Rebatet et Cousteau, quand deux vaincus lisaient Proust en prison

Published by Nicolas Ragonneau on

Photos anthropométriques de Lucien Rebatet alias François Vinneuil (1903−1972), établies par la police judiciaire de Reims le 4 décembre 1951 (A.D.A., 1360 W 385).

Condamné à mort puis gracié et condamné aux travaux forcés à perpétuité, Lucien Rebatet, auteur des Décombres, le best-seller des années d’Occupation, relit la Recherche à la maison centrale de Clairvaux. Chemin faisant, il convertit un autre collaborationniste notoire à l’œuvre de Proust : le successeur de Robert Brasillach à la tête de Je suis partout en 1943 et le frère du commandant Cousteau, Pierre-Antoine Cousteau.

Même les salauds, les miliciens et les chemises brunes lisent Proust. Et plus dérangeant et pire encore, ils l’aiment, et parfois lui consacrent des pages importantes, si on accepte d’oublier tout le reste l’espace d’un moment. Pendant l’Occupation, des amis, connaissances et admirateurs de Proust occupent d’importantes fonctions vichystes et/ou pronazies ; certains de ces embarrassants zélateurs continuent à se réclamer publiquement de son œuvre1. Parmi ces « lecteurs aux mains sales2 », qui l’avaient côtoyé ou qui avaient correspondu avec lui, son ami et éditeur Ramon Fernandez, Charles Maurras, Bernard Faÿ, Abel Bonnard, Abel Hermant, Jacques Benoist-Méchin et bien sûr Paul Morand. Sans oublier les plus fanatiques en proustisme comme en fascisme, réunis au journal Je suis partout : Robert Brasillach, Lucien Rebatet, Maurice Bardèche, Kléber Haedens3… Le seul dénominateur commun de ces personnalités souvent antagonistes étant la haine viscérale des juifs, certaines d’entre elles appellent encore au meurtre alors même que l’Allemagne nazie a ordonné leur extermination à l’échelle industrielle depuis 1942.

Clairvaux, prison des épurés

La prison de Clairvaux (Aube) fermera ses portes (quelle étrange expression, comme si une prison présentait autre chose que des portes fermées !) à la fin du mois de juin 2023. On ne sait pas encore, à l’heure où j’écris ces lignes, ce qui restera de la maison centrale dans le projet de transformation du site. Prison depuis 1808, elle sert pendant les années d’Occupation à incarcérer, comme d’autres établissements, des résistants, des opposants à l’Allemagne, des communistes (tels Guy Môquet ou Pierre Daix) ou tout simplement des personnes souhaitant franchir la ligne de démarcation. Les peines sont la plupart du temps courtes et le personnel de la prison est exclusivement français jusqu’en octobre 1942.

Photos anthropométriques de Jacques Benoist-Méchin (1901−1983), auteur de De la musique considérée par rapport aux opérations de langage dans l’œuvre de Marcel Proust (1923), du 30 mars 1949 (A.D.A, 1360 W 397).

Dans les années de l’immédiate après-guerre, Clairvaux devient la prison des épurés, et plus particulièrement celles des grandes figures de la collaboration : Jacques Benoist-Méchin, Pierre-Antoine Cousteau et Lucien Rebatet sont condamnés à mort, mais leur peine est commuée en travaux forcés à perpétuité. Charles Maurras est condamné à la perpétuité, Xavier Vallat, commissaire général aux questions juives à 10 ans de prison, Maurice Pujo, bras droit de Maurras, à cinq. 

Rebatet et PAC, inséparables

Après une détention à Fresnes ou à Riom et à l’issue des procès, tout ce beau linge collabo se retrouve à la prison de Clairvaux. Une telle promiscuité ne semble pas avoir été favorable à la contrition, car les vaincus campent sur leurs positions de victimaires antisémites. « Voilà quinze ans que nos noms sont constamment associés par nos ennemis4 » : les deux journalistes de Je suis partout, Pierre-Antoine Cousteau (PAC) et Lucien Rebatet sont décidément inséparables. PAC et Rebatet avaient été jugés ensemble, et après avoir occupé à Fresnes des cellules mitoyennes (« le procès qui en 1946 nous conduisit tous deux aux chaînes, lui dans la cellule 57, moi dans dans la cellule 56 du quartier de la mort à Fresnes5 »), le scénario se répète à Clairvaux pour les deux fascistes, voisins de « cages à poules », des cellules étroites et glaciales. 

