriété des éditions Balzac, soit les éditions Calmann-Lévy après leur « aryanisation12 ». Sa direction est confiée au fondateur de la librairie germano-française Rive Gauche, Henry Jamet, tandis que la rédaction en chef revient à Robert Brasillach. Il vient de quitter Je suis partout à l’automne 1943 et il entraîne dans cette sécession quelques amis dissidents, Henri Poulain, Georges Blond – Lucien Rebatet restant fidèle à l’hebdomadaire tout en contribuant à La Chronique de Paris. La revue s’intéresse surtout à la littérature et aux beaux-arts, et ses livraisons laissent supposer que la défaite paraît désormais inéluctable et qu’il vaut mieux se consacrer à l’intangible, à l’immarcescible : la culture française classique13.
Toujours est-il que le pastiche paraît dans le contexte qui fait suite aux hommages à Marcel Proust dans le cadre des 20 ans de sa disparition à la fin de 1942 et au début de 1943. Pour l’occasion Gallimard en profite pour réimprimer l’ensemble de la Recherche, et Ramon Fernandez, membre du P.P.F, ancien éditeur et ami de Proust, publie son Proust en janvier 1943, dans la collection dirigée par Abel Hermant aux éditions de la Nouvelle Revue Critique.
Le pastiche de Michel Mohrt reprend la scène célèbre de M. de Norpois dînant chez les parents du Narrateur dans À l’ombre des jeunes filles en fleurs. Il y déguste un bœuf en gelée et un pudding à la Nesselrode préparés par Françoise, tout en devisant sur la diplomatie et la politique étrangère.

Un pastiche de longueur variable

Les deux versions du pastiche publié dans Idées et La Chronique de Paris présentent quelques variantes : on trouvera ci-dessous la version de la revue Idées, que nous considérons comme la version de référence puisque René Vincent en était le commanditaire. Ladite version, datée du 28 décembre 1943, est plus longue que celle de La Chronique de Paris. Les raisons de ces coupes sont peut-être doubles.
Remarquons d’abord que la version de La Chronique de Paris montre une composition beaucoup plus compacte que la version d’Idées (5 pages contre 8), où les alinéas d’usage, pour les dialogues ouverts par des tirets, par exemple, ne sont pas respectés. La pénurie de papier oblige sans doute l’équipe de La Chronique de Paris à des coupes pour optimiser la composition et limiter au maximum la perte d’espace (96 pages), tandis qu’à Idées on est moins ambitieux en termes de pagination et de nombre de contributions (72 pages), donc un peu plus à l’aise typographiquement. Cet impératif paraît motiver le tout premier caviardage du texte en dehors de toute considération politique et lui enlève toute sa saveur (voir note 22).

Un peu de censure ?

Par ailleurs, la censure peut avoir joué un rôle dans certains choix, comme le passage évoquant la possibilité d’un débarquement anglais, dont on imagine que la censure allemande à Paris le goûte encore moins qu’à Vichy. À l’inverse, la version d’Idées fait silence sur l’identité du général Giraud avec cinq points de suspension quand La Chronique de Paris choisit de le nommer (note 31).
Quant à la fin du texte évoquant le refus de Swann de porter l’étoile jaune et la disparition de Gilberte, il est parfaitement ambigu par son indifférence. En effet sa neutralité toute factuelle pourrait être prise pour de l’empathie si le texte était publié dans une revue comme Confluences ou tout autre publication clandestine. Mais dans un organe officiel de la Révolution nationale et une revue à capitaux nazis dont les contributeurs sont tous des enragés de l’antisémitisme et de la collaboration, cette chute revêt une tout autre couleur, 17 mois après le rafle du Vel’dHiv et l’année (1943) où les rafles en province s’intensifient avec l’aide de la Milice.

Norpois trouble Paul Marion

À Vichy, le texte dès sa parution ne peut échapper à l’œil omniscient de Maurice Martin du Gard – d’autant moins qu’il est un des contributeurs de la revue Idées. Dans sa Chronique de Vichy, il rapporte que Paul Marion, après avoir lu le texte de Mohrt, croyait que Norpois était un véritable diplomate et qu’il avait demandé à Charles Rochat, Secrétaire général aux Affaires étrangères, de se renseigner sur lui. Tout le sel de cette histoire plaisante, mais sans nul doute apocryphe, réside dans sa chute :
« Rochat questionna son entourage, des jeunes qui n’ont pas beaucoup lu. On allait révoquer ce pauvre M. de Norpois, dont les manifestations d’indépendance semblaient de plus en plus intolérables à mesure qu’on en parlait, tout au plus lui laissait-on le bénéfice de la retraite, quand le chef de la presse aux Affaires étrangères s’écria :
– Ah ! M. de Norpois, je sais ! C’est un vieux pédéraste !
