Cléo de Mérode danse !

Published by Jean-Yves Patte on

La « Reine de Beauté »

L’illustration, 1896

La « Belle des belles »

Jean cocteau

La beauté de Cléopâtre-Diane de Merode (1875−1966), Cléo de Mérode, a été célébrée dans plusieurs centaines de photographies et des milliers de cartes postales1. Ces documents jalonnent une carrière qui s’étend depuis son adolescence jusqu’en 1934, époque à laquelle elle se retire de la scène publique.

Cléo de Mérode, « Gavotte ». Film de Clément Maurice pour l’exposition Universelle de 1900
(Enregistrement : Gavotte Watteau, de Wettge, Pathé).

Cléo de Mérode a été formée à l’école de danse de l’Opéra de Paris où elle est entrée dès ses sept ans. Très vite sa singularité la distingue ; non seulement par son charme, mais aussi par l’éducation qu’elle reçoit, en marge des autres danseuses du corps de ballet.
Son air candide et doux, ses manières élégantes font d’elle un « sujet » particulièrement recherché… mais très protégé. À la longue, elle entretient des relations tourmentées avec l’Opéra, car sa carrière hors de la Grande maison la fait de plus en plus rompre ses engagements. Elle y renoncera d’ailleurs complètement en 1898, afin de pouvoir poursuivre une carrière européenne triomphale. Non seulement au travers de spectacles, mais parfois aussi pour de simples « entrées » dans les salons des grandes Cours d’Europe, afin que chacun puisse contempler sa grâce, sa distinction.

L’amitié de Reynaldo

Reynaldo Hahn – il était adolescent – s’enivre de la beauté immaculée de la jeune danseuse. Elle déchaîne en lui une passion sensuelle qui le pousse à noircir des pages entières du simple nom de Cléo2… S’en suivra une longue amitié, celle de toute une vie, où une correspondance3 remplacera les visites manquées. Là s’y dévoilent de doux reproches, des protestations, des douleurs aussi, particulièrement lors de la rouerie du sculpteur Alexandre Falguière… Le nom de Proust y vient parfois, comme une politesse.
C’est Reynaldo Hahn qui a présenté Proust à Cléo de Mérode. Ce dernier lui rendra plusieurs visites, dans son appartement, rue de Téhéran4, et la croisera lors de quelques soirées5. C’est presque en entomologiste qu’il admirera la beauté de la jeune femme, préfigurant peut-être l’émotion de Swann devant Odette – lui faisant songer à Zéphora, fille de Jethro, peinte par Botticelli – puisqu’il trouva en la jeune danseuse une splendeur préraphaélite…

« Swann, lui, ne cherchait pas à trouver jolies les femmes avec qui il passait son temps, mais à passer son temps avec les femmes qu’il avait d’abord trouvées jolies. » 

Marcel Proust, Un amour de Swann

Phono-cinéma-théâtre

L’apogée de la carrière de Cléo de Mérode, correspond à la démocratisation de la photographie, à la naissance de la carte postale, au développement des journaux et revues illustrés (de photographies) et coïncide aussi avec la naissance du cinématographe. Mieux encore, du cinéma sonore !
Si les premières vues mobiles synchronisées avec un son enregistré en même temps que les images remontent aux premières expériences du Kinétographe d’Edison, vers 1894/95, elles ne s’adressent qu’à un spectateur unique… et on ne peut guère parler de film, puisque les vues sont fixées sur des plaques de verre rendant le système très fragile et peu fiable.
Il faut attendre les inventions des frères Lumière, en 1895, puis les travaux d’Henri Lioret et Clément-Maurice Gratioulet (dit Clément Maurice) pour qu’en 1900 naisse le phono-cinéma-théâtre qui sera dévoilé au public lors de l’Exposition Universelle de 1900…
Il faut croire au miracle pour que cette fragile salle de cinéma, coincée entre des attractions bruyantes, non loin des machines à vapeur et de grands manèges, ait pu retenir l’attention des amateurs. Voire tout simplement que l’on ait pu entendre quelque chose : car la machine parlante des Frères Pathé, un phonographe « Céleste » à cylindre, a beau chanter « haut et clair », elle est cependant loin d’être tonitruante.
Pour tout dire, le vrai cinéma sonore est rare. Si l’acteur Coquelin parle, dans la ballade du duel, Sarah Bernhardt ne dit pas un mot : le Duel d’Hamlet est rendu vivant par une machine à bruitage dissimulée dans la coulisse. Les chanteurs et chanteuses d’opéra ou de café concert sont soutenus par un piano qui accompagne leurs voix seules enregistrées dans les fragiles sillons.
Il semble d’ailleurs que Cléo de Mérode danse accompagnée par un petit orchestre (tromperie ?). Il est aussi possible qu’elle ait aussi pu être accompagnée par un phonographe avec des enregistrements du répertoire… lors de séances plus populaires.

Et c’est ainsi que la grâce demeure…

Cléo de Mérode « Danse Cambodgienne », Film de Clément Maurice pour l’exposition Universelle de 1900.
(Enregistrement : Opéra du Cambodge, Phono-cinéma-Chine, Pathé)
  1. Inventée dès les années 1870, la carte postale sera popularisée grâce à l’amélioration des procédés d’impression par Albert Bergeret en 1898, puis Emile Straus en 1899. []
  2. Cahier conservé dans le fonds de la Famille de Reynaldo Hahn. []
  3. Cette correspondance, propriété d’un collectionneur, est inédite. []
  4. Cléo de Mérode, Le ballet de ma vie, Ed. Pierre Horay, Paris, 1955. []
  5. Marcel Proust, Lettres (1879−1922) Ed. Plon, Paris, 2004 []
Categories: Proustiana

1 Comment

Maria · 7 avril 2021 at 14 h 25 min

Des documents exceptionnels qui rendent vivants les modèles de la Recherche, même si Proust pour la création de ses personnages ne s’est jamais inspiré à une seule personne réele, mais à un caleidoscope de visages et d’attitudes.

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