Néologismes proustiens : l’inventaire

Publié par Nicolas Ragonneau le

Un mythe littéraire se cristallise ou se sédimente de bien des manières. La création lexicale de dérivés à partir du nom d’un auteur, la diversité et la fréquence des occurrences trahissent le processus de formation du mythe et montrent bien comment un écrivain investit, en dehors de son œuvre, l’espace de la langue. Aucun autre auteur que Proust n’a fait l’objet d’autant de néologismes, de mots-valises, de suffixations. J’apporte ma contribution à cette liste : Proustonomics n’est qu’un exemple récent de création à partir du nom de Marcel Proust, pratique apparue dès les années de lycée à Condorcet. Voici une liste (en cours) de dérivés proustiens accompagnés de leurs définitions, et quelques autres noms qui gravitent dans l’univers sans être des dérivés du nom stricto sensu. Le tout avec les recommandations d’usage. Toute participation à cet inventaire est la bienvenue.

Le nom de Proust : le nom pour dire non

Avant de commencer la grande énumération des suffixations, remarquons tout d’abord que le nom de Proust n’est plus seulement un nom propre. Le patronyme est devenu un nom commun, utilisé par les chercheurs, les thésards, les étudiants, les jésuites ou les éditeurs (ce qui revient au même) qui cherchent une excuse fallacieuse pour s’absenter : 

— Tu viens au vernissage mardi ?
— Non, désolé, mardi soir j’ai Proust.

On « a Proust » comme on « a piscine », « tennis » ou « répète ».
Évidemment, si on s’appelle Antoine Compagnon ou Julia Kristeva, l’excuse paraît plus plausible que si on s’appelle Nadine Morano.
Autre excuse proustienne équivalente, celle d’une affaire urgente à régler dans un hôtel littéraire de la Rive droite : « Non, je ne peux pas, je suis attendu au Swann ».

Se servir de Proust pour s’absenter ne date pas d’hier. De son vivant déjà, il sortait si peu de sa chambre qu’il fournissait une excuse idéale, comme le raconte Paul Morand dans son Journal d’un attaché d’ambassade.

Les jours d’alibi, je raconte que je vais chez Proust, ce qui est commode puisqu’il ne sort jamais. […] Billy me dit que c’est un très vieux truc, employé par tous les amis de Proust […]

Paul Morand, Journal d’un attaché d’ambassade, 1963

Proust serait même un verbe… Laure Hillerin, l’auteur de Proust pour rire et de La Comtesse Greffulhe m’écrit :

Je vous suggère « Proust-toi de là que je m’y mette », terme qu’un de mes amis a employé fort pertinemment à propos de la pièce Les Français de Warlikowski.

Laure Hillerin, mai 2019

Notons enfin qu’en Beauce, certains rendent muets le s et le t en finale du patronyme, ce qui permet de proposer facilement une nouvelle orthographe à l’expression « peu ou prou » : « peu ou proust ». Et c’est vrai que proust, ça veut dire beaucoup.

Haussmannisation

Claustration à la manière de Marcel Proust, assortie de précautions relevant d’une discipline quasi militaire pour évoquer la contamination du Covid-19 ou tout autre virus et corps étranger. Peut s’appliquer à tout habitant de Paris, de province, et au-delà, selon l’importance de l’épidémie.

Madeleinisation

Maxime Beucher, la créatrice de la société la Madeleine de Proust, propose cet amusant néologisme, qui est en quelque sorte l’inverse de la proustification (voir ci-dessous) de la madeleine. Il peut désigner trois notions différentes. Primo, la fabrication de madeleines qui mettent en avant le personnage et l’œuvre de Proust grâce au passage le plus connu de la littérature mondiale (c’est le sens que Maxime me suggère).
Deuxio, la référence à Proust dans le personnage de Madeleine Swann joué par Léa Seydoux dans Spectre (2015) et dans Bond 25 (sortie en 2020).
Tertio, l’embrasement de la Toile en 2017 suite à la publication des extraits filmés de la célébration du mariage du Duc de Guiche (Armand de Gramont) à l’église de la Madeleine, en novembre 1904. Sur les images, on voit un homme qui pourrait être Marcel Proust. Mais rien n’est moins sûr. Et la proustosphère se divise alors en trois camps : les croyants, les non-croyants et les agnostiques. Proust à la Madeleine ? C’est la madeleinisation de Proust !

