Proust et l’opium : un passage oublié du Journal des Goncourt

Published by Nicolas Ragonneau on

Le supplément littéraire du Petit Parisien, 17 février 1907. Gallica, Bibliothèque nationale de France.

Où l’on apprend que Jean Cocteau n’était pas le seul à fumer de l’opium. Marcel Proust, qui l’utilisait dans sa folle automédication et principalement comme hypnotique, semble avoir fréquenté occasionnellement une fumerie autour de la gare St-Lazare.

Grâce aux éditions Honoré Champion, j’ai pu lire, en avant-première, des extraits inédits du dernier tome du Journal des Goncourt dans l’édition de Jean-Louis Cabanès. En janvier 1896, Edmond de Goncourt, quelque cinq mois avant sa mort, évoque Marcel Proust en ces termes : 

« 4 janvier 1896. Dîner chez Dupuy avec Daudet, qui ne va pas fort. Depuis qu’il a repris Le Petit Parisien avec le sens des affaires d’un vrai Juif, Dupuy se rêve en faiseur de gouvernements quand il ne fait que les suivre. Je reconnais que sa cautèle républicaine lui vaut de sacrés tirages. Tête ronde et petite, barbiche de sataniste tout droit sorti d’un roman de Huysmans, regard clair et qui vous repère un sujet en moins de deux, l’embonpoint replet de la réussite, le bonhomme est un parfait mélange de progressisme et de madrerie. La fortune rapide de ce coquin-là, matérialiste au possible, me ferait venir des doutes sur les desseins de la Providence. Son anticléricalisme ne laisse pas de me gêner, mais sa faconde de Pyrénéen emporte tout. Nous sortons pour l’après-dînée, et le froid nous convainc assez vite de nous réfugier chez Hou, la fumerie non loin de son hôtel à St-Lazare. Un Mandchou aux moustaches aussi longues que sa tresse nous reçoit avec l’obséquiosité propre à cette race. Triste de constater que de l’Asie le bourgeois encanaillé ne retient que les drogues, et non la grandeur un peu barbare, susceptible de corriger nos décadences démocratiques. Néanmoins je reconnais sur la soie de son habit certains traits japonisants qui ne sont pas pour me déplaire, tels qu’on peut en voir dans des gravures de Hokousaï. Dans la salle, enfumée comme pour un départ de ferry-boat, un jeune homme au regard encore embué par l’opium fait l’effort, sans se redresser, de saluer Dupuy, qui le lui rend. ”C’est le jeune Proust, le fils du professeur d’hygiène publique de la Faculté”, me dit-il. — ”Ce spécialiste des périls épidémiques, qui veut nous enfermer au moindre microbe ? qui a l’oreille de Waldeck-Rousseau ? On m’a dit qu’il avait épousé une Israélite, fille d’agent de change”, ajoute Daudet, jamais en peine d’un ragot. — ”Oui, il paraît qu’il se pique d’écrire”. Voilà où finira notre littérature : dans la prose faisandée des demi-juifs opiumisés. »

C’est la prose typique, vacharde et poussive du moins doué des deux frères Goncourt, agrémentée de son antisémitisme proverbial. Mais surtout cet extrait, quelles que soient ses qualités littéraire et morale, nous révèle que Marcel Proust fréquentait, l’année de la publication des Plaisirs et les jours, une fumerie d’opium. Malgré de nombreuses recherches aux archives de Paris1, nous n’avons pu retrouver la moindre trace de la fumerie « Hou », ce qui est peu étonnant : ces lieux interlopes ne tenaient évidemment pas à la publicité. Quant à Dupuy, il s’agit vraisemblablement de Jean Dupuy, le directeur du Petit Parisien, un journal à fort tirage qui prend rapidement le parti du capitaine Dreyfus au moment de l’Affaire. Il est donc à parier que les saillies antijuives d’Edmond de Goncourt ne lui plaisaient guère.

En une du Petit Parisien ?

Onze années plus tard, on retrouve le nom de Dupuy dans la correspondance de Marcel Proust, dans un passage allusif et mystérieux. « Êtes-vous bien certaine qu’on ne me reconnaît pas sur l’illustration du supplément au Petit Parisien ? Dupuy exagère, même s’il m’a « rhabillé » » s’inquiète Proust dans une lettre de février 1907 à Madame Straus2. L’écrivain évoque-t-il la couverture du supplément littéraire du Petit Parisien daté du 17 février 1907, où l’on voit, dans une fumerie d’opium un personnage élégant, au premier plan, allongé dans la pose extatique des opiomanes, et qui lui ressemble grandement ? Et que veut-il dire par « Dupuy m’a rhabillé » ? Que Dupuy avait changé son habit et sa mise ? Voilà qui sonne comme une sorte d’aveu.