Il confondait avec M. de Charlus. Il avait lu Proust, celui-là, mais il l’avait mal lu14. »



CHRONIQUE DU TEMPS PERDU15

Déclaration de M. de Norpois16

Ma mère souhaitait depuis longtemps recevoir à dîner M. de Norpois et elle attendait d’avoir reçu de Combray un colis de ravitaillement17 pour « lui faire signe ». Le diplomate arrivait la veille de Vichy ; le Gouvernement18 du Maréchal, bien que ne lui ayant confié aucun poste officiel important, ne dédaignait pas de faire appel à sa grande connaissance des affaires, et pour lui faciliter ses fréquents déplacements, l’avait nommé Chargé de Mission au ministère de la Jeunesse19. [On rencontrait fréquemment l’ancien ambassadeur du 16 mai20 sous les ombrages du Parc.]21
« — Quelles nouvelles nous rapportez-vous de la capitale provisoire ? demanda mon père à son ami, au moment où nous passions à table.
— Mon Dieu, rien de bien intéressant, répondit le diplomate. Chaque fois que je me rends à Vichy, j’éprouve un vif sentiment de mélancolie à retrouver les souvenirs d’une époque heureuse (M. de Norpois avait passé en effet, comme Saint-Loup devait me l’apprendre plus tard, de fréquents séjours dans la ville d’eaux en compagnie de Mme de Villeparisis) et je réalise un peu plus douloureusement, à chaque voyage, la situation tragique dans laquelle l’épouvantable catastrophe de juin 1940 a jeté mon malheureux pays. » M. de Norpois prononça la fin de la phrase d’une voix funèbre où l’on devinait des sanglots étouffés. Un lourd silence lui succéda que vint rompre seulement le bruit d’une cuillère heurtant le rebord d’une assiette.
« — La situation est toujours aussi confuse ? demanda timidement ma mère pour rompre le silence qui se prolongeait. Elle était vivement alarmée par l’atmosphère de deuil dans laquelle débutait la soirée, craignant que l’abondance et l’excellence des mets ne parussent inconvenants dans un repas qui était placé, par notre invité, sous le signe de la défaite. Françoise, en effet, sachant que nous recevions M. de Norpois, avait préparé, véritable défi aux difficultés du ravitaillement, un admirable bœuf en gelée suivi d’un poulet rôti qu’elle était allée chercher elle-même dans sa famille. « Le pauvre homme, il faut bien lui donner quelque chose à manger », avait-elle déclaré, ajoutant aussitôt avec force — car les considérations d’ordre culinaire éveillait immédiatement chez elle un patriotisme ardent et vengeur : « Vivement qu’Ils arrivent22 et nous débarrassent et que tout ça finisse. » Françoise m’avait donné quelques renseignements sur l’état de Balbec qu’elle avait traversée, me faisant une description horrifiée des fortins, blockhaus et casemates de toutes dimensions et de toute nature qui garnissaient maintenant la jetée où j’avais autrefois suivi l’essaim fleuri de la « petite bande » conduite par Albertine. M. de Norpois sembla tiré d’une songerie infinie par la question de ma mère ; il secoua légèrement la tête comme pour chasser avec effort des pensées accablantes et, rentrant avec courage dans son rôle d’invité, répondit d’une voix sèche, comme s’il commençait une conférence mondaine : « Madame. la situation est confuse, il ne faut pas se le dissimuler. Cependant, quelques esprits avertis et qui refusent de se laisser aveugler croient pouvoir formuler quelques hypothèses plausibles sur l’évolution du conflit mondial. » M. de Norpois fit une pause pour juger de l’effet de sa phrase qui avait éclaté comme les premières mesures de l’ouverture d’un concerto. Satisfait de l’attention religieuse de ses auditeurs, il attaqua avec emphase le motif principal du morceau.
« Il est possible que la Maison Blanche (M. de Norpois avait gardé le langage et les expressions surannées de la carrière. Il disait « la Maison Blanche » pour parler des États-Unis et du président Roosevelt et désignait les communistes par : « Le Kremlin » ou « Moscou », évitant toujours de nommer Staline dont le nom lui paraissait indigne de figurer dans une conversation diplomatique. Il continuait, de même, à donner au gouvernement d’Ankara le nom de « la Porte » auquel il avait renoncé, toutefois, à accoler l’adjectif « sublime ». [Ces expressions désuètes juraient de façon comique avec les idées hardies du vieux diplomate]23) Il est possible que la Maison Blanche s’aperçoive qu’elle s’est trompée en intervenant dans les affaires24. Il faut convenir que le Cabinet de Saint-James25 a manoeuvré supérieurement en faisant se battre en Calabre26 des hommes natifs de Gopher-Prairie et de Boston, pendant que le seul ennemi véritable des États-Unis27 s’installait dans les îles du Pacifique. Je tire mon chapeau à lord Halifax28 qui a bien défendu, à Washington, les intérêts de l’Angleterre ; j’ai d’ailleurs été à même d’apprécier les hautes qualités de ce diplomate. Mais ces expéditions lointaines auront une fin. On peut se demander si, dès à présent, Washington ne commence pas à se désintéresser de la guerre sur le continent européen. Certains signes peuvent le laisser entendre : la lenteur des opérations en Italie du Sud29 et surtout le limogeage du général de…..30 que les Américains ont abandonné, bien qu’il fût leur principal atout en Afrique du Nord31. Ainsi, dans un temps qui n’est peut-être pas si éloigné qu’on le pense, les États-Unis vont cesser de s’immiscer dans les affaires européennes (auxquelles, au surplus, si l’on excepte le Président et son entourage, ils n’ont jamais manifesté grand intérêt). Et rien ne dit que Roosevelt soit réélu aux élections prochaines32. »
Le bœuf en gelée faisant son apparition, M. de Norpois s’arrêta dans son exposé pour s’extasier sur la merveilleuse apparence du plat. « C’est un tour de force que vous réalisez là, chère madame ». dit-il en se penchant vers ma mère, avec cette politesse exquise et cérémonieuse qui faisait le charme de ses manières. II ajouta, en guise de compliment, cette phrase, qu’il jugeait fort spirituelle et qui était une de ses « scies » : « Si son ramage correspond à son plumage, c’est sans conteste le roi des bœufs de Normandie, car je présume qu’il vient de vos terres de Combray ? » Et sans laisser à ma mère le temps de répondre, il reprit le fil de son discours.
