Kafka miroir de Proust

Photo des biographies de Proust par Painter et de Kafka par Reiner Stach

Tocqueville écrivit notoirement qu’on ne pouvait pas comprendre la Révolution française en restant à Paris1. Dans le même esprit de perspective, peut-être avons-nous aussi besoin d’aller à Prague, sur les traces de Franz Kafka (1883−1924), pour bien comprendre Marcel Proust (1871−1922). La biographie sur Kafka publiée en trois volumes par Reiner Stach, au bout de dix-huit années de recherche frisant l’odyssée, et récemment traduite en français2, nous en donne l’occasion.

Et s’ils s’étaient rencontrés, Marcel Proust et Franz Kafka, lors du passage de ce dernier à Paris en octobre 1910 ? Il semblerait que les deux grands génies littéraires du XXe siècle n’aient pas entendu parler l’un de l’autre jusqu’au bout de leurs courtes vies. Mais la biographie massive de Reiner Stach sur Franz Kafka (2700 pages) éclaire sur ce qui eut pu avoir lieu : un moment probablement décevant.
En 1910, Proust avait douze ans d’avance sur Kafka et était en pleine écriture du premier tome de son chef‑d’œuvre3. Kafka, lui, « ne savait pas encore qui il était4 », sa confiance en ses talents d’écrivain ne démarrant qu’en septembre 1912 avec la rédaction nocturne d’une nouvelle, Le Verdict. Surtout, Kafka n’avait pas l’autorité d’un Proust, le charisme social. « C’était un homme qui ne disait rien quand on ne lui posait pas de questions5 »conclut Stach sur Kafka, magnifiquement. Si Proust savait lui aussi écouter, aurait-il eu de la patience pour un grand timide au mutisme étrangement observateur et à niveau social moindre ?
Nous défendrons ici la thèse que cet hypothétique café parisien eut été inférieur à la trentaine de minutes. Car si Proust était occupé à faire la synthèse du XIXe siècle, Kafka lui se projetait déjà dans le XXIe sans trop le savoir. Ils n’étaient pas du même monde en fait.

Origines et surfaces sociales

Tout commence souvent avec les parents. Proust est l’ainé d’un couple à fort capital financier et symbolique : un père professeur de médecine, renommé, précurseur, une mère issue de la riche bourgeoisie juive alsacienne, cultivée, soignée. Des livres partout. De la musique. Un frère cadet agréable. Les beaux quartiers de Paris.
Les parents de Kafka, eux, ont connu la faim à la campagne6 avant l’ascension sociale à Prague. La fatigue d’ouvrir son magasin chaque aurore et de le développer malgré les violences antisémites. La perte de deux fils en bas âge, grand traumatisme pour Franz Kafka qui ne parviendra jamais à les remplacer aux yeux du père – ce dernier ne comprenant ni le travail de bureau le jour, ni l’envie d’écrire la nuit du seul fils restant. Une lassitude se propageant jusqu’à la mère avec les années : « elle aimait son fils […] mais elle aussi avait cessé de reconnaitre en Franz son propre sang7 ».
Kafka travaillait pourtant, vraiment, à la différence d’un Proust qui culpabilisera longtemps de son oisiveté avant de s’enfermer chez lui pour écrire La Recherche. On apprend même grâce à Reiner Stach que Kafka était un très bon évaluateur du risque assurantiel, un de ces nouveaux métiers encore trop abstrait pour sa famille de commerçants. Kafka était tellement doué pour garantir le recouvrement des créances industrielles qu’il fut réformé et ne put se battre pendant la Première Guerre mondiale, contre sa volonté8.
Malgré ces succès, Kafka méprisait ce qu’il incarnait en semaine – cette montée d’un secteur tertiaire alors primitif se posant au-dessus de ceux qui fabriquent (paysans, artisans, industries). Dans son Journal ou dans ses romans Le Procès et Le Château, on savait le gout de moquerie de Kafka pour l’expansion de services administratifs à la complexification hiérarchique absurde. La biographie de Stach ajoute une incroyable scène de fou rire de Kafka en plein discours officiel d’un chef important quoiqu’au stress un peu ridicule et au corps un peu gras. Stach estime que Kafka ne fut pas licencié – à nouveau – parce qu’il était indispensable à son département. « Et il le savait bien9 », précise le biographe.