Marceler 

Toute mère ou père de famille est un sociolinguiste en puissance : il lui suffit d’écouter ses enfants pour capter un peu du parler à la mode. Marceler désigne ainsi, pour les jeunes collégiens et lycéens des années 10 de ce siècle, le harcèlement : ils élident le E et n’aspirent plus le H.
Ex. : « Tu sais, ce prof, il marcelle [m’harcèle] depuis le début du trimestre… ».
Qu’on le veuille ou non, voilà ce qu’on entend chez ces adolescents.
Je leur sais gré de m’avoir suggéré ce néologisme quasi barthésien.
Marceler : se sentir harcelé par la Recherche ou l’œuvre de Proust. Assommer sa famille ou ses amis en parlant de Proust à longueur de journées.

Un peu plus tard, un ami me rappelait les paroles de la chanson :

Car mon Marcel
Il me harcèle
Marcel me harcèle

Comprend qui peut, Bobby Lapointe (1969)

Marcellisme

Le mot apparaît dans la conférence de Roland Barthes du 18 octobre 1978 intitulée « Longtemps je me suis couché de bonne heure », reprise dans La préparation du roman (Points 2019).

« En réalité, il y a une dialectique propre à la littérature (et je crois que c’est une dialectique d’avenir, en tout cas d’avenir immédiat) qui fait que le sujet humain, le sujet lui-même, le sujet-auteur, l’auteur si vous voulez, peut être livré comme une création d’art et c’est ce qui passe bien entendu dans ce que j’ai appelé le marcellisme à propos de Proust ».

Roland Barthes, La préparation du roman

« Et je pense qu’il faudra de plus en plus concevoir, en tout cas dans les années qui viennent, une sorte de « science » (si l’on peut dire) de la vie de Proust. Il y aurait Proust en tant qu’auteur de la Recherche avec l’adjectif proustien et il y aurait Marcel, le marcellisme, si vous voulez, à savoir la science de la vie de Proust ».

Roland Barthes, La préparation du roman

Autrement dit : au nom de Proust l’œuvre et la création littéraire ; au prénom de Marcel, la vie.

« J’ai une maladie : je ne cesse de ne parler de Proust, des détails de son existence. C’est ce que Barthes nommait le « marcellisme », la passion nue pour Proust et sa vie. Mais ce marcellisme a un sens toujours précis car cette passion de l’anecdote consiste en fait à rendre Proust vivant pour nous ».

Johan Faerber, entretien à Diacritik au sujet de Proust à la plage (Dunod, 2018)

Mémorragie

Création lexicale de Jacques Géraud, qu’il décrit comme un « épanchement et une fuite de la mémoire », en quelque sorte l’antithèse de la mémoire involontaire, illustrée dans ce pastiche :
« Au fur et à mesure que je mordais dans cette petite madeleine, trempée dans le thé que m’avait préparé maman, je sentais que mes souvenirs s’effaçaient. Sans doute eussè-je dû m’alarmer de cette mémorragie, cesser ma manducation et repousser ma madeleine, au lieu de quoi j’en demandai une autre à ma mère, et une autre, et encore une autre, dans l’idée de parachever le processus, et dans l’espérance qu’avec l’abolition complète du fatras de mes souvenirs, je serais un homme neuf, je repartirais à zéro.« 
Marcel Proust, Le temps retroué

Narraproust

Claude Arnaud a créé cet excellent substantif dans son Proust contre Cocteau (Grasset, 2013 puis Arléa, 2019) pour décrire la créature hybride qui est à la fois le narrateur et l’auteur de la Recherche.

En attendant d’en dire plus, baptisons Narraproust l’hybride qui rédigea les lettres les plus littéraires, Les Plaisirs et les Jours, Jean Santeuil, les Pastiches et Mélanges et autres écrits épars qui allaient former Contre Sainte-Beuve. En lui cohabitèrent le petit Marcel et le grand Proust, le snob lancinant et le Savonarole anti-mondain, le sadique de la rue de l’Arcade et le Bienheureux de la rue Sébastien-Bottin, dans des proportions que lui-même aurait peiné à fixer.

