Entretien avec Jean-Yves Tadié

Publié par Nicolas Ragonneau le

Entretien avec Jean-Yves Tadié, à l’occasion de la parution de Marcel Proust, croquis d’une épopée (Gallimard), un généreux volume qui réunit dix ans de critique proustienne, dont plusieurs inédits : des textes transcrits de conférences, des préfaces de livres ou de catalogues de ventes plus ou moins rares et, encadrant le tout, une introduction et un épilogue composés spécialement. Un ensemble composite où il évoque des thèmes aussi divers que la mer ou Baudelaire, Montaigne, Debussy, Pompéi, ou encore Romain Rolland dans une contribution puissante et politique.

Un des avantages à s’entretenir avec Jean-Yves Tadié réside dans le fait qu’au moment de publier la transcription des propos échangés, on sait que sa notoriété est telle qu’on n’aura pas à le présenter, mais juste à rappeler quelques faits méconnus ou tombés dans l’oubli.
Auteur d’un ouvrage essentiel paru en 1971, Proust et le roman, Jean-Yves Tadié n’envisage pas à l’époque de consacrer son existence à l’étude de la Recherche. Mais, comme il me l’a confié lors de notre toute première rencontre, Proust l’a toujours rattrapé. La proposition que Belfond lui fait de rédiger une synthèse sur Proust en 1982 (projet qui se prolonge finalement en biographie monumentale, publiée chez Gallimard en 1996) scelle définitivement son destin de chercheur et d’expert. Depuis, son dévouement à l’œuvre et à l’homme n’ont jamais faibli et son nom est indissociable de l’aventure éditoriale et critique de la Recherche. Après toutes ces années, tous ces faits d’armes (l’édition de la Pléiade de 1982 à 1989, l’exposition de la Bibliothèque nationale de France et l’édition Quarto en 1999, des centaines d’ouvrages édités en Folio classique ou en collection blanche) la curiosité de Jean-Yves Tadié demeure intacte ; quiconque le côtoie un peu est frappé par son enthousiasme, là ou tant d’autres affichent un air supérieur et blasé. La force de Jean-Yves Tadié n’est pas seulement celle de l’érudit à l’impressionnante mémoire, c’est aussi celle de l’enseignant observateur et lucide passé par le Cameroun, l’Égypte ou l’Angleterre — une expérience multiculturelle qui a considérablement enrichi sa vision et sa palette. En somme, le contraire d’une tour d’ivoire.
Pour moi, le nom de Tadié, comme référence biographique ultime, est devenu un nom commun : on prend son Tadié comme on prend son Gaffiot, son Littré ou son Bénézit, à chaque fois qu’on doit vérifier un point de l’existence de Proust.

couverture de Marcel Proust, croquis d'une épopée

C’est une longue et élégante silhouette qui m’accueille sur le pas de la porte, un homme timide mais malicieux, qui se protège par un humour constant. Je pense à son sens tout britannique de l’understatement, à certaines blagues burlesques ou potaches qu’un lecteur attentif saura déceler. Dans ces Croquis d’une épopée, au sujet de Madame Williams, la voisine de Marcel Proust Boulevard Haussmann, une harpiste mariée à un dentiste : « après avoir divorcé, elle épousera le grand pianiste Alexandre Braïlowski, comblant ainsi un amour de la musique que le dentiste ne devait satisfaire que par le son de la roulette ». Ou encore, dans le texte sur Louis Brun, le second de Bernard Grasset, bibliophile et amateur de femmes, assassiné par son épouse : « Il était mort pour n’avoir pas caressé que les beaux livres ».

En cette fin d’été, Jean-Yves Tadié est surtout occupé à corriger les épreuves de son livre et à réunir les contributions du Cahier de l’Herne Proust à paraître courant 2020, tout en suivant différents dossiers pour la Société des Amis de Marcel Proust dont il est vice-président.

« Proust et moi » est le titre de ce texte intime et inédit qui ouvre ces Croquis d’une épopée.
Oui, c’est un texte que j’ai écrit spécialement pour faire une introduction à ce livre.

