Aubade à la raquette-guitare

Published by Jean-Yves Patte on

Partie de tennis sur la pelouse du Bois de Boulogne. Paris, vers 1900 © Robert Harlingue / Roger-Viollet.

Un brève histoire du tennis en forme de détour par les tondeuses de gazon Archimédiennes, le tennis-club du Boulevard Bineau (Neuilly-sur-Seine) et la raquette-guitare de Marcel Proust.

« Ceci est une guitare…
(…)
Une guitare… est un instrument… en forme de guitare…
(…)
C’est très facile : bling…
(C’est facile mais il ne faut pas toucher la corde à côté…)
Bling !… et blang !… (comme j’ai montré tout à l’heure).
Exercice pour la prochaine fois. Sur un cahier propre
Dix lignes de « bling », dix lignes de « blang. » »

Leçon de guitare sommaire – sketch musical,
Bobby Lapointe- 1964.

Dix lignes de « bling » ?…
… plein de lignes de « blog ».

Lent cheminement sportif à l’usage des mondains

En 1830, Edwin Beard Budding (1795−1846), ingénieur britannique de Eastington Stoud, invente, après avoir observé une machine à raser les textiles, une tondeuse à gazon à lame hélicoïdale. La même année, il dépose un brevet qui ne tardera pas à franchir l’Atlantique et une fois éprouvé sur le sol américain, sera perfectionné de multiples, et parfois complexes, façons.
Cette invention met fin aux fastidieuses corvées de fauchage des parcs, mais surtout des espaces destinés aux sports extérieurs : ceux-là même, tel le golf, où l’herbe doit idéalement être d’une épaisseur régulière, rase et dense à la fois, fraîche sans être humide, libre et, surtout, ne pas être collante…
Perfectionnée donc, l’invention de la tondeuse à gazon revient sur le sol anglais où elle est adoptée par les amateurs d’un nouveau sport à la mode, dérivé de l’ancien jeu de paume français : le Tennis. « Tennis », mot anglais, qui vient simplement de la formule de politesse du joueur de Paume qui avertissait son adversaire lorsqu’il allait servir une balle : « tenez ! » Car la Paume est aussi un jeu de raquettes et de balles violemment disputé, mais par des gens « biens nés », d’une courtoisie naturelle. Le tennis devient donc un des sports favoris des gentlemen et, fait notable, des ladies.

Le court, tel une cour de château

Revue horticole, 1872

Lors, le tennis se pratiquait en extérieur sur un court, mot encore dérivé du français cour, désignant à la fois une cour aristocratique et un lieu délimité, telle une cour de château, de grande maison (courtyard). Là se pratiquait la longue paume variante extérieure du jeu pratiqué en salle close, la courte paume. Au fil des siècles la forme du terrain s’est affinée pour atteindre les dimensions règlementaires modernes désormais internationales de 23,77 mètres de long pour 8,23 m de large. C’est une petite prairie qu’il faut tondre avec soin, afin d’éviter les faux rebonds d’une balle qui, autrefois de liège, est désormais de caoutchouc recouverte d’une toile serrée, puis feutrée.
C’est à l’anglo-américain Williams que revient le perfectionnement décisif de la tondeuse à gazon. À la fin des années 1860, il transforme une nouvelle fois la machine de Beard Budding en augmentant le nombre de pales hélicoïdales coupantes et lui donne le nom de « tondeuse archimédienne ». Légère et maniable — même par une femme —, elle offre une coupe parfaite et devance les autres modèles.

Les plus belles pelouses de la capitale

En 1870, fort de son succès, il ouvre une succursale à Paris, 1 rue Caumartin, non loin du boulevard de la Madeleine, sous le nom de Willams and Co. L’année suivante, les plus belles pelouses de la capitale, des Champs-Elysées aux élégantes promenades du bois de Boulogne, sont entretenues par des machines Williams and Co. Si beaucoup sont maniées par des ouvriers, d’autres peuvent être tractées par des chevaux dont les sabots sont garnis de forts chaussons de cuir afin de ne pas marquer les précieuses surfaces.