Claude Arnaud, Proust contre Cocteau (Arléa, 2019)

Para-proustologie (paraproustology)

Si proustologie désigne la science littéraire, il fallait trouver ce mot-valise forgé par un ami du professeur d’université américain et spécialiste de Proust J. Theodore Johnson. Souhaitant en vérifier la paternité, j’ai écrit au professeur Johnson, qui m’a expliqué que le mot était utilisé à partir de 1971 (année du centenaire) dans la lettre d’information de la Proust Research Association, et jusqu’en 1988. Sous cette rubrique la PRA inventoriait toutes les adaptations, les dérivés et les traces de Proust dans la culture populaire mondiale (du nom d’Illiers-Combray au rouge à lèvres de Dior « Les Rouges de Swann »).
Le mot est passé en français via Antoine Compagnon qui l’emploie dans son texte des Lieux de mémoire t.II.

« Marcel Proust » a acquis le degré de reconnaissance d’une marque déposée, comme le prouvent les tee-shirts à l’effigie de l’écrivain, les montres à quartz où la fameuse première phrase s’enroule en spirale autour du cadran, toute cette bimbeloterie parasite qu’un éminent proustien américain appelle joliment la « para-proustologie » et où les publicitaires verraient le triomphe du « produit-être » ou de la « marque-personne ».

Antoine Compagnon, « À la recherche du temps perdu, de Marcel Proust », Les Lieux de Mémoire, t.II, Gallimard 1993

Prouscrastination

Gérard Macé, l’auteur du Manteau de Fortuny, apporte sa contribution à ce lexique avec ce néologisme plus-que-proustien.

Prouscrastination : toujours remettre à plus tard, en croyant qu’on peut rattraper le temps perdu.

Gérard Macé, 25 mai 2019

Proustard

Patrice Louis, le fou de Proust, est à l’origine de cette création. Proustard, comme on dirait routard, sorbonnard ou dreyfusard. Sonne encore mieux avec un accent parisien prononcé.

Proustatectomie

Couverture du livre de Robert Proust De la prostatectomie périnéale totale
Plus terrifiant que La Recherche elle-même, mais au moins aussi utile et beaucoup moins long : le livre du Dr Proust sur la prostatectomie
Source gallica.bnf.fr / BnF

Le petit Robert a aussi son néologisme. En effet le Dr Robert Proust est à l’origine de la prostatectomie (il avait réalisé la première ablation de la prostate), vite rebaptisée proustatectomie par ses confrères (atteints sans doute de cottardisme, la maladie des à‑peu-près). Ses travaux sur le sujet ont été publiés sous le titre De la prostatectomie périnéale totale (1900).
Dans le même ordre d’idées, Thierry Laget cite dans son livre Proust, Prix Goncourt — Une émeute littéraire, le dérivé quebécois proustatite (d’après prostatite, inflammation de la prostate) pour désigner ironiquement la maladie des lecteurs qui révèrent Proust.

Prousterie

Mot-valise d’origine inconnue venant sans doute de la tradition orale, et forgé en hybridant Proust et coterie pour décrire la communauté des proustolâtres. Éventuellement péjoratif, dans tous les cas plus ou moins ironique.

Devant toute la prousterie réunie et par pure provocation, il osa affirmer que Les Plaisirs et les Jours était son livre préféré.

Proustélytisme

Valèria Gaillard, traductrice de la Recherche en catalan, déploie beaucoup de zèle pour faire connaître et apprécier Proust. C’est le Proustélytisme, terme qu’elle m’a transmis après avoir lu cet inventaire.

Proustiana 

Le mot est utilisée de deux manières. La première correspond à l’adjectif « proustienne » en latin, qu’on retrouve en titre de revue de la prestigieuse Marcel Proust Gesellschaft, l’équivalent allemand de la Société des Amis de Marcel Proust. Son président, le Dr Reiner Speck, parle d’ailleurs de Biblioteca proustiana pour évoquer sa prestigieuse collection.