Rebatet décrit ainsi sa vie à son arrivée à la centrale : « Horaire quotidien : levée 6 h ½ (à la cloche), descente au réfectoire 7 h, café de 7 h à 7 h ½. De 7 h ½ à 11 h, dans la cour de ma section, ou au réfectoire s’il pleut. De 11 h ½ à 1 h, soupe dans le réfectoire (250 places). De 1 h à 5 h, de nouveau dans la cour (grande cour carrée de 48 m de chaque côté). De 5 h à 6 h ¼, réfectoire. A 6 h ¼, coucher. (Les T.F.6 comme moi couchent dans une “cage à poules” individuelle, sorte de minuscule chambrette de 1,90 x 1,90 comportant un grillage sur le dessus et une porte grillagée.) Je suis enfermé seul dans cette cage à poules jusqu’au lendemain matin. — Tous loisirs durant les heures de cour et de réfectoire, dans les limites de cette cour et de ce réfectoire. En somme, vie organisée pour que nous ayons le minimum de choses à faire ! Je n’ai jamais été plus vacant de ma vie7 ! ».

Le quartier des détentionnaires

Tout le monde n’est pas logé à la même enseigne à Clairvaux. Maurras, Vallat, Benoist-Méchin et François Chasseigne, jugés par la Haute Cour de justice, occupent à l’infirmerie des cellules plus vastes et plus confortables que les autres épurés qu’on appelle le « quartier des détentionnaires8 » : « Ma cellule a la même longueur que celle de l’infirmerie de Fresnes et quelques centimètres de largeur en plus. Lit de camp avec une bonne literie, une table scellée au mur, une chaise, une commode et une table à toilette à bois blanc ; cela me rappelle les chambres de l’Hôtel du Midi à Saint-Félicien. » écrit Xavier Vallat dans Charles Maurras, n° d’écrou 8321 (Plon, 1953).

Actifs et « Inos »

En dehors de cette division sociale, les écroués se définissent également par leur activité. Cousteau travaille dès son arrivée à Clairvaux, comme comptable à l’atelier de lingerie. Selon Rebatet, « c’est le job le plus envié en Centrale, car il comporte de nombreux privilèges, on ne travaille pas de ses mains, on possède un petit bureau qui vous isole un peu de la troupe. Et par chance, le bureau de la lingerie était le plus agréable de toute la Maison ». Pour Cousteau, c’était tout simplement « le paradis du bagne9 ». Rebatet, à l’inverse, vit de longs mois d’ennui dans le quartier des « inoccupés 3 » (l’« Ino » est le statut du prisonnier qui ne travaille pas) : « Je suis resté deux ans au Quartier des inoccupés. Là, il n’était pas question de privilèges, on était en-dessous du minimum vital du taulard manœuvre léger10. ». Rebatet rejoint finalement Cousteau à la lingerie et devient son adjoint11, « et c’est de ce jour-là qu’a commencé [leur] vie inimitable12. ». À la lingerie, ils commencent à travailler à Dialogue de vaincus, qui comme son nom l’indique est un échange entre les deux prisonniers sur toutes sortes de sujets, et qui a au moins deux vertus : nous renseigner dans le détail sur leurs conditions de détention, et nous rappeler à quel point ils sont restés fondamentalement fascistes et abjects. Goguenards, ils évoquent comment ils ont expurgé des dialogues celui sur les  « nègres » et celui sur les Juifs, car « c’est trop dangereux13 ». Et Rebatet ose comparer leur expérience à celle de David Rousset dans les camps nazis : « nous aurions bien pu, nous aussi, écrire Les Jours de notre mort. La matière ne nous aurait pas manqué, avec les 141 jours de chaînes, les premières années de Clairvaux14… ».
Notons que cette activité d’écriture entreprise à deux avec Dialogue des vaincus est illicite. Officiellement, le règlement de la prison contrôle strictement la production des écrits et notamment la correspondance ; sur le terrain, et tant que les textes ne quittent pas l’enceinte pénitentiaire (tout du moins en dehors du quartier des détentionnaires, où Maurras notamment écrit sans cesse et publie à tour de bras), la réalité est très différente. La surveillance se fait toujours plus lâche, et bien avant son poste à la lingerie, Rebatet avait pu noircir les 644 pages manuscrites de L’Inédit de Clairvaux et achever son grand roman Les Deux Étendards (auquel il travaillait déjà à Fresnes), publié par Jean Paulhan chez Gallimard en 195215. Et surtout, au printemps 1950, il  est affecté à la bibliothèque, tandis que PAC travaille désormais dans la pièce contiguë, au service de traduction. Cousteau connaissait bien l’anglais puisqu’il avait travaillé  aux États-Unis et ses travaux forcés consistent alors à traduire « pour l’administration pénitentiaire un ouvrage américain de psychanalyse des criminels16 ». Rebatet le bibliothécaire a sous la main de nombreux ouvrages, tandis que Cousteau dispose de papier et d’une machine à écrire ; on leur permet de rester à la bibliothèque jusqu’à 21 h 30. Toutes les conditions sont réunies pour favoriser la lecture et l’écriture, et c’est à la bibliothèque que Cousteau va connaître la grande révélation proustienne.