On y apprend notamment qu’il s’agit d’une affaire de famille : votre mère était une lectrice de Proust.
Oui, certainement, c’est pour ça qu’il se trouvait dans la bibliothèque familiale, pas que cela, bien sûr, mais il s’y trouvait aussi et au complet.

Vous vous souvenez très précisément de la reliure et des caractéristiques techniques de ce livre, qui a disparu hélas.
J’ai une mémoire très aiguisée de la forme, et parfois du contenu, des livres que j’ai croisés.

Vous avez, ainsi, des souvenirs très anciens des livres que vous avez possédés et que vous avez lus ?
Oui certainement, ça a commencé avec la Bibliothèque Rose et avec les Babar sans doute aussi. J’ai souvenir des grands Babar de Jean de Brunhoff et des Bibliothèques Rose et Verte, et des Jules Verne de la collection Hetzel, des romans d’aventure de Walter Scott comme Fenimore Cooper parus chez Delagrave. C’étaient des grands volumes avec une couverture bariolée et une traduction pas toujours… complète, du reste j’imagine. Et puis ensuite je suis passé aux livres des adultes, probablement vers l’âge de 13 ans, que je trouvais amplement dans la bibliothèque de mes parents.

« Babar et Céleste regardent le paysage », extrait du Voyage de Babar, Editions du Jardin des Modes, 1932.

Et quelle a été votre première impression de la Recherche ?
C’était la collection blanche en quinze volumes chez Gallimard, que d’ailleurs on réimprime toujours. Comme vous le savez, ce n’est plus en quinze volumes, mais on peut toujours acheter Proust dans ce format de la collection blanche, un peu plus grands qu’ils n’étaient à l’époque. Les volumes étaient plus étroits et à mon sens plus commodes. Ils rentraient plus facilement dans une poche.

Mais… il y a toujours une économie pour ce type d’édition en blanche ?
Oui, ça se vend gentiment je pense, dans les deux mille exemplaires par an, sinon ils ne réimprimeraient pas.

Dans votre préface, vous parlez de la méthodologie des Italiens pour établir leur édition de la Recherche. Dites‑m’en un peu plus à ce sujet.
Ce n’est pas très différent de ce qu’était devenue la bibliothèque de la Pléiade, justement avant que nous fassions notre édition c’est-à-dire c’était des notes très fouillées faites par des spécialistes qui sont des universitaires comme Beretta Anguissola, qui est un remarquable connaisseur de la peinture ancienne italienne, Daria Galateria, d’autres savants italiens, cette méthode n’est pas très différente de ce qu’on trouvait dans les éditions universitaires françaises mais les Italiens nous ont précédés pour ce qui est de Proust parce que jusque-là, par exemple dans l’ancienne Pléiade de Clarac-Ferré, les notes étaient minimales et portaient plutôt sur des points de texte que sur des points de connaissance ou d’érudition.

Un peu plus loin, vous dites quelque chose de votre propre méthode : « J’eus l’idée simple de présenter ces brouillons suivant deux axes, vertical et horizontal, dans l’ordre de la rédaction et dans celui de l’intrigue, en les numérotant en chiffres arabes et en chiffres romains. On pouvait ainsi suivre l’ordre de la rédaction et celui de l’histoire, et découvrir des trésors cachés, dont beaucoup sont encore inexploités ».
On confronte la génétique du texte avec le temps du récit, c’est bien cela ?
Oui, absolument.