Hommes vs. machines

C’est aussi cette vie de bureau qui permit à Kafka de sentir l’influence grandissante des machines sur l’économie et sur la société. Kafka assiste en direct à la détresse des ouvriers victimes soit du remplacement de leur travail manuel par une innovation, soit du mauvais fonctionnement tragique d’un nouvel appareil dont la mise au point était encore perfectible. Stach nous apprend que Kafka avait du respect pour les plus humbles et qu’il protégeait souvent les employés tchèques de son père au magasin familial, ce qui irritait profondément ce dernier pour qui le salarié était au mieux un coût, au pire un voleur10.
Voilà qui explique la capacité de Kafka à intégrer les nouvelles technologies dans ses écrits (cinéma, moteur, électricité) mais aussi à en peindre les effets parfois délétères sur l’âme. Le premier chapitre du Disparu en fait état, avec ce marin responsable de moteurs désormais autonomes et estimant « qu’il ne vaut plus rien11 ». Plus loin dans ce même texte, Kafka anticipe le dérèglement cognitif de notre époque en écrivant « qu’il y avait tellement d’affiches dans la rue que plus personne ne croyait ce qu’elles disaient12 ». Kafka rencontre, voyage, évalue, lit, écoute, note. Il accumule des sociologies, des parcours, et au bout il parvient à dégager non seulement ce qui est mais ce qui va être.
En forçant le trait légèrement, on pourrait dire que Proust dresse les funérailles d’une aristocratie qui avait déjà perdu face à la bourgeoisie au XIXe siècle tandis que Kafka annonce prématurément la naissance d’un Occident sans villages et sans usines. Le premier fait un des plus beaux hors-sujet de la littérature mondiale. Le second se niche dans son époque à l’intersection entre innovations de rupture, violences politiques et classes laborieuses. Le radar de Kafka fut, à dessein, plus anticipateur que celui de Proust.

Horizons géographiques

On pourrait presque mesurer la portée de ces deux radars par la géographie. Le cheminement de Marcel Proust tient dans un étroit triangle ouest-européen Bretagne-Amsterdam-Venise dans lequel nous pouvons placer Paris, la Normandie, Combray et le lac Léman. Ses gouts littéraires le prolongeaient en Russie ou en Angleterre. Mais là encore, c’est la noblesse déchue qui intéresse souvent le romancier français. Anna Karénine, Middlemarch, Les Hauts de Hurlevent.
Avec Kafka, nous opérons dans un carré Rostock-Tatras-Milan-Paris. Un carré au volume double du triangle de Proust, fédérant des territoires européens plus dynamiques : le dernier amour sur la Baltique allemande, les cures thermales de Slovaquie, les vacances italiennes, l’amitié à Paris. Au milieu de ce carré : Prague bien sûr, la ville natale, des séjours à Berlin, Munich, Weimar, la Suisse aussi et enfin cette mort terrible dans une banlieue est de Vienne13.
Surtout, Reiner Stach nous apprend que Kafka portait sa curiosité plus loin que son homologue français : le minimalisme japonais qui influencera son style épuré14, la culture populaire des Juifs russes, les Français bien sûr (Flaubert surtout), l’Amérique saisie avec justesse, entre vulgarité et mouvement, l’envie de Palestine tout au long de sa vie et qui ne sera jamais réalisée en raison de sa santé principalement. Kafka apprend d’ailleurs l’hébreu en plus de l’allemand et du tchèque.