La bibliothèque de Clairvaux dans les années 30 (Fonds Manuel).

L’amitié de Roland Cailleux

Lucien Rebatet est un proustien de la première heure : « À dix-neuf ans, ébloui, fanatique, j’avais englouti Swann, Les Jeunes Filles, Guermantes, Sodome et ç’avait été sans doute le plus grand événement littéraire de ma jeunesse. Les imperfections des derniers livres, lus trop tard, n’avaient pas entamé ma ferveur17 ». Dans L’Inédit de Clairvaux18, l’auteur des Décombres situe cette lecture « de 1924 à 1926 », confirmant que la lecture des posthumes, et au moins Le Temps retrouvé, s’est faite plus tard. Mais comme Rebatet avait 18 ans en 1921, sa lecture s’est peut-être faite avant 1924. Je précise cette chronologie car au début des années 20 le futur journaliste rencontre un homme qui va beaucoup compter dans sa vie, et qui lit la Recherche en même temps que lui : « Rebatet, étudiant à la Sorbonne, surveille les élèves du lycée Bossuet où Roland Cailleux, son cadet de cinq ans, suit des études brillantes19. ». Roland Cailleux a seize ans lorsqu’il découvre Du côté de chez Swann, et c’est un tel choc qu’il ne tarde pas à vendre toute sa bibliothèque pour acquérir tous les tomes du roman proustien. De cette expérience de « lecteur zéro » de la Recherche, Cailleux tire un livre unique, Une lecture (Gallimard, 1949), dont il est d’ailleurs souvent question dans la correspondance Rebatet-Cailleux. Cailleux, écrivain-médecin précurseur dans l’homéopathie, est aux antipodes de Rebatet sur le plan idéologique, mais il ne renie jamais son vieil ami, et il s’active en décembre 1946 pour obtenir sa grâce auprès d’écrivains (dont certains copieusement salis et insultés dans Les Décombres) : Mauriac, Paulhan, Jules Romains, Gide ou encore Camus.

De Vinteuil à Vinneuil

Rebatet à la fin des années 20 prend le pseudonyme de Vinteuil pour signer ses critiques de cinéma : « Je choisis le premier nom qui se présentait à ma tête, celui du musicien Vinteuil, et j’ajoutais François, en souvenir d’un compagnon très cher d’adolescence. Il ne me déplaisait pas de rendre à Proust cet hommage. Mon papier parut, il fut jugé convenable. Mais on me fit observer que Vinteuil prêtait au calembour au bas d’un article cinématographique, et malgré que la consonance me déplût, je me résignai à devenir François Vinneuil20. ». Je n’ai pas pu retrouver le moindre article signé François Vinteuil dans les archives, la première contribution signée Vinneuil dans Je suis partout est datée du 6 août 1932. A‑t-il jamais utilisé ce pseudonyme, souvent cité dans ses biographies, dans le moindre texte publié ?