La seconde acception est davantage du domaine anglais, où le mot est surtout employé pour désigner tout l’univers de Proust, qu’il s’agisse des commentaires des représentations, des produits dérivés, etc. Il peut recouvrer, du point de vue sémantique, un certain nombre d’éléments de la paraproustologie dont il est un proche synonyme. À ce titre, et pour les latinistes, la désinence indique davantage un neutre pluriel puisque le terme englobe plusieurs éléments disparates. Dans tous les cas Proustiana a été formé sur la forme de Mozartiana, conçu par Tchaïkovski pour rendre hommage à Mozart avec sa suite N°4 (1887).

Proustiennes

Proustiennes, entendu comme Gnossiennes, ces petites mélodies enlevées tour à tour grave ou sautillantes, aventureuses, nostalgiques ou burlesques, croquis tracés à main levée, effleurant leur sujet, ne l’approchant que de biais, par la tangente, reflet éphémère, vite rendu au grand tout

Jean Frémon, Proustiennes (Fata Morgana, 1991)

Dans cette plaquette peu connue des fanatiques de Proust, Jean Frémon évoque en parallèle les destinées de Marcel Proust et de Robert Musil.

Proustiféré

Anne Borrel a inventé cet adjectif pour les besoins d’un texte sur Proust à Cabourg écrit en 1990 et resté inédit. Il est évidemment formé sur le modèle de pestiféré : une idée gentiment perverse quand on sait le goût de ce cher Marcel pour les rats. De l’addiction à Proust considérée comme une épidémie difficile à endiguer…

Proustification

Processus par lequel Proust est devenu un mythe littéraire, et défini ainsi :

L’effet du livre de Painter fut capital pour la « proustification » de Proust – comme ses amis appelaient ses maniérismes –, c’est-à-dire pour la perception de sa vie à travers son œuvre.

Antoine Compagnon, « À la recherche du temps perdu, de Marcel Proust », Les Lieux de Mémoire, t.II, Gallimard 1993

Proustifier 

Verbe créé par les amis de Marcel Proust au lycée Condorcet, dont Daniel Halévy, Jacques Bizet, Robert de Flers, etc. Proustifier dans ce sens est plutôt péjoratif.

« On vante son extrême courtoisie d’élocution, ses raffinements de politesse (ses camarades avaient forgé par moquerie le verbe “proustifier”), sa douceur, sa modestie, sa vivacité d’esprit ».

Jérôme Prieur, Proust fantôme, Le Promeneur, 2001, Folio 2006)

« Les passages que citaient Ludovic avec des gloussements de bonheur m’agaçaient un peu, je ne goûtais ni ce langage précieux ni les complications de ce monde bavard, mais ne pas aimer Proust était aux yeux de Ludovic, quelque chose de si honteux que je gardais pour moi des préventions où il entrait d’une façon bizarre de l’éloignement mêlé à une sorte d’admiration involontaire. Mais ne dirait-on pas que je proustifie à mon tour ? Proustifier, c’était cela ».

Julien Green, Jeunesse (Le Livre de Poche, 1974)

Dans son acception plus récente et non péjorative : travailler sur Proust (voir aussi « proust nom commun » ci-dessus).

- Tu proustifies ce soir ?
- Non, je vais au yoga.

Enfin : transformer en haut lieu proustien ou tordre le réel au profit de la fiction, comme Illiers est devenu Illiers-Combray.

- Tu as vu, ils sont en train de proustifier Cabourg !
- Ah bon, ils le rebaptisent Balbec ?
- Mais non, patate, ils n’oseront jamais… je te parle du musée de la Belle Époque.

Nicolas Ragonneau, 2019

Proustifondant

Thierry Laget propose cette création gourmande, qu’on peut évidemment définir ainsi : qualité d’une madeleine ramollie après avoir été trempée dans du thé.

Proustige

J’ai forgé ce mot facile pour évoquer le prestige qui vient de Marcel Proust, celui que certains ont tenté de s’arroger dès la mort de Proust.

« Maurice Sachs, en faisant ses conférences sur À la recherche du temps perdu en Amérique, en avait bien flairé le proustige ».