Limite kafkaïenne

Stach hésite à écrire que Kafka se serait sauvé en Israel dans les années 1930 s’il avait surmonté sa tuberculose. D’un côté, il rappelle l’étonnant don de prescience de Kafka sur les méthodes totalitaires à venir dans Le Procès. Il dévoile aussi cette honte diasporique « de vivre sous protection » qui tourmentait l’auteur et ensuite son apprentissage de métiers agricoles pour rejoindre les autres pionniers palestiniens15 – là encore à la fureur du père qui y vit un risque de déclassement social puisque lui s’était justement sorti péniblement des champs bohémiens. De l’autre, Stach estime que Kafka n’aurait pas pu supporter le quotidien de dureté des premiers sionistes. Il aimait l’ordre, un certain confort, son titre de docteur16.
Une autre limite kafkaïenne est son incapacité à prendre au sérieux la politique, la guerre ou les idéologies. Dans Le Procès, ses juges sont d’abord des incompétents ne disposant d’aucun bureau respectable et ne conservant aucune archive au propre. Le nazisme a malheureusement fait preuve d’un talent organisationnel qu’il n’avait pas anticipé, comme beaucoup. « Kafka aime mieux passer à côté de son sujet que de désobéir à la logique de son image17 », explique son biographe.
Proust intègre donc mieux l’actualité dans son roman – qu’il s’agisse de l’affaire Dreyfus ou de la Première Guerre mondiale. Sauf que Kafka visait lui à la fois un détachement maximal et une captation de l’énergie ambiante. Quand l’auteur praguois vient en France ou en Italie, il ne flâne pas à Venise ou à Honfleur : il file en voiture à l’Hippodrome de Longchamp ou alors il assiste au décollage héroïque des premiers avions. Proust n’est pas indifférent à ces grandes ruptures technologiques bien sûr. Mais c’est Kafka qui en saisit les effets sociétaux profonds. Proust traite le progrès assez marginalement dans l’ensemble et toujours sous son filtre psychologique habituel, où la supériorité du perçu vient diminuer l’explosivité de son époque. Kafka comprend puis mesure la force de cette explosivité sur notre monde.

Un animal farouche 

Si Proust préférait les vieilles pierres aux grands explorateurs, sa conversation demeurait plus charmante que celle d’un Kafka. Sa personnalité aussi. Proust déployait des efforts considérables en société même s’il est devenu plus susceptible et plus exigeant avec l’âge aux dires de Paul Morand ou de Jean Cocteau par exemple.
Kafka lui n’a jamais fait d’efforts. Il pouvait se montrer dictatorial avec ses sœurs et il s’intéressait peu à l’amitié18 selon Stach. Quant aux femmes, il avait un tel mépris du désir sexuel qu’elles lui apparaissent instinctivement comme des êtres sales, impurs. La naissance d’un enfant n’est que mucosités dans son journal. Peu de fibre paternelle. Son biographie explique « qu’il a passé sa vie à résister aux invitations des autres19 ». Un animal farouche et peu digne d’approche à première vue.
Et pourtant. Kafka a été très aimé par quelques êtres choisis. « Les gens voyaient qu’il aimait écouter20 », écrit Stach avec douceur. Il était dénué de préjugé, de violence, de vanité. Végétarien aussi (une rareté en 1900), aimant les animaux. S’il a fait subir un enfer de tergiversations à ses amantes ou fiancées, Kafka aidait toujours ces dernières à se réaliser, notamment dans leur carrière. Là aussi Kafka est en avance, trop en avance, car il ne comprit pas que les écarts de salaire d’alors entre hommes et femmes rendaient ce type de parité impossible. Il rêvait d’une épouse-partenaire ajoutant son salaire à celui (modeste) d’un écrivain reclus. « Or les femmes trouvaient étrange cet homme qui n’avait pas d’intérêt pour le destin du monde21 ». C’était trop demander aux circonstances.

Kafka, humain majeur

Tout ceci rend le personnage de Kafka particulièrement attachant. Et limpide. C’est parfois ce qui manque à la biographie de Proust, dont le caractère est plus souvent signalé par des négatives. « Faux paresseux », « faux égocentrique », « faux neurasthénique », « faux snob », « faux cynique22 ». On a parfois du mal à cerner ce qui est « vrai » chez Monsieur Proust, à côté de son roman. Kafka, lui, ne présente pas ce problème. Sa sexualité est bancale certes, mais comprise ; son judaïsme est entier, deviné, cerné d’adversaires directs – à la différence d’un Proust qui a la chance de voir la France basculer du bon côté au moment de l’affaire Dreyfus. Peut-être est-ce ce contexte local qui rend Kafka plus brutal à certains moments, plus méfiant, mais on ne lui connait pas de réactions soit de méchanceté ou de commisération. A l’inverse de Proust, Kafka ne se plaint pas. Jamais. Milena Jesenska, l’une de ses dernières amantes, morte plus tard au camp de Ravensbrück, posa ces mots après leur rupture :