« On pouvait ainsi découvrir des trésors inexploités ». Quels sont ces trésors ?
J’ai remarqué qu’en général les gens avaient peu lu ces esquisses et, dans les travaux scientifiques et autres, on ne les cite pas énormément, de temps en temps mais pas beaucoup ; et chez les amateurs j’ai rencontré des gens qui me disaient qu’en effet ils y avaient lu des choses formidables y compris d’ailleurs tel ou tel directeur éditorial de la Pléiade qui a suivi celui avec qui j’avais travaillé. Mais beaucoup de gens ne les ont peut-être pas lus. Et puis alors il y a toute de même une activité différente, qui est celle de l’ITEM (laboratoire du CNRS), mais avec des publications exhaustives et nous, nous avons voulu donner une présentation légère  des manuscrits, l’idée étant, sauf cas exceptionnel, de ne pas donner les ratures et d’indiquer les éditions, mais de ne pas dire à chaque fois « c’est en haut, en bas, à côté », donc on a simplifié, mais on n’a jamais trahi le texte.

Reynaldo Hahn croqué par Paul Delaroche.

Oui, je crois qu’il y a encore beaucoup de choses à découvrir mais moi-même j’oublie des choses qui s’y trouvent, et qui sont très intéressantes. Par exemple, vous verrez dans le cahier de l’Herne sur Proust à paraître, l’article de Nathalie Mauriac qui est extrêmement intéressant où elle évoque la disparition de l’audition d’une mélodie de Reynaldo Hahn, par le Narrateur, avec un phénomène de mémoire, etc. qui se trouve dans notre édition Pléiade, dans les esquisses, et qui se trouve même dans les placards Grasset des Jeunes filles et qui a été supprimé… remplacé par autre chose, non pas supprimé, mais tout a évolué et le nom de Reynaldo Hahn et le titre de la mélodie ont complètement disparu. Voilà donc des choses qui se trouvent dans les esquisses de la Pléiade et, quand je veux faire une conférence sur un point technique, je regarde ces brouillons parce que parfois les choses sont plus explicites, plus diffuses, plus pédagogiques, et utiles.

Du coup, Reynaldo Hahn aurait pu être un personnage de la Recherche…
Oui, oui, bien sûr. Au moins par là. Il faudrait voir s’il y a d’autres brouillons où il était, et où il a disparu.

C’est vrai que cette absence est bizarre, vous l’avez signalée à plusieurs reprises.
Je signale, dans l’avant-propos que je suis en train de rédiger pour le cahier de l’Herne, qu’il y a trois grands absents dans la Recherche : Robert Proust, Lucien Daudet et Reynaldo Hahn. On trouve tout le monde à part ça. On trouve même Henri Rochat.
Reynaldo Hahn est bien sûr dans l’amour de Swann pour Odette et il est beaucoup dans Jean Santeuil, mais Jean Santeuil Proust ne l’a pas publié justement. De même on pense que Lucien Daudet c’est le personnage de Charlotte Clissette dans Jean Santeuil. Quant à Robert il était dans le Contre Sainte-Beuve, « Robert et le chevreau », c’est un chapitre, et il a également disparu.

Vous avez traversé différentes époques de la critique littéraire. Vous citez souvent Léo Spitzer. Dans quelle mesure ce critique a‑t-il compté pour vous ?
Il a beaucoup compté pour moi, et pas seulement à propos de Proust, d’ailleurs. C’est extraordinaire comme approche, parce que c’est la littérature c’est vraiment ça. Ce n’est pas ce dont on parle, ce qu’on raconte. Cela commence véritablement avec les mots, c’est savant sans être barbant, en apportant un sens et je trouve que lui et Curtius, d’ailleurs deux germanophones, le font superbement, et les autres moins.

Vous voulez dire sans amphigouri ?
Oui, c’est à la fois très simple, c’est profond, c’est juste, c’est exactement la littérature parce que ce sont les mots.

Est-ce que cela a été une sorte de modèle, voire de matrice pour vous ?
Non, parce que j’avais déjà commencé et j’avais beaucoup avancé dans ma thèse avant de connaître… je ne sais pas l’allemand, avant de le connaître. Disons qu’en gros j’ai commencé ma thèse en 59 et la traduction de Spitzer a dû sortir à la fin des années 60… d’ailleurs très mauvaise, d’abord on a coupé un certain nombre de chapitres, on n’a que la moitié du corpus, tout ça reste à traduire et ne sera donc jamais traduit parce qu’on s’intéresse moins aujourd’hui à la critique littéraire. Et puis Curtius j’aurais pu le connaître plus tôt, mais pour des raisons que j’ignore j’ai fait cette lecture assez tard : c’est sorti aux éditions de la Nouvelle Critique en 1925. Donc j’avais bien avancé, ma méthode n’était pas la leur, mais elle partait aussi des formes.