Nicolas Ragonneau, 2018

Proustiliens

Type d’amateurs de Proust vivant dans une île. Catherine et Bénédicte Liber, de la librairie Liber&Co à Palais (Belle-Île-en-mer) en font assurément partie : elles organisent une lecture intégrale de la Recherche depuis 2011 et de nombreuses rencontres avec des spécialistes de Proust. Un autre proustien célèbre de Belle-Île en mer est le jardinier Michel Damblant, dont on on peut visiter l’extraordinaire jardin près de Sauzon, et qui a publié Voyage botanique & sentimental du Côté de chez Proust (Géorama, 2019).

Proustillants (petits)

Ceux qui n’ont pas de goût pour la bonne chère — ou qui ne cuisinent jamais — ne peuvent pas comprendre le calembour-titre du livre de Jacques Géraud (PUF, 2005), auteur d’une trilogie consacrée à Proust.

Proustille

Mais où avais-je la tête quand j’ai écrit, dans la première version de cet article que la proustille était un « gâteau au chocolat d” Illiers-Combray créé en hommage à Marcel Proust » ? Heureusement, certains suivaient et me signalaient qu’il s’agit d’un bonbon de chocolat créé en 1973 par Christian Védie à Illiers-Combray. Et plus précisément, selon les mots de Jacqueline Védie, « une ganache de chocolat à laquelle on a intimement mêlé de fines écorces d’oranges confites à de la liqueur de curaçao ». On la trouve encore à l’Intermarché d’Illiers-Combray, ce qui permet d’associer Dumas (les mousquetaires de la distribution était le slogan de cette enseigne autrefois) à Proust.

Proustissimots

Cet aimable calembour-mot-valise est la notation alternative de proustissimo. Il a été forgé par Jacques Géraud, toujours prêt à jouer avec la langue, pour le titre de son livre paru chez Champ Vallon. Là où certains s’échinent à résumer la Recherche (les Monty Python, Véronique Aubouy…), Jacques Géraud trouve qu’on pourrait au contraire l’augmenter et en propose 69 additifs. Objet littéraire bouffon et très impur, à la fois parodie, pastiche et dictionnaire, on y trouve notamment cette définition potache, qui concerne Odette de Crécy :
LOVERDOSE : nombre d’amants qu’une femme est en mesure de recevoir.

Proustiste

« Un proustien est dans l’imitation tandis qu’un proustiste est dans l’admiration ». Patrice Louis, créateur et auteur unique du blog le fou de Proust, s’est autodésigné ainsi dans son tout premier billet, en 2013 :

je n’ai pas les compétences […] ni l’outrecuidance de me présenter proustien (qui épouse et maîtrise la pensée du maître).
Je me veux tout bonnement proustiste. Fan, quoi ! mieux : fou de Proust ! Et tout est dit.

Proustites

La proustite désigne un minéral rouge, qui est aussi un minerai d’argent nommé ainsi pour rendre hommage au chimiste Joseph Louis Proust. Le multi-récidiviste Jacques Géraud l’emprunte pour le titre de son livre paru en 1991 chez P.O.L., et dont la quatrième de couverture commence ainsi :

Proustites : au nombre de dix, comme autant de cailloux qu’un Petit Poucet aurait exprimés de la poche d’un géant ou d’un ogre, Proust.

Jacques Géraud, Proustites (P.O.L., 1991)

Proustituteur

Jacques Géraud me souffle, après la parution de la première version de cet article, cette création : proustituteur, instituteur à Proustland (voir cette entrée plus bas).

Proustitution

Peu après avoir obtenu le prix Goncourt et les cinq mille francs qui l’accompagnent, Proust fait l’objet d’un tir de barrage particulièrement nourri. Thierry Laget cite par exemple, toujours dans Proust, Prix Goncourt — Une émeute littéraire, cette charge versifiée des Potins de Paris, le 18 décembre 1919 :

Cinq Mille francs ! Partout éclatent les révoltes
Et s’élèvent les cris de l’indignation
Parce que Monsieur Proust a fait cette récolte.
On a même parlé de… Proustitution.

Proustland

Ce néologisme est l’œuvre de ceux qui exposent leur crainte, réelle ou supposée, qu’Illiers-Combray ne deviennent un Disneyland proustien. Le journaliste Alain Wieder a tiré de cette idée une série de collages et de détournements pataphysiques intitulée justement Proustland.