« Le plus grand événement »

Toujours est-il que dans les années qui suivent, Rebatet s’éloigne des aventures de Swann, Charlus et consorts pour se consacrer dans un premier temps à ses chroniques musicales et cinématographiques, avant de devenir le polémiste pronazi que l’on sait à Je suis partout.
Mais la claustration du vaincu, l’ennui et le silence le ramènent immanquablement à la littérature : « J’avais depuis longtemps inscrit dans mes loisirs d’emprisonné un programme de somptueuses relectures, en particulier celle de Proust21. »

Le passeur de Proust à Clairvaux : photos anthropométriques de François Chasseigne (1902−1977), ancien secrétaire d’État à l’agriculture et au ravitaillement sous Vichy, du 18 octobre 1949 (A.D.A., 1360 W 466).

Et la Recherche ne se trouve pas à la bibliothèque de Clairvaux, mais viendra bien de l’extérieur de l’enceinte : « Enfin, au printemps 1949, le ministre Chasseigne, détenu comme nous, me faisait parvenir Swann avec la promesse que les treize autres volumes suivraient, à tour de rôle22. » Rebatet évoque ces retrouvailles proustiennes dans deux livres différents mais dans des termes proches. Il décrit ainsi l’événement dans L’Inédit de Clairvaux : « Depuis près de deux mois, je relis Proust. Des deux années que j’ai déjà passées à Clairvaux, c’est le plus grand événement. Cette relecture était un de mes grands désirs de prisonnier […] Dès le premier soir, jusqu’à minuit, j’ai dévoré tout Combray23. » Et un peu plus loin, il confesse : « J’avais souhaité de relire Proust pour le soumettre à une sorte de procès en révision. L’affaire a tourné sur-le-champ à ma courte honte de juge, mué en admirateur balbutiant et débordé, portant contre moi-même une accusation d’inintelligence, de débilité anciennes […] ». Cette honte d’inquisiteur s’exprime d’une manière légèrement différente dans la préface que Rebatet rédige pour le Proust Digest de Cousteau : « J’avais songé à faire de cette relecture une sorte de procès en révision. La chose tournait aussitôt à ma courte honte de justicier muet en admirateur balbutiant et débordé, un volume par semaine, quinze semaines de bonheur24. »

« C’est moi qui n’ai rien à dire »

La Recherche a résisté aux affres du temps, au grand étonnement et aux délices de Rebatet, lui qui se demandait « si vingt-cinq ans du XXe siècle n’avaient pas désenchanté cette œuvre25. » Quelques lignes plus bas, il se lance dans une longue énumération où il récapitule des épisodes de sa vie ou des événements, petits ou grands, depuis les débuts de la guerre ; il en donne une interprétation qui montre, une fois encore, que sa condamnation ne l’a pas changé en profondeur. Cependant, quel que soit le sens à donner à ces péripéties, Proust les rend absolument dérisoires et offre une des plus belles pages de L’Inédit de Clairvaux : « […] j’ai vécu heure par heure la tragédie de ma patrie, tombée en vingt ans de mon existence de la première place du monde au rang d’une colonie souillée et fourbue. Mais c’est moi qui n’ai rien à dire. Une guerre, une révolution, la décadence d’un peuple peuvent fort bien tenir en quelques lignes. Ces gros mouvements se réduisent à quelques schémas immémoriaux dont la monotonie m’écœure. Ce qui est à jamais inépuisable, c’est l’aurore sur la mer de Balbec, le regard bleu et blasé d’une femme du monde, une poignée de tilleul sur la soucoupe de tante Léonie26. »
Au passage, Rebatet ravale momentanément son antisémitisme et n’oublie pas d’égratigner Céline : « Où avais-je la tête moi-même, avec ma crainte qu’après tous les drames que j’avais côtoyés ou vécus, la frivolité de Proust me dépitât ? L’hérédité raciale de Proust ? Le judaïsme de Proust ? Allons, il fallait laisser cette propagande-là à Céline ; « la trace de la limace juive tout au long de la phrase proustienne », comme il disait à peu près dans une de ses fameuses lettres-manifeste27, dont nous devions nous-mêmes censurer les extravagances, à l’extrême furie de l’auteur28. »