« Ce qu’on met au compte de l’anormalité de Franz est tout ce qui fait sa valeur. […] Je crois plutôt que c’est nous tous, la terre entière, tous les humains, qui sommes malades et qu’il est le seul à être sain et à voir juste et à sentir juste23 ».

Milena perçut en 1921 ce qui allait advenir. De marginal solitaire, Kafka est devenu un adjectif mondial. Il s’est infusé comme un décodeur dans tous les arts – Haruki Murakami, David Bowie, Radiohead, Stanley Kubrick, Orson Welles, Terry Gilliam, Salman Rushdie, Philip Roth, Hannah Arendt, David Graeber. Là où Proust perfectionne un style assez ondulé tirant ses racines chez Montaigne ou Rousseau, Kafka propose une littérature sèche et abordable, qui s’est exportée massivement sans avoir de passé apparent.
Voilà pourquoi cette biographie granulaire de Reiner Stach était nécessaire : si Proust a écrit l’œuvre majeure de son temps, Kafka en fut, lui, l’humain majeur.

  1. « […] quiconque n’a étudié et vu que la France ne comprendra jamais rien, j’ose le dire, à la Révolution française », In A. de Tocqueville, L’Ancien Régime et la Révolution, Folio histoire, p.78, ed. de 1967. Première édition parue en 1856. ↩︎
  2. Traduction française établie par Régis Quatresous pour les éditions Le Cherche Midi. Tome I : Le temps des décisions (2023) ; Tome 2 : Le temps de la connaissance (2023) ; Tome 3 : Les années de jeunesse (2024). ↩︎
  3. Il s’agit bien sûr du livre Du côté de chez Swann (1913), premier tome d’À la recherche du temps perdu. ↩︎
  4. Stach, Les années de jeunesse, Tome III, p.588 ↩︎
  5. R. Stach, Le temps de la connaissance, Tome II, p.289 ↩︎
  6. R. Stach, Les années de jeunesse, Tome III, p.396 ↩︎
  7. R. Stach, Le temps des décisions, Tome I, p.72 ↩︎
  8. R. Stach, Le temps de la connaissance, Tome II, pp.89–99 ↩︎
  9. R. Stach, Les années de jeunesse, Tome III, pp.501–503 ↩︎
  10. R. Stach, Les années de jeunesse, Tome III, p.84 ↩︎
  11. F. Kafka, Le disparu, ed. Pléiade de 2018, p.8. Date d’écriture par Kafka : 1913.  ↩︎
  12. Ibid, p.251 ↩︎
  13. Voir le podcast de Ruth Zylberman, « Felice, Milena, Dora, Ottla : quatre femmes avec Kafka », France Culture, avril 2022 ↩︎
  14. R. Stach, Les années de jeunesse, Tome III, p.313 ↩︎
  15. R. Stach, Le temps des décisions, Tome I, p.128 ↩︎
  16. R. Stach, Les années de jeunesse, Tome III, p.145 ↩︎
  17. R. Stach, Les années de jeunesse, Tome III, p.145 ↩︎
  18. R. Stach, Le temps de la connaissance, Tome II, p.372 ↩︎
  19. R. Stach, Les années de jeunesse, Tome III, p.257 ↩︎
  20. R. Stach, Le temps des décisions, Tome I, p.523 ↩︎
  21. R. Stach, Les années de jeunesse, Tome III, p.352 ↩︎
  22. J’utilise ici la biographie de George Painter publiée en 1965, Marcel Proust, 1871–1922, et l’essai de Jean-François Revel publié en 1960, Sur Proust. ↩︎
  23. R. Stach, Le temps de la connaissance, Tome II, p.552 ↩︎

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