Les deux Charlus

Published by Jean-Yves Patte on

Charlus avec Arlette Dorgère. L’Ingénu libertin ou La Marquise et le marmiton (?).

Le chanteur de café-concert Charlus est rarement évoqué dans les modèles de Palamède. Au-delà de l’emprunt de ce nom évocateur, il existe pourtant d’autres ressemblances. Coïncidence inavouée ou intention délibérée de Marcel Proust ?

On affirme bien volontiers qu’en dehors du créateur hispano-vénitien Mariano Fortuny, il n’y aucun autre artiste réel parmi les personnages de la Recherche. Des patronymes empruntés tout au plus, comme celui de Swann, mais dont la personnalité romanesque est composée d’une infinité de couches, de visions fugaces, de réminiscences amalgamées par Marcel Proust en un tout unique et complexe.
Or, lorsque le nom de Charlus apparaît, il s’agit bien plus que d’un emprunt ou d’une citation. Ce nom ajoute au caractère, plus intrigant qu’attachant du baron de Charlus, un arrière-plan inattendu, un fumet d’ordure.
Car dans le monde réel, celui de Mariano Fortuny, il existe un autre Charlus, un « vrai »… Son nom « sonne clair » pour tous les amateurs de café-concert et autres souvenirs enregistrés par les « diseurs fin-de-siècle » de ce temps-là, celui
de la Belle-Époque. Sous son nom de scène « Charlus », le chanteur — un des nombreux imitateurs du grand Paulus1 — est fameux ! Mais sa véritable identité, pourtant haute en couleurs, Louis-Napoléon Defer (1860−1951), reste méconnue.

Charlus de l’Alcazar !

Étrange carrière que celle du chanteur Charlus qui s’étend du milieu des années 1890 à 1934 au moins. Étrange en effet, car s’il fut « vedette » c’est grâce au phonographe bien plus qu’à ses propres prestations scéniques qui étaient peu réputées, car simplement « imitatives ». De son propre aveu, il gagnait « des haricots2 »… Mais un jour : « … je fus présenté à Emile Pathé, en 1896. J’étais à ce moment-là à la Gaîté Rochechouart où je venais de créer des succès populaires : « Adèle, t’es belle », « Les Agents sont de braves gens », « Le coup de Soleil ». Qui sait à quoi je pouvais prétendre ? Mais l’enregistrement phonographique me prit en entier ou presque. Et cela, en me faisant par trop délaisser la scène, changea ma destinée d’artiste3. »

Charlus dans le catalogue de Pathé en 1924. Photo Jean-Yves Patte.

Grâce à sa voix claire et sa diction impeccable, il devint un vrai « forçat du phonographe » enregistrant jusque 80 cylindres par jour : avant l’invention de la galvanoplastie, vers 1900, les enregistrements se faisaient à la pièce ! Et cette popularité phonographique lui valut, en retour, quelques engagements scéniques, assez mineurs. En marge du répertoire à la mode (celui de Paulus, bien sûr, mais encore de Mayol, Polin, Yvette Guibert, etc.) il s’est fait une place très à part dans le répertoire le plus grivois qui soit, voire scatologique, « amusant » même ses auditeurs en dénonçant par des allusions à peine voilée les amours homosexuelles masculines.

Ainsi dans « La Canne-flûte » (chansons de Joël Tiska, pseudonyme du très sérieux Jules Walter) il explique comment une dame s’étant assise sur la fameuse canne-flûte du chanteur, héros malheureux, il en résulte de grands changements : « Maintenant qu’elle est cassée, je ne pourrai plus flûter » ! Autres joies en perspective…

« Charlusse », anus, phallus…

Au commencement de l’enregistrement, chaque cylindre commercial était signé d’un autographe vocal : le nom de l’artiste était annoncé, souvent par lui même, afin d’authentifier la prestation, et suivait le titre de l’œuvre ou de la chanson. Cette pratique a duré — chez Pathé Frères du moins — jusqu’en 1911 ! « Je prononçais ainsi mon nom : Charlus…se — On me blaguait. Et pourtant, j’avais raison3. ».
Christian Gury4 explique cette manière de blague déclenchée par cette prononciation exagérée… les rimes en « usse » sont assez évidentes et ne manquent pas d’impliquer des sous-entendus très connotés5 ! Car, assure-t-il, Charlus cache un « sale cul » — dans une sorte de contrepèterie imparfaite — et insiste sur le travestissement (elle pour lui) du répertoire et ses fréquentes ambiguïtés salaces. Dans tous les cas cette indication phonologique nous renseigne certainement sur la façon dont le nom de Palamède devrait se prononcer. Certains proustiens rendent en effet le « s » muet en finale, ce qui atténue grandement la lubricité du nom et du personnage.

La critique proustienne cite rarement le nom du chanteur comme source du nom du personnage, mais Maurice Duplay6 va plus loin : « Ce nom de Charlus (qui le sait ?), Marcel l’alla ramasser dans les bas-fonds de la prostitution masculine. Il était porté par un chanteur de beuglant qui exerçait un second métier peu avouable mais plus lucratif. Charlus était l’image de la dégradation la plus absolue par le vice. À un corps d’hercule de foire, il joignait une tête de vieille femme. Jamais on ne vit autant de flétrissures accumulées sur un visage. S’il eût l’idée de feuilleter l’œuvre de Marcel, quelle flatteuse surprise aura été la sienne s’y trouvant anobli !7 »
Il est bien évident que dans ses souvenirs, « J’ai Chanté »8, Louis-Napoléon ne fait aucune allusion à ces activités tarifées, préférant laisser son répertoire plaider pour lui.