« Les États-Unis rejetés vers le Pacifique, l’Allemagne se trouvera alors seule en face de l’Angleterre et de la Russie. C’est à ce moment que toutes les combinaisons de paix sont possibles. Il y a longtemps que je l’ai dit, cria-t-il d’une voix vibrante, l’alliance de l’ours et de la baleine33 est un défi à la logique et à l’Histoire , (La phrase avait fait fortune et avait été reprise par tous les journalistes parisiens. M. de Norpois, qui ne l’ignorait pas, ne dédaignait pas de rappeler que c’est à lui que revenait la paternité de la formule.) « Les intérêts de la Russie et de l’Angleterre sont trop divergents pour que ces deux alliés ne se heurtent pas un jour.  L’Angleterre ne peut admettre que la Russie prenne les détroits34 et c’est pourtant là une des visées de Moscou. D’autre part, la Russie a une frontière commune avec les Indes35, proie toute désignée pour le communisme, il ne faut pas l’oublier. La Wilhelmstrasse36 a une admirable partie diplomatique à jouer. Elle peut faire la paix avec l’un ou l’autre de ses adversaires. Dans les deux cas, l’Angleterre perd son hégémonie sur le continent, mais peut encore garder la plupart des territoires d’Afrique où elle s’est installée.
« Remarquez bien, poursuivit M. de Norpois, que la Russie — si étrange que cela paraisse — n’a pas intérêt à l’effondrement de l’Allemagne. Elle se trouverait alors en face de l’Angleterre qui se hâterait de rallier autour d’elle tous les petits États, depuis la Finlande jusqu’à la Roumanie. Moscou ne se soucie pas de se trouver un jour devant une telle coalition. L’intérêt de la Russie est au contraire de faire la paix avec l’Allemagne, une paix où elle ménagera ses possibilités d’action vers l’Orient et vers Constantinople et dont les États baltes feront les frais. Dans une telle hypothèse, la situation de la Porte se trouve alors bien compromise. Ainsi l’Allemagne, conclut le diplomate avec une satisfaction qui fit palpiter ses narines striées de fibrilles rouges, n’a qu’à attendre que les antagonismes entre les deux alliés s’accusent. Le temps travaille pour elle. Qu’elle maintienne seulement à peu près intactes ses positions en Europe — et qu’elle garde sa force militaire37 et elle fera la paix quand elle voudra.
— Mais ne croyez-vous pas, hasarda mon père qui semblait atterré par ces théories diamétralement opposées à celle que je lui avais entendues soutenir, que les Anglo-Saxons peuvent venir rapidement à bout de l’Allemagne ? Les bombardements38
— Pardon, interrompit vivement M. de Norpois. Je parle des Anglais seuls. Toute mon argumentation repose sur ceci, que la Maison Blanche se désintéresse peu à peu du conflit européen et se contente d’entretenir en Afrique du Nord un corps expéditionnaire restreint, pour porter ses regards vers le Pacifique. Quant aux bombardements, leur recrudescence m’est une preuve supplémentaire de l’inquiétude de l’Angleterre. Tout se passe comme si le Foreign Office redoutait de voir le conflit se prolonger (le temps travaille pour l’Allemagne, je vous le disais bien) et espérait réduire l’adversaire par sa supériorité aérienne. [Même, il n’est pas impossible, toujours dans la suite de cette hypothèse, de voir l’Angleterre tenter un débarquement en Europe occidentale. Elle se rend bien compte que le moment est venu  pour elle d’enlever la décision de vive force – et par ses propres moyens – ou bien alors de faire la paix.]39 Mais ceci n’est qu’un aspect du problème, déclara M. de Norpois avec un geste de la main par lequel il semblait balayer la ridicule intervention de mon père, comme un chef d’orchestre apaise impatiemment les bravos qui ont crépité à la fin de l’ouverture, alors qu’il s’apprête à attaquer l’andante.