[Illiers] ne sera jamais Proustland, c’est un tourisme de niche. »

Patrice Louis (article du site France 3 régions, 13 juillet 2018)

Proustolâtrie, Proustolâtre

L’adoration de Proust, de sa personne, de ses reliques.
« Mais les proustolâtres exclusifs, qui sont légion, me gonflent » (Pierre Michon, Entretien à Philosophie Magazine).

Proustolecte

Chaque individu présente une façon de parler qui n’appartient qu’à lui, ce qu’on appelle idiolecte. En partant de ce substantif savant, on peut le rendre encore plus spécifique dans le cas de Proust et proposer proustolecte. Soit une façon de parler, comme le rapportent ses amis (Morand, Cocteau, etc.) avec d’infinies politesses, concessions, réserves, et des phrases (évidemment longues) pas si éloignées que cela de son style.

Proustomanie, Proustomane

Caractère de ceux qui s’adonnent à la proustomanie, comme d’autres sont égyptomanes. On doit évoquer aussi le cas du s muet, qui fait alors de proustomane un synonyme de pétomane. Embarrassant, mais on n’a pas eu vent d’un emploi récent du substantif. Moins fort que proustolâtre.

Proustonaute

Le ou la proustonaute est un explorateur de l’œuvre de Proust. Au sens premier, c’est un découvreur dans l’espace et dans le temps qui met souvent la main sur des inédits ou sur un pan de l’œuvre laissée en jachère.

Bernard de Fallois est un des proustonautes les plus admirables du vingtième siècle.

Proustonomics

Néologisme forgé sur le modèle des Abenomics (pour évoquer la politique économique de Shinzō Abe depuis 2012). Cette suffixation en -nomics ou -mics est devenue très populaire pour désigner l’économie de n’importe quel sujet. C’est un nom qui m’est venu spontanément pendant une conversation avec mon ami Tristan Macé au sujet de l’économie proustienne en décembre 2018, mais je doute d’avoir été le premier à l’utiliser.

Proustonomiste

Stéphane Guichard a forgé ce néologisme à la suite du nom Proustonomics et de manière très spontanée en hybridant le nom de Proust avec économiste, désignant ainsi un économiste spécialiste de Marcel Proust, ou un proustien féru d’économie (par exemple Gian Balsamo, auteur de Proust and his banker, ou encore Jacques Letertre, le président des Hôtels littéraires, dont l’hôtel Le Swann).

Proustopathie

Leyla Guz, fidèle lectrice de Proustonomics et membre de la Société des Amis des Marcel Proust, me fait parvenir cette création qui désigne la maladie des adorateurs de Proust, et qu’on peut diagnostiquer selon une « forme grave », une « forme aiguë », une « forme bénigne », etc.

Proustophanie

On doit ce beau mot à l’auteur franco-espagnol Juan Córdoba, qui me précise qu’il y a proustophanie « quand un personnage de la Recherche s’incarne e‑xac-te-ment dans une personne de notre entourage ». Il ajoute que la Recherche « rend tout plus drôle, car la vérité fait souvent rire ».

Proustophobie, Proustophobe

La peur de lire Proust. La détestation de Proust. Ex : La proustophobie de Roger Martin du Gard.

Ah ! je lis dans le magazine Grazia que Brigitte Fontaine est proustophobe ; elle déclare, à propos de la Recherche : « J’ai lu la première phrase, elle est magnifique. Puis la deuxième… le livre est tombé. Il est toujours par terre ».

Proustosceptique

Cette innovation est proposée par Jean de Kerjouet et désigne « ceux qui doutent que la Recherche soit racontée par un Narrateur ! ».

Proustsuivi (être)

Maladie sémiologique qui va du proustisme passif à la paranoïa et à la sensation d’être hanté, en passant par le fait de voir des signes de Proust partout. 

J’ai forgé ce néologisme en forme de calembourde en pensant au directeur du Grand Hôtel de Cabourg et après une conversation avec Jean-Yves Tadié. Il me disait que, d’une certaine manière Proust l’avait poursuivi voire rattrapé, alors même qu’il semblait s’en éloigner : il faisait allusion au moment où on lui passa commande de sa biographie monumentale.