Une lecture virale

Cette relecture à 25 ans de distance, cet enchantement intact — et même grandi — prennent le sens d’une confirmation, qui transforme Rebatet. Il faut croire que cette transmutation était discrète mais visible, car Cousteau lui-même, décrit comme insensible aux arts et aux lettres, la remarque chez son acolyte et, au début, pas forcément d’un bon œil : « Cousteau jetait sur mon livre des regards assez noirs. Il ne voyait évidemment sur ma figure aucun signe des déceptions possibles dont je lui avais parlé29. » Le charme agit, Cousteau décide de tenter sa chance une nouvelle fois (il dit avoir essayé de lire Proust 15 ans plus tôt), mais dans un but négatif, pour « [se] confirmer dans [ses] dégoûts ». Cousteau écrit d’ailleurs à sa femme, au sujet de cette tentative proustienne : « […] ça m’épaterait fort que je réussisse à m’intéresser aux histoires de petits-fours coupés en quatre30. » Lucien rebattait tellement les oreilles de Cousteau avec Proust depuis des années… Il lui prête le premier volume et dès le lendemain, il assiste lui aussi à la mutation du fasciste : « Nous n’avions pas encore échangé vingt mots. Je n’avais pas besoin d’interroger. Il y avait sur tous les traits de mon ami un air de contrition, extrêmement rare chez lui. Je puis même dire miraculeux31. » Conquis, Cousteau se répand en éloges sur Swann et capitule définitivement : « Sois tranquille, je lirai tout, jusqu’à la dernière ligne. C’est promis. » 

Le Centre Pénitentiaire des Études Proustiennes

La lecture de Cousteau se poursuit en effet et, un peu plus tard, Rebatet suggère que « si on avait le temps et la patience, on tirerait de ces quinze livres un recueil de maximes qui serait prodigieux, qui n’aurait rien à craindre même de La Rochefoucauld.
— Oui ? dit Cousteau […] Eh bien, je vais faire ce recueil32. »
L’ancien directeur de Je suis partout tient parole, recopiant des quinze volumes « plus de trois cents pages, vrai moine restituant le vieux Clairvaux à son antique tradition33. » De ces trois cents pages, Cousteau tire autant d’aphorismes organisés par thèmes dans une grosse soixantaine de pages. Rebatet rédige la préface de l’ouvrage, achevée en avril 1951 (et dactylographiée par PAC autour du 23 mai), à laquelle j’emprunte nombre de citations ci-dessus et celle-ci, pour en finir avec la genèse de l’anthologie bâtie en prison : « Les deux hommes les plus occupés de Proust dans le monde depuis dix ans ont certainement été deux proscrits frappés d’infamie, deux fascistes assassins, au fond de leur bagne, qu’ils avaient baptisé C.P.E.P. (Centre Pénitentiaire des Études Proustiennes), en unissant leurs voix pour louer l’Administration qui, loin des juges, des avocats, des résistants du 32 août, des cannibales de presse, ménageaient [sic] à leurs esprits d’aussi pharamineux loisirs34. ».