« Je sais, de source tout à fait autorisée, que l’on commence à s’inquiéter à Washington des progrès indéniables de l’industrie de guerre japonaise. Là est l’un des nœuds de la situation, n’en doutez pas. Le Japon s’est trouvé entraîné, malgré lui, dans la guerre contre les États-Unis. Il n’était pas prêt. Actuellement, il construit des usines où il forgera les armes de la guerre formidable qu’il soutiendra un jour dans le Pacifique contre les États-Unis et l’Amérique du Sud. Pour lui aussi, le temps travaille. Le plan primitif du Japon40 n’était pas celui que les événements l’ont contraint à adopter. Il devait d’abord réduire la Chine, puis faire la guerre à la Russie dont la force était un obstacle à son hégémonie en Asie, puis enfin, faire la guerre aux Anglo-Saxons et prendre les Indes aux Anglais. Aujourd’hui, tant que la force russe n’est pas détruite, le Japon a intérêt à ménager les Anglais qui contiennent les Russes en Asie et lui conservent les Indes. Car Tokio n’a pas abandonné son projet de conquérir, plus tard, l’immense empire hindou. Je ne crois pas que l’on se fasse à Londres des illusions à ce sujet. À Moscou non plus, et c’est une raison supplémentaire que la Russie a de faire la paix avec l’Allemagne. »
Je suivais avec effroi les raisonnements de M. de Norpois qui jonglait avec les continents, franchissait les océans, prenait les capitales, dépeçait les empires avec une dextérité égale à celle qu’il déployait dans le décortiquage de la cuisse de poulet qui garnissait son assiette.
« Je ne serais pas surpris, continua-t-il, attaquant avec fugue l’adagio, sans nous laisser le temps d’échanger nos impressions sur l’exécution de l’andante, que de Gaulle ait suivi un raisonnement analogue à celui que je viens de tenir. Il joue, en somme, la paix russo-germanique : c’est pourquoi il s’appuie sur les communistes contre les Anglais qu’il redoute et songe à chasser un jour de l’Afrique du Nord. De Gaulle cherche à réparer la folie des Giraud et des Darlan41 qui ont livré l’Afrique française aux Anglo-Saxons (remarquez qu’il ignorait tout de l’opération). Tout le problème est de savoir s’il saura juguler à temps l’anarchie intérieure, ce dont je doute. Comment, madame, vous vous êtes rappelé que je raffole du pudding à la Nesselrode42 ! C’est une attention à laquelle, croyez bien, je suis infiniment sensible. Mais comment votre chef peut-il réaliser aujourd’hui ces merveilles ? Au moins, ai-je bien emporté mes tickets43 de pain et de matières grasses ! (Le marquis, en prononçant cette phrase, chercha fébrilement dans la poche intérieure de son veston.) Si, si, je tiens absolument à vous les donner ! ajouta-t-il en réponse aux protestations de ma mère qui affirmait « être à l’aise en ce moment ». Et je m’acquitte immédiatement de cette dette que je crains fort, sans cela, d’oublier. » M. de Norpois se mit alors à compulser fébrilement un porte-tickets élégant d’ou s’échappa une pluie multicolore de tickets qui tombèrent en tournoyant sur la nappe blanche, comme les pétales des hortensias bleus et roses qui bordaient le cours de la Vivonne. Ma mère dut venir au secours de l’ambassadeur qui s’entêtait à chercher des tickets de matières grasses et lui avait présenté, successivement des points de textile, un coupon de savon à barbe et le D.Q.44 du mois de novembre 1941, avec lequel, lui apprit ma mère, il avait droit à deux cents grammes de confiture saccharinée45, ce dont il manifesta une joie étonnée et juvénile.
« Où en étais-je, s’exclama le diplomate après ce petit intermède. Je vous parlais, je crois, de la situation des États-Unis ? Je la crois fort précaire. Ce pays est travaillé par des forces révolutionnaires puissantes qui éclateront au premier choc. En dépit de leur grande puissance industrielle, je crois les Américains handicapés dans la lutte qu’ils auront à soutenir contre le Japon qui a sur eux une supériorité morale incontestable. Les États-Unis seront cruellement éprouvés par cette guerre. L’Angleterre, de tout façon, me paraît avoir perdu sa suprématie sur le continent.