Mais moi aussi je me sens proustsuivi : enfant, je passais des vacances à Féternes (un hameau près d’Évian qui deviendra le fief de Mme de Cambremer, mais sans s final et en Normandie) puis, partout où j’allais je rencontrais des spécialistes de Proust, j’étais obligé de le lire à la fac, je rencontrais par un hasard étrange un des scénaristes de Proust pour le cinéma, je finissais Le Temps retrouvé à St-Étienne de Baïgorry (là-même où la traduction de Proust en basque a paru), etc.

Antonyme : proustifuge.

Sainte-beuverie

La néologie est un grand jeu : j’ai forgé ce substantif en 2018 en pensant vaguement à La grande beuverie de René Daumal. Sainte-beuverie signifie évidemment être obsédé par la vie des écrivains pour expliquer ou commenter leur œuvre. Bien qu’il ait combattu cette tendance dans son Contre Sainte-Beuve, Proust ne s’est pas vraiment tenu à ce programme. Ses exégètes non plus.

Dans tous cas on peut définir ainsi le concept : Lire avidement tout ce qui concerne la vie de Proust pour expliquer tel ou tel aspect de son œuvre, mais on peut utiliser l’expression pour d’autres écrivains. 

« Elle a fait une rechute de sainte-beuverie : après s’être avalé Tadié, Erman et Painter, elle a commencé le livre de William Carter ».

Nicolas Ragonneau, 2018.

Stéphanebernisation 

J’ai inventé ce substantif pour caractériser l’attitude des proustiens obsédés par les modèles et par les clés dans la Recherche, ceux-ci semblant davantage intéressés par le Bottin mondain et le magazine Point de Vue que par l’écriture littéraire. Une tendance qui semble cependant de moins en moins d’actualité.

Cet article est mis à jour régulièrement depuis sa parution.


9 commentaires

Valèria Gaillard · 15 décembre 2019 à 22 h 14 min

Bonjour,

voici un autre néologisme : « proustélitisme », une activité que j’aime bien faire !

    Nicolas Ragonneau · 16 décembre 2019 à 8 h 35 min

    Du prosélytisme proustien ?

Patrice Louis · 19 mars 2020 à 12 h 02 min

Proustiste ne vous a pas inspiré ?

Tessier · 19 mars 2020 à 15 h 03 min

Bonjour ! Une réflexion sur l’article Proustonomie.Le terme grec utilisé n’est pas eco, de économique, puisque on a également gastronomique, donc pas d’économie, ou astronomique, ou …bref vous voyez ce que je veux dire.
C’est plutôt la racine nome, la loi, ce qui régule, ou gère. Donc ce n’est pas l’économique qui est convoqué, mais le cadre, la règle.La proustonomie, pour moi, c’est l’art de réguler, classer, repérer tout ce qui a trait à Proust.

    Nicolas Ragonneau · 19 mars 2020 à 15 h 11 min

    Bonjour Catherine, il n’y a pas d’article « proustonomie ». Il y a un article « proustonomics », inspiré des reaganomics, abenomics, etc. Vous me suivez ?

      Guz · 24 avril 2020 à 15 h 03 min

      et peut-être de « Freakonomics » ?

        Nicolas Ragonneau · 24 avril 2020 à 15 h 11 min

        Oui, il y a beaucoup de noms construits avec ce suffixe !

Guz · 24 avril 2020 à 19 h 14 min

Puis-je suggérer « proustiller » ?

Marcelita Swann · 1 juillet 2020 à 21 h 32 min

Reminded that William C. Carter’s website, « Proust Ink, » uses “Proustiana.”
« Proustiana is the name we have given to short films on interesting aspects of Proust’s life and works. The inspiration for this was the first ten such shorts that we created to accompany lectures in the online course. » William C. Carter and Nicolas Drogoul.
https://www.proust-ink.com/proustiana

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Abonnez-vous à la lettre d'information

Surinformé comme Marcel ? ne manquez aucun article du site en vous inscrivant ici.

Merci. Vous recevrez désormais notre lettre d'information.

Pin It on Pinterest

Share This