Et le structuralisme, ça a compté dans votre parcours ?
Oui beaucoup, j’étais dedans en quelque sorte. J’en faisais comme Monsieur Jourdain sans le savoir mais de manière polie : je cherchais toujours à ne pas écrire de manière très technique.

Et cela vous rapproche d’un autre grand proustien, Bernard de Fallois. D’ailleurs, là où on attendait, dans les textes de de Fallois sur Proust, des références grecques et latines, c’est plutôt chez vous qu’on les trouve.
Je ne sais pas, je ne m’étais pas posé la question.

Il y a une forme de syncrétisme dans votre approche critique, dans votre façon de mêler les références anciennes, classiques, aux outils de l’analyse moderne.
Oui, c’est juste. J’ai toujours pensé d’ailleurs que Proust était, comme nous tous, l’héritier d’une culture, en effet, gréco-latine. Avec des éléments anglais ou allemands dans son cas. Moi-même ayant grandi là-dedans, dans le latin et le grec, à une époque où en sixième on faisait déjà 4 à 6 heures de latin par semaine chez les jésuites et où on commençait le grec en cinquième avec au moins 4 heures. Donc j’en profite. Je ne suis pas pour laisser dormir les choses et, quand je vois les références des grands thèmes, par exemple la descente aux Enfers, je suis tout heureux de retrouver le livre 11 de l’Odyssée ou le livre 6 de l’Enéide et je suis persuadé que Proust aussi. C’est pareil.Et la phrase longue surprend beaucoup moins quand on a fait des versions constamment, des discours de Cicéron avec des phrases de dix lignes par exemple.

Vous citez souvent Tacite.
Tacite, c’est stupéfiant, c’est un auteur que j’ai toujours admiré, c’est un auteur extraordinaire parce qu’il étrangle les choses tout à coup avec des formules… par exemple, à propos de l’avènement de Tibère je crois c’est At Romae ruere in servitium, « À Rome tout le monde s’est précipité dans la servitude », patres, consules, eques, « sénateurs, consuls, chevaliers ». En trois ou quatre mots vous avez tout. Ou encore la formule célèbre qu’on avait citée pendant la guerre d’Algérie : Ubi solitudinem faciunt, pacem appellant, « là où ils font le désert, ils appellent ça la pacification ». C’est formidable, à propos des Romains en Germanie.

C’est presque une définition de l’euphémisme…
… et de la grandeur du style classique, comme le dit très bien Gide, en dire moins engendre plus.