[Dans l’hypothèse la plus favorable pour elle, elle pourra se consoler de la perte de son hégémonies par ses possessions africaines, accrues des colonies qu’elle aura pris à la France, mais que celle-ci cherchera peut-être à lui reprendre un jour. Je ne serais pas étonné que certains y songent déjà.]46 Le roi Théodose47 dont vous savez combien j’admirais la sûreté de jugement, dit M. de Norpois en se tournant vers mon père, m’avait prédit un jour, au cours d’un entretien qu’il voulut bien m’accorder, dans sa loge de l’Opéra, que l’Angleterre maintiendrait difficilement sa redoutable puissance. Il voyait juste. La guerre ne se joue pas seulement sur les champs de bataille, on l’oublie trop souvent. Le problème militaire qui se pose actuellement à l’Allemagne est uniquement de durer, de contenir cet hiver les assauts russes48 les plus redoutables, de repousser les tentatives de débarquement de la part des Anglais. Je crois à une guerre encore longue, — à moins d’une fulgurante victoire militaire des Anglais sur le continent », ajouta le marquis avec un petit rire sceptique. À ce moment, nous nous levâmes de table pour passer au salon. Je brûlais de présenter à l’ambassadeur quelques objections à ses étranges déclarations, car il me semblait qu’on pouvait, avec tout autant de logique, soutenir des hypothèses contraires aux siennes, mais je n’osais pas prendre la parole, me souvenant du silence méprisant avec lequel il avait accueilli, avant le dîner, le petit poème que je lui avais montré sur les instances de mon père.
« Mais que va devenir la France, au milieu de tout cela ? gémit ma mère d’un air accablé.
— Madame, répondit avec gravité M. de Norpois, je crois que la France n’a pas encore mesuré toutes les conséquences de sa défaite, les conséquences durables, s’entend, celles qui seront consignées dans les traités de paix et continueront à peser sur nos enfants. Les Français croient avoir payé la défaite par trois années de souffrances et de malheur. Rien de plus faux. C’est après que commencera la vraie pénitence. Il est vrai que peut-être, alors, les bombardements auront cessé et qu’il n’y aura plus de carte de textile !… [Je préfère, Madame, ne pas imaginer quel peut être le sort de la France, dans l’une ou l’autre des hypothèses de paix que j’ai envisagées tout à l’heure à table.]49 Quel sera le sort de la France, dans l’une ou l’autre des hypothèses de paix que j’ai envisagées tout à l’heure à table ? Je l’ignore. Avez-vous entendu le discours du maréchal Smuts50 ? » demanda soudain l’ambassadeur après une légère pause. Puis, [après un silence,]51 il reprit, d’un ton mi-enjoué, mi-tragique : « Comme dit le père Hugo (M. de Norpois vivait sur un pied d’affectueuse et bienveillante camaraderie avec la plupart des grands écrivains52. Il disait : « Le père Hugo », « ce pauvre Flaubert », « le bon La Fontaine » et n’appelait jamais Mme de Sévigné autrement que « la Chère Marquise », comme dit le père Hugo, « ce serait une erreur de croire que ces choses finiront par des chants et des apothéoses… » Ce disant, il tira de son gousset une petite boîte d’écaille, y prit un morceau de sucre qu’il mit dans sa tasse de café, malgré les protestations de ma mère qui lui tendait le sucrier.
« — Elle est jolie, n’est-ce pas, dit amoureusement M. de Norpois, en montrant la petite boîte à ma mère. Devinez qui me l’a offerte ? C’est la charmante Odette Swann. Savez-vous, dit-il en changeant de ton, que j’ai trouvé ce pauvre Swann bien changé. Il ne sort plus de son appartement, ne pouvant se résoudre à porter l’étoile jaune53. Charlus, que j’ai rencontré l’autre jour chez Mme Swann, m’a dit que son neveu Saint-Loup était passé à la dissidence54. Le saviez-vous ? » demanda M. de Norpois en se tournant vers moi. Mais je n’écoutais plus les bavardages du marquis. Le nom de Swann avait ravivé en moi une douleur sourde, me rappelant qu’il y avait plus de deux mois que je n’avais pas vu Gilberte.

Michel Mohrt.
28 décembre 194355.


Remerciements : Éric Legendre, Bénédicte Vergez-Chaignon, Pascal Fouché, Olivier Cariguel, Jérôme Prieur, Judith Lyon-Caen.