Enfin, lors de l’Exposition Universelle de 1878, le 8 août, après une démonstration sur le champ de Mars, la machine est récompensée d’une médaille.
« D’une construction très simple, son couteau hélicoïdal tranche l’herbe avec précision, puis la répand sur le sol, y maintenant ainsi la fraîcheur de la rosée ou de la pluie, et lui fournissant un engrais naturel précieux. Fait non moins remarquable et reconnu constant par l’expérience, la coupe répétée des mousses tue et fait disparaître radicalement la mousse, cet ennemi des pelouses et des prairies. Ces deux circonstances sont celles qui ont principalement fait apprécier cet appareil dans la pratique.
Toutefois, quand il s’agit des grandes propriétés, la Tondeuse-Williams est modifiée : ses proportions s’agrandissent : elle est en ce cas traînée par un âne ou par un cheval ; l’herbe est alors projetée dans une boîte de dispositions telles qu’on peut la vider en un tas par un simple mouvement de la main du conducteur, sans arrêter la marche de l’animal. C’est ce modèle qui, à Paris, fonctionne chaque jour sur les grandes pelouses de l’avenue du bois de Boulogne ».
L’affaire est lancée, de grands ateliers de fabrication sont ouverts à Levallois-Perret.

La mode des sports à l’anglaise gagnant la société mondaine, Williams and Co., aux mains de G. H Shepherd, ne tarde pas à s’ouvrir aux articles de sport, et le magasin de la rue Caumartin s’agrandit et devient une boutique élégante, un rendez-vous des sportsmen et des dames en quête d’activités de plein-air plus captivantes que le croquet. Par un juste retour des choses, la maison exporte aux Etats-Unis et en Angleterre, et ouvre de nombreuses succursales.

La boutique Williams & Co. de la rue Caumartin.

Driva, Frezo « A », Frezo « B », The Winna… raquettes

C’est à Dinard en 1878, qu’est fondé, sur le modèle britannique, le premier club de tennis français. Le jeu est réservé à une élite et les joueurs professionnels n’y sont, comme en Angleterre, pas admis. Les parties se déroulent entre amateurs, parfois de très haut niveau, sur des lawn-tennis, pelouses préparées de haute-main par les tondeuses archimédiennes Williams and Co. ! C’est donc naturellement que la maison va proposer des raquettes de jeu adaptées à la fois au sport et aux terrains…

Driva à bout carré. DR.
Frezo « A » ovale. DR.


La nouveauté crée des passions, les joueurs comme les supporters s’enflamment. Les formes des raquettes connaissent des raffinements inouïs. Dérivées des modèles utilisés pour le jeu de paume, elles sont plus longues et larges que ces dernières. Leurs formes varient et suscitent des idolâtries. Faut-il une raquette à bout carré (aplatie au sommet) comme la sûre Driva au nom évocateur, ou des raquettes ovales, telles les Frezo « A » ou « B » ?  Ou encore choisir la « Winna », au nom suggestif ?

Encart publicitaire dans La Revue des sports athlétiques, 1893. Williams fournit les meilleures écoles, dont le Lycée Condorcet…

Et qu’en est-il des cordes du tamis ?… Le cordage et sa tension jouent un rôle crucial lors de la frappe du joueur. De nouveaux et passionnants débats s’ouvrent suivant la technique de jeu de chacun ou de chacune.

Quoiqu’il en soit, le cordage doit être en « boyau de chat », terme impropre, puisque c’est la partie séreuse des intestins des moutons qui est sollicitée. Mais la légende de l’emploi du boyau de chat a la vie dure… D’ailleurs, n’affirme-t-on pas que les tamis « miaulent » sous l’effort des joueurs…

1891, un joueur nommé Swann

Aubade à la raquette-guitare : Marcel Proust aux pieds de Jeanne Pouquet, tennis du Boulevard Bineau, Neuilly-sur-Seine, 1891.