On a presque envie que ce texte d’introduction se poursuive longtemps, cette présentation de l’aventure éditoriale. Il y a une question que je voulais vous poser, et que j’ai déjà posée à Thierry Laget. Vous étiez un lecteur de l’édition Clarac et Ferré et puis ensuite vous avez constitué votre édition de la Pléiade. Comment est-ce que, dans votre esprit, les choses ont cohabité ensuite ?
J’ai conçu et j’ai eu l’idée qu’il y ait une concordance. Tout le monde était habitué à l’édition précédente, qui s’était très bien vendue, tout de même plus de 100 000 exemplaires, il fallait que les gens puissent s’y retrouver. J’ai conçu cela comme une continuité, Clarac-Ferré avaient une autre commande… à l’époque les pléiades étaient des livres légers, faciles à transporter, c’est pour ça que les gens sont restés longtemps très attachés à Clarac-Ferré, même maintenant certains auteurs ne citent que cela. Ils sont rares, mais ça existe. Donc, moi j’ai pris la suite avec un autre programme, je savais déjà qu’il fallait être beaucoup plus gros, et c’est ce que nous avons été, mais j’ai conçu cela comme quelque chose de parfaitement continu. D’ailleurs j’avais fait une visite à Clarac pour lui dire : « est-ce que ça vous ennuie… on me demande, etc. je ne veux pas avoir l’air de.. ».  Vous voyez ce qu’on peut dire dans ces cas-là. Et il me dit « mais non, allez‑y »… et je suis toujours resté lié avec son fils, qui était un très grand bibliophile, il y a eu assez récemment plusieurs catalogues entiers de sa bibliothèque à la librairie Vignes, il avait des choses stupéfiantes, ce qu’il ne disait à personne d’ailleurs et il admirait toujours beaucoup son père, mais chaque fois que je parlais à la librairie Gallimard ou ailleurs, il était là et donc il ne m’en voulait pas du tout. Je n’a jamais conçu notre édition en opposition avec la leur, je n’en ai jamais dit de mal, c’était simplement un autre programme. Et en un sens, je comprenais très bien qu’on préfère glisser dans sa poche un petit volume de Clarac-Ferré plutôt que mes gros « trucs ». Il m’est même arrivé de le faire moi-même !

Les choses ne se mélangeaient pas dans votre esprit entre l’ancienne édition et la nouvelle ?
Non, non. En gros c’est le même texte, on a toujours revu ces manuscrits. Le grand pas, il se situe vraiment entre l’ancienne édition Gallimard et la Pléiade Clarac-Ferré.

Proust jouait tous les rôles avant que Rivière ne le prenne sous sa coupe : attaché de presse, directeur du marketing, auteur, etc. Est-ce que le fait de tout payer et d’être à compte d’auteur avant Gallimard l’arrangeait selon vous ?
Je n’avais jamais pensé à ça, mais oui, probablement. Il s’est toujours plaint du travail de l’équipe de Gallimard, par exemple.

Quand il travaille avec Rivière, il est obligé d’avoir ce dialogue avec lui, alors qu’avant, il n’avait personne à qui parler…
Mais le dialogue a lieu plutôt pour la publication en revue que pour la publication en volumes. Rivière ne discute pas les volumes. En revanche Proust se plaint beaucoup de la réalisation technique, des coquilles, des fautes, mais c’est aussi sa faute…

Rivière avait compris très vite l’importance de Proust, l’exposition Proust Prix Goncourt le montrait bien, notamment lorsqu’il exhorte Gaston Gallimard à publier « tout Proust ».
Au fond, je ne crois pas pas que Gaston Gallimard aimait Proust. Il n’aimait pas grand-monde d’ailleurs, sinon les femmes. Les petits tirages d’À l’ombre des jeunes filles en fleurs, à coup de 500 exemplaires, montrent qu’il ne croyait pas en Proust, de même que le fait qu’il soit si avare en grands papiers…

Vous-même, êtes-vous collectionneur de lettres, d’éditions originales de Proust ?
Oui, un peu. Je ne possède pas d’éditions originales signées, mais j’ai des éditions originales. Mes parents en avaient une de Sésame et les Lys, qui a disparu, qui était dédicacée à Eugène Montfort, l’homme des Marges. Mais j’ai quelques lettres, très peu, entièrement par ma faute, d’ailleurs, parce qu’à une époque je méprisais le fétichisme des collectionneurs, j’imitais Proust, qui ne voulait rien avoir, et quand je me suis réveillé il était quasiment trop tard. C’est très tardivement que j’ai acheté quelques lettres, pas beaucoup, et tout à fait au hasard. La dernière, c’est celle que je publie dans ce volume, c’est la lettre à Félix de Vandenesse (Lucien Daudet). À vrai dire j’avais envie de faire un article sur cette lettre et je me suis dit que plutôt que de courir après, ce serait plus simple de l’avoir, donc je l’ai achetée. Elle était étrangement invendue.

Un enfant abandonné, que vous avez adopté…
Oui, exactement.
Si j’avais la fortune d’Edmond de Rothschild, j’aurais tout collectionné ! Et je collectionne aussi des choses tout à fait autres.