  1.  Le Garrick est un célèbre club privé de Londres, fondé au XIXe siècle, qui a compté Charles Dickens, William Thackeray, Lawrence Olivier ou John Gielgud parmi ses membres les plus illustres. ↩︎
  2. Michel Mohrt, Ma vie à la n.r.f., Équateurs, 2005, p.82. ↩︎
  3.  Marc Bergère, Lignes de fuite : l’exil des collaborateurs français, PUF, 2024. ↩︎
  4. Sur la LVF et la Division Charlemagne, on peut écouter le superbe documentaire de Jean Bulot, Les ultras de la collaboration, 4 épisodes, France Culture, 2026. ↩︎
  5. Paul Racine, J’ai servi Pétain : le dernier témoin, Cherche-Midi, 2014. ↩︎
  6. Je remercie ici Olivier Cariguel, qui a interviewé Michel Mohrt le 26 juin 1997 : cet entretien a permis de compléter les informations biographiques relatives aux activités de Michel Mohrt sous l’Occupation. ↩︎
  7. Montherlant publie une critique très positive du premier ouvrage de Mohrt dans Aujourd’hui du 10 février 1943. On peut notamment y lire : « Ce n’est ni le régime ni quelques hommes qui sont coupables ; c’est le pays tout entier, il est faux que nous ayons été trahis, nous n’avons fait que recueillir ce que nous méritions ». ↩︎
  8. Alexis Redier, 1935. ↩︎
  9. Philippe Soupault publie en 1945 un ouvrage au titre identique mais visant le régime de Vichy, qui évoque son emprisonnement à Tunis pendant la Seconde Guerre mondiale. ↩︎
  10. Marion s’était aussi attaché les services d’un grand ami de Vincent, non-conformiste et proche de  l’Action française, fervent catholique comme lui, Jean de Fabrègues. Sur René Vincent et Idées, voir Antonin Guyader, La revue Idées 1941–1944, L’Harmattan, 2006. ↩︎
  11. Marc Bergère (cf. note 3) estime que c’est sans doute ce qui épargne à Mohrt des poursuites à la Libération. ↩︎
  12. Voir Jean-Yves Mollier, Les éditions Calmann-Lévy de la Belle époque à la Seconde Guerre mondiale (Calmann-Lévy, 2023), Pascal Fouché, L’Édition française sous l’Occupation : 1940–1944 (Bibliothèque de littérature Française Contemporaine de l’Université Paris 7, 1987), Judith Lyon-Caen, Balzac nous appartient (CNRS éd., 2026). ↩︎
  13. Voir Schmitt, M.-P. (2013). La Chronique de Paris. Un rêve de francité nationale-socialiste. La Revue des revues, 50(2), 56–89. https://doi.org/10.3917/rdr.050.0056  ↩︎
  14.  Chronique de Vichy, (Flammarion, 1948), p. 316. ↩︎
  15. Une note en bas de la première page du texte publié par Idées indique : « dans un monde imaginaire (où retentissent pourtant les échos des salons et des cours), M. Michel Mohit [sic] a rencontré ces jours-ci, surgi du passé et des livres, l’illustre M. de Norpois.
    Ce sont les propos du célèbre diplomate que nous reproduisons ici en toute objectivité…
    (N.D.L.R.) ». ↩︎
  16. La version de La Chronique de Paris présente ce titre, plus explicite :
    DÉCLARATION DE M. DE NORPOIS
    Supplément à « Pastiches et Mélanges ».
    À la manière de Marcel Proust. ↩︎
  17.  Le rationnement et la pénurie de denrées alimentaires entraînent l’envoi de colis de ravitaillement. ↩︎
  18. « gouvernement » en minuscules dans la version Chronique de Paris. ↩︎
  19. Les fonctionnaires (ou pas) aux missions plus ou moins bien définies se multiplient sous Vichy. Chargé de Mission à la Jeunesse comme Norpois, Henri Massis, auteur du Drame de Marcel Proust (Grasset 1937), pourrait tout à fait avoir inspiré à Michel Mohrt le choix de ce secrétariat d’État en particulier. En effet, c’est à la Jeunesse que de nombreux intellectuels sont « casés », tel Georges Pelorson-Belmont, qui recueille et édite les propose de Céleste Albaret dans le célèbre Monsieur Proust (Robert Laffont, 1973) . ↩︎
  20. La périphrase de Proust pour désigner Norpois est « ambassadeur au 16 mai » (p.349), faisant référence à la crise du 16 mai 1877 où Mac Mahon tente d’imposer ses vues monarchistes à la chambre des députés. Dans le contexte des années 1940–1944, le 16 mai 1940 représente le point de bascule qui mène à la déroute de l’armée française. « L’ancien ambassadeur du 16 mai » signifie que Norpois est l’ambassadeur de la défaite française face à l’Allemagne. Le choix de Norpois pour ce pastiche n’est pas anodin : le personnage est à la fois estimé des Allemands (Bismarck) et réactionnaire. ↩︎
  21. Passage caviardé dans la version Chronique de Paris. ↩︎
  22. À Téhéran fin novembre 1943, les trois « Grands » (Franklin D. Roosevelt, Winston Churchill et Joseph Staline) se sont réunis et ont acté le principe d’un assaut de la Forteresse Europe sous commandement américain. Mais depuis la fin de l’été, des opérations de diversion ont déjà lieu, à l’image de « Starkey » qui visait à faire croire à un débarquement dans le Pas-de-Calais. ↩︎
  23. Passage caviardé dans la version Chronique de Paris. ↩︎
  24. Le 11 décembre 1941, les États-Unis entrent en guerre contre l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste, quelques heures après que les deux dictatures leur ont déclaré la guerre. ↩︎