Marcel Proust et l’opium

Publicité pour le Pantopon publiée dans L’Album du Rictus, Journal humoristique mensuel : tome IV, 1910–1911.

L’opium, en extrait total et sous le nom de Pantopon, entrait dans le cocktail terrifiant de psychotropes consommés par Marcel Proust dans sa quête de sommeil ; il l’associait parfois à de fortes doses de Véronal et de de Dial. On sait qu’il devait également « consommer de la morphine et de l’héroïne, mais pas au point de devenir toxicomane » selon Dominique Mabin3. Il craignait par-dessus tout la dépendance car il avait en tête le destin de son ami Jacques Bizet (et fils de Madame Straus) : « Oui j’aurais pu devenir une épave humaine comme un de mes amis, qui a tourné au bon à rien4″. Cette peur plaide, dans le cas de Marcel Proust, pour une fréquentation occasionnelle des fumeries d’opium : elles deviennent cependant un tel problème de santé public en France (rien qu’à Paris, on évoque le chiffre de 12005 fumeries d’opium au tournant du siècle) que les « substances vénéneuses » finissent par être interdites avec l’adoption de la loi du 12 juillet 1916. À la Belle Époque l’opium séduit, parmi tant d’autres, Colette, Willy, Alfred Jarry, Edmond Jaloux ou André Salmon, qui affirme que « fumer avant 1914 coûtait moins cher qu’aller au café »6. Le chandoo, version sirupeuse de l’opium importée directement d’Indochine, faisait aussi des ravages, tandis que la cocaïne, beaucoup moins répandue, était considéré comme un « poison boche », quand les Polonais parlaient, eux, de « mal allemand » pour la syphillis.

Remerciements à Corentin Breton et aux éditions Champion qui m’autorisent à reproduire l’extrait du dernier volume Journal des Goncourt, à paraître le 29 février 2022.

  1. Merci à Pyra Wise de l’ITEM et à Anne-Laure Sol, conservatrice au Musée Carnavalet, pour leur intérêt et leur aide précieuse. []
  2. Correspondance générale de Marcel Proust, Lettres à Madame et Monsieur Emile Straus, Plon 1936, p.104 []
  3. Le Sommeil de Proust, PUF, 1992. []
  4. Céleste Albaret, Monsieur Proust, Robert Laffont, 1972. []
  5. Cécile Guilbert, Écrits stupéfiants, Drogues & Littérature d’Homère à Will Self, Bouquins, 2020, p.38. []
  6. Ibid., p.39. []
Categories: Proustiana

7 Comments

Paul Strocmer · 1 avril 2021 at 9 h 17 min

Je ne vois pas pourquoi Champion se fatigue à vouloir publier une nouvelle édition de ce pensum aigri et raciste, quand bien même on en aurait retrouvé des pages au milieu du papier toilette ; et vous, cher Nicolas Ragonneau, vous auriez peut-être pu nous éviter cette prose nauséabonde. Le désir du scoop vous perdra.

Pascale Lagnot · 1 avril 2021 at 9 h 37 min

Paul Strocmer est plus avisé d’ordinaire. Je trouve au contraire cher monsieur Ragonneau que cette page est capitale pour comprendre le jeune Proust. Dire que personne n’avait exhumé ce document empoisonné, si j’ose dire ! Merci

Jean-Christophe Antoine · 1 avril 2021 at 9 h 44 min

Merci pour ce nouvel article autour de Proust, sur une facette peu connue de la Belle Epoque.

Agathe · 1 avril 2021 at 10 h 26 min

Merci. Je pense qu’il est bon de voir par écrit des preuves de l’antisémitisme ambiant. L’affaire Dreyfus n’est pas née d’un hasard.

Bernard Ferry · 1 avril 2021 at 12 h 03 min

Etonnant ! on m’avait annoncé cette parution pour la semaine des quatre jeudis !!!

Marcelita Swann · 1 avril 2021 at 16 h 53 min

Françoise heard a twittering bird chirp : « Poisson d’avril!. » « Poisson d’avril ! » « Poisson d’avril ! » 😉

Guz · 9 avril 2021 at 10 h 11 min

« Il me semblait même, quand je m’abandonnais à cette hypothèse où l’art serait réel, que c’était même plus que la simple joie nerveuse d’un beau temps ou d’une nuit d’opium que la musique peut rendre : une ivresse plus réelle, plus féconde, du moins à ce que je pressentais. » La Prisonnière -
Toute une nuit donc, dans ces lièges ou chez Hou ?

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