Qu’est-ce que vous avez voulu dire, pendant une des émissions de France Culture sur les entretiens avec Céleste Albaret, quand vous affirmiez qu’il faudrait une édition de référence par génération ?
En réalité, c’était un peu une boutade contre-productive. D’abord, ça poserait toutes sortes de problèmes, même de références bibliographiques pour ceux qui travaillent, de changer encore une fois d’édition. Il faudrait encore changer toutes les références, personne ne comprendrait plus : il y a encore plus d’ouvrages qui font référence à cette édition-là qu’à la précédente. Et puis, finalement, il n’y a pas tellement de choses à changer. Quand il faut ajouter des choses, quand des lecteurs m’écrivent et que je suis d’accord avec leurs remarques, ou qu’ils posent des questions et qu’on trouve des réponses, on change une note, on ajoute…

Au fur et à mesure des réimpressions ?
Oui, oui. Quand il y a lieu, pour des choses très importantes, on le fait.

Je ne savais pas que vous mettiez à jour aussi souvent votre édition.
Si, en principe. Le service de la Pléiade me demande, ou me demandait, si quelque chose était à changer au moment de la réimpression. Je demande aussi à mes collaborateurs, ceux qui vivent encore, ce qui est le cas de la plupart…
Il n’y a pas lieu de refaire l’édition de la Pléiade, donc. Il se peut que dans la datation des cahiers par exemple, les travaux de l’ITEM permettent (mais dans le fond le grand public s’en moque un peu) d’aller davantage dans le détail, mais ce n’est pas très grave en somme.

Et la biographie ? si les choses étaient à perfectionner, qu’est-ce que vous aimeriez rajouter ou changer ?
J’ai aussi fait des mises à jour sur ce livre. Je tiens un petit fichier informatique avec des corrections, par exemple je vais sans doute rajouter des choses, par exemple l’origine du nom de Swann. On pense désormais qu’il y avait un M. Swann près de Cabourg qui possédait le manoir de Chantepie et que Proust avait même pu le rencontrer d’ailleurs, à côté de Cambremer, tout vient ensemble, cela avait été publié dans Le Pays d’Auge, journal que tout le monde ne lit pas, il y a une dizaine d’année et Jean-Paul Henriet, l’ancien maire de Cabourg, s’en est emparé et va en parler dans le livre qu’il prépare, que je lui ai commandé d’ailleurs, pour Gallimard, sur Proust et Cabourg, qui sera un livre très riche, avec des archives et de nombreux documents. Donc c’est le genre de choses qu’il faut rajouter. Cela ne change rien au texte, mais ce n’est pas inintéressant. Cela reste une hypothèse, car il y a les stylos Swann et bien d’autres choses. Et enfin il y a ce que dit Proust à Harry Swann, qui est peut-être totalement faux. De même, pour la biographie, quand j’ai su qu’il y avait eu une rafle dans l’hôtel de passe de la rue de l’Arcade, et qu’on y avait trouvé « Marcel Proust, rentier », je l’ai signalé. Mais le plus dur de la biographie n’était pas, finalement, d’établir les faits, mais de leur trouver un sens.
Je ne vois pas grand-chose à changer.

Et l’enterrement ? vous m’avez dit à Chartres que vous vous êtes rendu compte récemment que vous aviez omis cet épisode…
Ça, je ne comprends pas, je ne comprends comment j’ai pu ne pas en parler… si vous voulez c’est une sorte de traumatisme, finalement, c’est ça : j’étais tellement frappé par la mort de Proust que je n’ai pas eu le courage de l’enterrer. C’est mon hypothèse… et je m’en suis aperçu il y a peut-être un an, et personne ne me l’a dit d’ailleurs !

Personne ne vous l’avait signalé ???
Bon, il y avait un éditeur chez Gallimard pour ce livre, et j’avais demandé à un spécialiste de Proust de me relire, mais personne ne l’a vu, personne ne m’a rien dit… c’est extraordinaire. Comme si finalement, après tout, ce n’était pas si mal comme ça.