Toutes ces questions techniques culminent en 1891 lors du premier Championnat de France de tennis — amateur — dont les courts sont répartis dans le Bois de Boulogne. En sous-main, les admirateurs inconditionnels vivent et revivent les meilleurs coups.
Il est à noter qu’un joueur du nom de Swann a été défait en quart de finale (simple messieurs) devant l’anglais Briggs qui sera le grand vainqueur de ce premier tournoi. Rapprochement ironique (ou vertigineux ?) lorsque qu’on sait que s’impriment dans l’esprit de Marcel Proust les émotions, des fragments vécus, qui reviendront sous les traits de Gilberte et Saint-Loup dont quelques uns sont empruntés à Jeanne Pouquet et à son fiancé Gaston Arman de Caillavet…
Outre un amour fragile et malmené pour Jeanne, de nombreuses images se sont fixées — comme le fameux instantané de Proust à la raquette-guitare — autour de ce court de tennis, jeu auquel le futur auteur de la Recherche ne prenait d’ailleurs nulle part.  
Curiosité encore, le court de Tennis du Boulevard Bineau appartenait à la société Williams and Co.

Et Jeanne devient Gilberte…

Dans une lettre à Jeanne Pouquet (non datée mais écrite avant le 14 juin 1912) Proust écrit : « […] Si jamais Calmette trouve le temps de publier un article de moi [Le rayon de soleil sur le balcon, Le Figaro, 4 juin 1912- n.d.r.] qu’il a depuis longtemps et qui est un souvenir d’un amour d’enfant que j’ai (et qui n’est pas mon amour pour vous, c’était avant) vous y verrez cependant amalgamé quelque chose de cette émotion que j’avais quand je me demandais si vous seriez au tennis […] ».
Et, en 1947, Jeanne Pouquet explique encore : « Si l’on met « Tennis du boulevard Bineau » à la place des « Champs-Élysées » dans la description de l’amour de Marcel pour Gilberte, je retrouve presque mot pour mot les évocations de son amour pour moi ». André Maurois, qui avait épousé en secondes noces la fille de Jeanne et de Gaston, décrit encore des parties amicales où les balles — Williams sans doute — pleuvaient sur les petits fours et brisaient les verres sous l’œil amusé de Marcel Proust.
Ivresse des boucles ! Songeons encore que les mêmes Williams and Co. fournissaient en équipements sportifs, entre autres établissements, le lycée Condorcet où le jeune Marcel avait fait ses humanités !

À la mémoire de mon grand-père Henri C., tennisman dilettante des années folles !

BIBLIOGRAPHIE SOMMAIRE
Revue Horticole, journal d’horticulture pratique (fondée en 1829), 44e année, Librairie agricole Paris, 1872
Bulletins d’arboriculture, de culture potagère et de floriculture Gand 1872 [mention d’une succursale en Belgique]
La Tondeuse archimédienne (plusieurs encarts publicitaires), Le Pêle-mêle : journal humoristique hebdomadaire, 1878.
Rapport de l’Exposition Universelle, Classe 85 – Paris, 1878.
La Tondeuse archimédienne, La Vie Parisienne (Revue hebdomadaire), Volume 27, 21 juin 1879 [Paris].
Journal de la Société nationale d’horticulture de France, T1 & T 4, 1879, Paris.
Revue « Les sports athlétiques », 4ème année n°170, 1 juillet 1893 [Paris].
Who’s Who in Paris, Anglo-american colony,  Ed. The american Register, 1905, Paris.
International Motor Cyclopaedia, Sport, Industry and Trade. New-York Publisher E.E. Schwarzkopf, 1908, New York.
[Catalogue Publicitaire illustré] Williams and Co Sports & jeux – Costumes de Sports, 1923 [sans éditeur]
Maurois, André, À la recherche de Marcel Proust, Hachette, 1949 Paris.
Kolb, Philip,  Lettre de Marcel Proust à Jeanne Pouquet (1912), Correspondance de Marcel Proust, Plon.

Categories: Proustiana

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