  25. L’expression « cabinet de Saint-James » renvoie à la première réunion interalliée (Royaume-Uni, Dominions, gouvernements européens en exil et France libre) au Palais Saint-James de Londres le 12 juin 1941, durant laquelle est signée une déclaration énonçant l’engagement des Alliés à poursuivre la guerre jusqu’à la défaite des puissances de l’Axe (Allemagne et Italie). ↩︎
  26. Lancée à Reggio de Calabre le 3 septembre 1943, l’opération « Baytown » marque le début de l’invasion de l’Italie continentale par les Alliés, effectuée par des soldats britanniques et canadiens, sans troupes américaines au sol. Mais des Américains ont participé au bombardement des côtes pour sécuriser le détroit de Messine en amont du débarquement. ↩︎
  27. Les États-Unis ont déclaré la guerre au Japon le 8 décembre 1941, au lendemain de l’attaque surprise de la marine japonaise à Pearl Harbor. Cependant, ils ont acté dès leur entrée dans le conflit, qu’ils identifiaient le Troisième Reich comme la principale menace pour la sécurité mondiale : c’est la stratégie « Germany First », laquelle positionne l’effort de guerre principal en direction de la défaite de Hitler. ↩︎
  28. Lord Halifax a été le chantre de l’appeasement aux côtés de Chamberlain en 1938–1939 (stratégie de conciliation face à Hitler). En 1940, il est nommé ambassadeur à Washington par Churchill qui occupait précédemment le poste. Il y négocie le renforcement de l’alliance anglo-américaine, notamment par la Loi Prêt-Bail (programme Lend-Lease) d’aide matérielle et financière quasiment gratuite des États-Unis. ↩︎
  29. Six jours après Baytown en Calabre, les Américains entrent en scène massivement lors de l’opération Avalanche à Salerne (9 septembre 1943), où la 5e armée du général Mark Clark lance l’assaut principal de la libération de l’Italie. ↩︎
  30.  La version Chronique de Paris établit l’identité du général : Giraud. Roosevelt mise sur le général Henri Giraud pour préparer et faciliter le débarquement allié en Afrique du Nord (opération Torch) en novembre 1942 : il est choisi comme alternative au général de Gaulle par réticence vis-à-vis du mouvement dissident qu’est la France libre, et parce qu’il est jugé plus docile. Après l’assassinat de Darlan fin 1942, les Américains le placent donc à la tête du commandement en chef civil et militaire en Afrique du Nord. Giraud n’est pas « limogé », mais il subit une éclipse progressive face à De Gaulle qui s’impose comme le véritable dirigeant de la France résistante, et en réaction à son manque de combativité contre les lois de Vichy. ↩︎
  31. Avec la campagne de Tunisie, les troupes anglo-saxonnes ont écrasé les forces germano-italiennes au printemps 1943 : elle s’est achevée en mai 1943 par la reddition de près de 275 000 soldats de l’Axe, consacrant ainsi la totale maîtrise alliée de l’Afrique du Nord et préparant le débarquement en Sicile. ↩︎
  32. Après les élections présidentielles de 1932, 1936 et 1940, Franklin D. Roosevelt remporte celles de 1944. À la suite de quoi, le 22e amendement de la Constitution, entré en vigueur en 1951, limitera à deux le nombre de mandats du président des États-Unis. Cette règle est toujours en vigueur à l’automne 2026. ↩︎
  33. Cette formule est due à Otto von Bismarck pour évoquer la Russie (l’ours, une puissance terrestre) et le Royaume-Uni (la baleine, une puissance maritime) : « Il est impossible qu’une baleine et un ours se battent ». Dans la RTP, Bismarck admire l’intelligence et la pénétration de Norpois (voir par exemple p.351 dans l’édition Quarto). Cette référence est d’autant plus savoureuse qu’un an avant la rédaction de ce pastiche, Michel Mohrt a publié son essai sur les intellectuels face à la défaite de 1870. Dans ce cadre, l”« alliance » date de l’attaque allemande contre l’Union soviétique le 22 juin 1941 (opération Barbarossa) laquelle a fait basculer Moscou du côté des Alliés. Dans la foulée, l’URSS devient bénéficiaire de la loi Prêt-Bail d’aide américaine. ↩︎
  34. Staline vise en effet les détroits turcs (le Bosphore et les Dardanelles) dont la Turquie est garante depuis la Convention de Montreux de 1936. Dès la fin de la guerre en Europe, Staline exigera la révision du statut des détroits pour y établir des bases militaires soviétiques et obtenir un accès garanti et exclusif de l’URSS aux mers chaudes. Dans cette future crise des détroits turcs, les Anglo-Saxons soutiendront Ankara, ce qui constitue l’origine de l’entrée de la Turquie dans l’OTAN en 1952. ↩︎
  35. L’URSS n’a pas de frontière commune avec les Indes, et pour cause : tracé en 1893 dans le cadre du Grand Jeu, le corridor intramontagnard de Wakhan (350 km de long, 13 à 65 km de large) crée un espace-tampon neutralisé entre l’Empire russe et l’Empire des Indes britanniques. ↩︎
  36. Formule pour désigner le ministère allemand des affaires étrangères (institution qui par ailleurs n’a plus grand pouvoir à cette date) à partir de son adresse, comme on dirait « le Quai d’Orsay » (bâtiment lui-même devenu salon d’apparat pour la Wehrmacht) à la place de « ministère français des affaires étrangères ». ↩︎