Et vous allez faire quelque chose ?
Je vais laisser ça comme c’est. Après tout, parce que finalement ce que je ferais serait de seconde main, ou de dixième main. Puisque, au fond, vous êtes le premier qui me pose une question à ce sujet, depuis 1996. Je sais très bien comment tout ça s’est passé. Je savais comment je voulais terminer mon livre, je voulais finir par la très belle lettre à Reynaldo Hahn, les vitraux, le bouquet de fleurs. Je l’ai fait et il n’y avait plus de place pour rien après cela, je crois que c’est comme ça que ça s’est passé. C’était bien comme ça, un peu comme un roman, une œuvre d’art ou un poème, je me suis dit « je n’ai plus rien à changer », de toute façon j’étais complètement vidé par ce livre.

Vous aviez un sentiment d’achèvement, qui interdisait sans doute tout ajout.
Voilà, la boucle était bouclée. D’ailleurs j’ai toujours détesté les enterrements.

Revenons-en à votre Marcel Proust, Croquis d’une épopée, et notamment au tout dernier texte, lui aussi inédit. Cette conclusion sur la gloire de Proust vous permet de donner une forme définitive à ce livre. Et vous dites cela : « Or Proust a fait remettre à son éditeur, douze jours avant sa mort, la dactylographie de La Prisonnière. Le Temps retrouvé figurait bien, lorsque Proust est mort, sur cinq cahiers numérotés par lui. L’ensemble, monumental, est donc terminé : le mot Fin a été inscrit à quatre reprises successives, reporté par l’allongement de la dernière phrase comme l’algue par la marée montante ».
J’ai l’impression qu’il y a  beaucoup de sous-entendus dans ce passage.

Il y a eu toute une polémique, tout un courant, c’était à la mode à une époque de dire que la Recherche était une forme ouverte, incomplète. On disait que l’œuvre de Proust était inachevée, et c’est à cela que je fais allusion. Je ne crois pas du tout qu’il s’agisse d’une œuvre inachevée, en tout cas elle est terminée, ou plutôt elle est achevée, mais pas terminée si on veut.

Si pour la Recherche on utilise la métaphore d’une voiture, mettons la Rolls d’Agostinelli ou d’Albertine, on peut imaginer que la Rolls est livrée mais qu’il manque quelques finitions, ou qu’une aile mérite d’être lustrée à la peau de chamois, mais la Rolls est bel et bien complète, prête à rouler, toutes les pièces sont là…
Oui, il y a un ou deux personnages qui sont morts et qui réapparaissent, des petites choses, comme on en trouve aussi chez Balzac d’ailleurs. Cela s’arrange facilement et c’est très bien comme c’est. C’était la mode de dire que l’œuvre était ouverte, et pas achevée. Et surtout, les théoriciens des cahiers sont très sectaires, très souvent, et des tenants de cette position. C’est au point que, leur rêve, c’est de reconstituer les cahiers de brouillon, en piquant des pages que Proust a lui-même collées ailleurs. C’est cette idée que l’œuvre est toujours en mouvement, vibrionnante… c’est d’ailleurs intellectuellement stimulant je dois dire…

Cela l’est sans doute, mais il n’empêche que le goût  de la symétrie chez Proust, que vous avez souvent signalé, l’a obligé à refermer tout cela assez en amont, car il savait bien comment les choses allaient finir pour lui.
En cas d’accident, il avait pris ses précautions… l’obsession de la cathédrale n’est pas gratuite. C’est d’ailleurs ce que j’ai voulu montrer dans Proust et le roman. À quel point c’était un travail d’artisan exceptionnel et non pas une improvisation torrentielle. Et c’est pour ça que je ne le compare pas du tout à Céline.

Entretien réalisé le 21 septembre 2019 à Paris.

Jean-Yves Tadié présente son ouvrage à l’hôtel littéraire Le Swann le 10 décembre.

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