Proust aphoriste

L’idée de morceaux choisis dans la Recherche n’est pas nouvelle, mais celle de ramener Proust à la figure d’un moraliste dans la lignée de La Rochefoucauld ou de La Bruyère était assez originale. D’autres, comme Pierre Assouline dans son Autodictionnaire Proust (Omnibus, 2011) ou Gérard Pfister avec Ainsi parlait Marcel Proust (Arfuyen, 2021), proposeront leur propre représentation d’un Proust aphoriste. Cousteau s’imagine naïvement que les éditions Gallimard achèteront à prix d’or, et dès sa sortie de prison, son anthologie proustienne. À la faveur du grand mouvement d’amnistie amorcé au début des années 50, Rebatet peut quitter Clairvaux en juillet 1952, et dès sa sortie de la centrale il se rend chez Gallimard pour visiter Paulhan, qui douche son enthousiasme et son espoir de voir Proust Digest publié par la maison de la rue Sébastien-Bottin. Le 7 octobre 1952, dans une lettre à Cousteau, Rebatet répète ce que Paulhan a dû lui dire et révèle que « Temps perdu », comme il appelle souvent la Recherche, « ne se vend pas du tout35 ». En novembre 1952, Rebatet porte Proust Digest à Bernard de Fallois et Antoine Blondin, dont ils deviennent « férus ». En passant chez de Fallois, il voit « tous les brouillons du “Temps perdu”, quelque chose comme dix mille feuillets. »
De quoi Rebatet parle-t-il ? Quels sont ces « brouillons » ? Désigne-t-il par ce vocable ambigu les 75 feuillets et autres textes du fonds manuscrit confié par Suzy Mante-Proust à de Fallois ? Dans tous les cas, Rebatet ne désarme pas et le 30 juillet 1953, il informe PAC de sa volonté de soumettre Proust Digest à Paulhan et il a bon espoir de voir l’anthologie enfin publiée. « Je ne vois de ce côté qu’un seul obstacle » affirme-t-il, « l’avidité de la mère Monte, héritière comme tu le sais, de Proust et qui demande des sommes astronomiques du moindre rogaton36. »
« L’avidité de la mère Monte » : avec ce calembour-surnom  échangé avec Paulhan et/ou de Fallois, voilà l’ayant-droit de Proust désignée en termes bien peu amènes, et on peut imaginer aisément comment ces éditeurs devaient l’évoquer devant l’auteur des Décombres.
À l’automne 1953, le manuscrit de Proust Digest est confié à Albert Camus, qui émet un avis défavorable et définitif. Proust Digest ne sera pas publié par Gallimard, malgré une nouvelle tentative en 2012, mais par Via Romana, un éditeur d’extrême droite, en 2013.

Épilogues

Le 6 décembre 1949, PAC écrit une lettre enthousiaste, presque exaltée à sa femme, alors qu’il vient d’achever le découpage de son Proust Digest en cinq parties : « C’est unique dans l’histoire des lettres. Et c’est la première fois aussi que je me livre à un travail d’aussi longue haleine entièrement désintéressé et sans la moindre arrière-pensée politique. C’est la preuve éclatante de mon amendement. »
La mauvaise foi pathologique et le mensonge érigé en principe forment la marque des totalitarismes et du fascisme en particulier ; à Clairvaux, Cousteau découvre la puissance de la littérature, un univers où la force et l’autoritarisme ne sont d’aucune utilité. Le journaliste d’extrême droite François Brigneau rapporte que, « Quand on plaignait Cousteau d’avoir passé tant d’années en prison, il répondait : “Je ne le regrette pas. J’y ai appris à aimer Proust. Ça vaut beaucoup de sacrifices37.” »
Rebatet avait pleuré en relisant Proust, bouleversé par un enchantement intact et renouvelé. Les deux collaborationnistes avaient quitté Clairvaux à un an de distance, retrouvé la liberté, leurs femmes et leurs activités journalistiques, de façon moins véhémente, mais toujours à l’extrême droite, à Rivarol, entre autres, et loin du Centre Pénitentiaire des Études Proustiennes.

L’enchantement semble s’être dissipé dès qu’ils eurent franchi l’enceinte de la maison centrale. Il faut croire que leurs remords et leur rédemption n’avaient cours qu’au pays de la duchesse de Guermantes, de Gilberte, d’Albertine ou de Saint-Loup, un pays qui se trouvait être, dans leur cas, l’abbaye fondée par celui qui guidait Dante, dans La Divine Comédie, vers le paradis.

Remerciements à Lydie Herbelot qui m’a transmis les photos de police de Rebatet, Benoist-Méchin et de la bibliothèque de Clairvaux, à Bénédicte Vergez-Chaignon et Jérôme Prieur pour leur lecture attentive.