  37. Bien au contraire, le temps joue contre l’Allemagne, et ce depuis le début de la guerre : du fait de sa position au cœur du continent européen, plus la guerre dure moins elle a de chance de la gagner, d’où l’usage de la Blitzkrieg. À la fin de l’année 1943, le Troisième Reich a déjà subi de lourds revers militaires qui le font reculer sur le front de l’Est (Stalingrad, Koursk, Kyiv), en Afrique du Nord (Tunisie), en Sicile et en Italie. ↩︎
  38. Les bombardements stratégiques visent à obtenir la victoire en détruisant l’économie de guerre et les infrastructures. Ils s’attaquent également au moral des populations civiles ennemies, avec le calcul (qui sera déjoué) de voir celles-ci se révolter pour demander l’arrêt des combats. Cette stratégie alliée s’intensifie à partir de 1943 avec l’Opération Gomorrhe et la destruction de Hambourg, ou encore la bataille de la Ruhr. ↩︎
  39.  Passage caviardé dans la version Chronique de Paris. ↩︎
  40. Le problème du Japon aura sans doute été de n’avoir aucun plan, ou plutôt d’en avoir deux ce qui revient au même : une stratégie continentale poursuivie à partir des années 1930 en Chine, qui le condamnait à terme à entrer en guerre contre l’URSS ; une stratégie maritime d’expansion en Asie du Sud-est à partir de 1941 qui le condamnait à se battre contre les États-Unis. En refusant de choisir, il a pris le chemin de la défaite. ↩︎
  41. L’amiral Darlan, alors ancien haut dignitaire du régime de Vichy présent « par hasard » (?) à Alger lors du débarquement allié en Afrique du Nord, avait signé le 22 novembre 1942 avec le général américain Marc Clark, un arrangement politique et militaire accordant aux forces américaines le contrôle des ports, des aérodromes, des réseaux de télécommunications, ainsi que la liberté de mouvement pour leurs troupes sur le sol nord-africain. En échange, les États-Unis qui cherchent à sécuriser rapidement l’Afrique du Nord française, pactisent avec Darlan qu’ils reconnaissent comme autorité provisoire. Le général de Gaulle et les forces françaises libres dénoncent une atteinte inacceptable à la souveraineté française et le maintien au pouvoir de personnalités issues du régime de Vichy. ↩︎
  42. « Comment ? encore un pudding à la Nesselrode ! Ce ne sera pas de trop de la cure de Carlsbad pour me remettre d’un pareil festin de Lucullus. » s’exclame Norpois dans À l’ombre des jeunes filles en fleurs, Quarto, p. 373. ↩︎
  43. Les cartes d’alimentation et les tickets font partie de la politique de rationnement de Vichy instaurée en septembre 1940. ↩︎
  44.  Ce sigle n’est pas un acronyme mais une pure nomenclature administrative. Le D.Q. permettait d’acheter des produits spécifiques. ↩︎
  45. La saccharine était un édulcorant utilisé comme substitut du sucre en raison de la pénurie. Le sucre est alors drastiquement rationné et préempté par les Allemands. ↩︎
  46. Passage caviardé dans la version Chronique de Paris. ↩︎
  47. Souverain imaginaire qui, dans la Recherche, a l’oreille de M. de Norpois (Quarto, p. 351). ↩︎
  48. L’Armée Rouge a désormais toute l’initiative sur le terrain et a déjoué la tentative des forces de l’Axe de rétablir une ligne de défense sur le Dniepr. Elle poursuit donc son avancée vers l’Ouest, sur plusieurs lignes de front. ↩︎
  49. Passage caviardé dans la version Chronique de Paris. ↩︎
  50. Maréchal d’Empire britannique et Premier ministre sud-africain. Michel Mohrt fait ici allusion au discours de Smuts prononcé le 25 novembre 1943 devant le Parlement britannique, dans lequel il estime que la géopolitique de l’après-guerre sera dominée par L’URSS, les USA et l’Empire britannique et que la France sera exclue du jeu en raison de la défaite de 40 et des divisions du régime de Vichy. Norpois-Mohrt adopte le point de vue de Smuts sur le déclin annoncé de la France. ↩︎
  51. Passage caviardé dans la version Chronique de Paris. ↩︎
  52.  Dans les deux versions la parenthèse n’est pas refermée. ↩︎
  53. Le port de l’étoile jaune en zone occupée est instauré par l’ordonnance allemande du 29 mai 1942, entrée en vigueur le 7 juin. Cet « insigne spécial » doit être portée par tous les Juifs (ou désignés tels) à partir de l’âge de 6 ans.  ↩︎
  54. La dissidence est évidemment l’euphémisme désignant la Résistance ou l’engagement dans l’armée d’Afrique. La loi instaurant le Service du Travail Obligatoire instituée par le régime de Vichy le 16 février 1943, a fait basculer dans la résistance active toute une partie de la jeune population masculine française qui prend le maquis. L’année 1943 marque donc un premier tournant de masse pour la Résistance française. ↩︎
  55. Cette signature et cette date ne figurent pas dans la version Chronique de Paris, mais la mention « P. C. C. : MICHEL MOHRT ». ↩︎

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