« J’ai un thermo,
Un thermo-mo
Un p’tit thermomètre
C’est un objet épatant
Qui monte et qui descend »

Mon Thermomètre, chanson de Serperi, paroles de Plébus et Dernerty ‑1912.

Un artiste qui n’a pas trouvé sa voie

Troublant rapprochement des deux Charlus, dès lors que l’on sait que le baron est « un artiste qui n’avait pas trouvé sa voie9 », qu’à Balbec il lit les affiches des spectacles, et qu’enfin il se maquille outrageusement à la manière des « hommes chanteurs » faisant des mines… Si Charlus, avec et sans particule, est maquillé, on songe aussi à Mayol, idole plus recommandable du café concert — et très apprécié de Marcel Proust —, dont les traits naturels étaient à la ville comme à la scène dissimulés sous un nuage de poudre et redessinés au noir et au bâton de rouge…
Ainsi le rapprochement des noms, du « mauvais genre », le tout couronné par cet anoblissement mentionné par Maurice Duplay, jette un opprobre lubrique qui rejaillit non seulement sur le baron, mais sur toute sa parentèle, la prestigieuse maison de Guermantes.
Pire encore, Palamède de Charlus est un nom facile à tourner en dérision. Non seulement par des jeux de mots fâcheux — dignes de ceux du scatolâtre « Charlus de l’Alcazar », dérisoire noblesse des beuglants — mais encore par l’emprunt de Palamède à la mythologie grecque. Palamède, petit fils de Poséidon, est un des rares héros lettrés qui a même inventé quelques signes de l’alphabet grec, tel l’Y inspiré du dessin tracé par le vol des grues… ce qui ne manque pas de réveiller l’écho de la scène du « grand pied de grue » de la Prisonnière, où Jupien, Charlus, Morel et Albertine sont mêlés. Les fâcheux jeux de mots semblent soudain criants de vérité !
Comme pour les couplets des chansons de Charlus, il y a sans doute bien des rires « en dessous » : « Le soir nous […] demandions parfois [à Marcel Proust] de lire des passages de son œuvre. Et c’était très difficile de l’écouter parce qu’il lisait en riant, en se barbouillant ce rire sur la figure, avec sa barbe sous sa main gantée, et il coupait sa lecture de « c’est idiot… c’est idiot » ! […] Ses lectures étaient un brouhaha amical. […] Il déchiffrait si mal sa propre écriture que quand il lisait cela le jetait dans des fous-rires !… Il se tordait de rire ! (( Marcel Proust, Portait Souvenir de Roger Stéphane (1962). INA))».

  1. Jean-Paulin Habans, dit Paulus (1845−1908), gloire du café-concert admiré par Charlus. []
  2. Charlus (Louis-Napoléon Defer, dit) En marge du 50e anniversaire de Pathé in « J’ai chanté – Souvenirs de Charlus », le Progrès de l’Oise [s.d. vers 1950] []
  3. Ibid. [] []
  4. Christian Gury est homme de lettres et avocat. Il est particulièrement engagé dans la défense de la cause homosexuelle. []
  5. Gury (Christian) Charlus (1860−1951) ou Aux sources de la scatologie et de l’obscénité de Proust, Ed. Kimè, 2002. []
  6. Maurice Duplay (1880−1978), écrivain et ami de Marcel Proust. Son père chirurgien avait fait ses études avec Adrien Proust, le père de Marcel Proust. []
  7. Maurice Duplay Mon ami Marcel Proust – Souvenirs intimes, (Gallimard,1972). []
  8. Cf. Note 2 []
  9. (3e cahier du manuscrit au net du Côté de Guermantes II, NAF 16707, paperole du folio 65 r° [RTP, t. II, p. 1822, variante « a » de la p. 857]). Cité par Laurence Teyssandier, De Guercy à Charlus, Transformations d’un personnage d’À la recherche du temps perdu, Paris : Honoré Champion, coll. « Recherches proustiennes », 2013. []
Categories: Proustiana

2 Comments

Jean-Christophe Antoine · 2 mai 2021 at 17 h 23 min

Un grand merci pour ce saut dans la face cachée des beuglants.
Sur le nom, on trouve un baron de Challus dans les « Intimités de la IIème République » de Ferdinand Bach.

Bernard Alteyrac · 3 mai 2021 at 0 h 35 min

Il existe pourtant un Robert, baron de Charlus, qui épousa vers 1350 Anne de Lévis de Mirepoix. Palamède aurait bien pu être un de ses descendants ! Il aurait ainsi pu se targuer, comme le faisaient les Lévis, d’être un cousin de la vierge Marie, qui appartenait à la tribu homophone, et commencer comme eux l’Ave Maria : « Je vous salue Marie, ma cousine, pleine de grâce… »

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