Guerre 1939–1945. Lucien Rebatet (1903−1972) dédicace Les Décombres à la librairie « Rive Gauche ». Paris, 1942. Un succès considérable édité par Robert Denoël. Photo Albert Harlingue / Roger-Viollet
  1. Sur les lecteurs et les lectures de Proust sous l’Occupation, voir Nicolas Ragonneau, « Proust des années noires », La Revue des deux mondes, mai-juin 2022 []
  2. Le mot est de la productrice et journaliste Christine Lecerf. []
  3. Le nom de Proust apparaît 36 fois dans les colonnes du journal antisémite entre 1941 et 1944, et en bonne part dans la grande majorité des occurrences. []
  4. Lucien Rebatet, préface à Proust Digest de Pierre-Antoine Cousteau, Via Romana, 2013, p. 7. []
  5. Lucien Rebatet, préface à Proust Digest, p. 7. []
  6. T.F. : Travaux Forcés []
  7. Lucien Rebatet, Lettres de prison 1945–1952 adressées à Roland Cailleux, lettre du 5 juillet 1947, Le Dilettante, 1993, p. 237 []
  8. Bénédicte Vergez-Chaignon, Vichy en prison, Gallimard, 2006, p. 343. []
  9. Dialogue de vaincus, éditions du Pilon, 2007, p. 6 []
  10. Dialogue de vaincus, p. 46 []
  11. « Finalement, l’ancien secrétaire général du RNP, Georges Albertini, libéré en février 1948 et devenu un homme d’influence dans le monde économique et politique, fit intervenir au printemps 1949 ses relations pour faire « classer » Rebatet, c’est-à-dire lui obtenir un travail de bureau au sein de la centrale » Bénédicte Vergez-Chaignon, « L’inédit de Clairvaux : souvenirs d’un collaborateur », Le dossier Rebatet, Bouquins, Robert Laffont, p. 609. []
  12. Dialogue de vaincus, p.46 []
  13. réf []
  14. Dialogue de vaincus, p.47 []
  15. Le Dossier Rebatet, p. 610 []
  16. Dialogue de vaincus, dialogue 13, p. 158 []
  17. Préface à Proust Digest, p. 12 []
  18. Le Dossier Rebatet, p.884. []
  19. Correspondance Rebatet-Cailleux, préface de Rémi Perrin, p.9. []
  20. L’inédit de Clairvaux p. 708 []
  21. Préface à Proust Digest, p.11. []
  22. Préface à Proust Digest, p. 12. Sur François Chasseigne à Clairvaux, voir Dominique Fey et Lydie Herbelot, Clairvaux en Guerre, Chronique d’une prison (1937−1953) (Imago, 2019 ), chapitre VII, section IV, et Bénédicte Vergez-Chaignon, Vichy en prison, Gallimard, 2006 []
  23. L’inédit de Clairvaux, p.884 []
  24. Préface à Proust Digest, p. 15. []
  25. L’inédit de Clairvaux, p. 884. []
  26. L’inédit de Clairvaux, p.885. []
  27. Cette lettre-manifeste demeure inconnue. Pascal Fouché, historien de l’édition et spécialiste de Louis-Ferdinand Céline, m’indique qu’il a publié la seule lettre-manifeste adressée à Combelle où Céline parle de Proust, dans le Cahiers Céline 7. Elle était parue à l’origine dans Révolution Nationale en février 1943. En tout état de cause, ni Rebatet ni Cousteau n’étaient intervenu pour en caviarder le contenu. []
  28. Préface à Proust Digest, p.16. []
  29. Préface à Proust Digest, p.17 []
  30. Proust Digest, p. 103 []
  31. Préface à Proust Digest, p. 19 []
  32. Préface à Proust Digest, p. 23 []
  33. Préface à Proust Digest, p.24 []
  34. Préface à Proust Digest, p. 24–25. []
  35. Proust Digest, p. 96 []
  36. Proust Digest, p.97 []
  37. Proust Digest, p.29 []
Categories: Proustiana

6 Comments

Guz · 18 janvier 2023 at 11 h 42 min

Très intéressant, comme d’habitude.
Merci beaucoup Nicolas.

Dub · 18 janvier 2023 at 16 h 51 min

Ah Benoist-Méchin et son mon marcel Proust , un sacré machin ! Merci pour cet article passionnant comme dab et un coucou à Leila Guz ( et à Clapton allez hop )?

Jean-Christophe · 18 janvier 2023 at 18 h 36 min

Bravo pour cet article éclairant le dark side proustien.

Nahla · 20 janvier 2023 at 19 h 41 min

Histoire passionnante dont je ne savais rien, bravo et merci

    Ruth Brahmy · 20 janvier 2023 at 20 h 46 min

    Magnifique article, comme toujours ! Je vais dire une banalité, qu’on me pardonne : comment peut-on concilier amour de Proust et culte d’idées aussi écoeurantes, c’est un mystère insondable pour moi !

Dub · 20 janvier 2023 at 20 h 56 min

Ruth Brahmi est grande !

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