Marcel Proust, personnage de Roald Dahl

Published by Nicolas Ragonneau on

Superbe idée de la collection Quarto, qui réunit en un volume tous les textes de Roald Dahl pour adultes sous le titre Contes de l’inattendu, précédés d’une belle introduction de Julien Bisson, et accompagné d’un dossier inédit. Entre autres textes drôlissimes et lubriques, d’un féminisme souvent subtil et tournant toutes les vanités en dérision, le roman Mon Oncle Oswald (1979), dont Marcel Proust est l’un des personnages. Un texte méconnu en langue française qui mérite le détour, pour des lecteurs amateurs de farce et de fesse.

Quand je me suis levé, la mer Baltique était gelée par endroits. Je me suis habillé, j’ai enfilé à grand-peine mon pantalon de pêche, j’ai marché dans l’eau à pas feutrés et, entre les gros blocs de granit, j’ai aperçu un mouvement en surface. J’ai lancé ma mouche à l’endroit du remous et j’ai pris ma première truite de mer de la journée.
Mon ami Barry Ord Clarke m’avait invité pour le week-end de Pâques sur l’île de Tjøme, à moins de 2h d’Oslo. Mais ce matin-là, il a quelque chose à me montrer à la pointe sud de l’île, un endroit très touristique en été qu’on appelle verdens ende, le « bout du monde », ces finisterres qu’on trouve dans tous les confins pour désigner les points les plus orientaux, méridionaux, occidentaux ou septentrionaux d’une île ou d’un continent. J’imagine qu’il s’agit d’un coin de pêche secret, où elle sera miraculeuse, mais c’est une surprise d’un autre genre qui m’attend.

Pêche à la truite dans les paysages de Sacrées Sorcières

« C’est ici que Roald Dahl venait passer tous ses étés chez sa grand-mère » me dit Barry en désignant une grosse bâtisse traditionnelle transformée en hôtel sans charme. Et soudain tout se met en place :  je reconnais en un instant les paysages familiers de Sacrées Sorcières, qui forment notre terrain de pêche à la truite de mer.
Au contraire de bon nombre de lecteurs élevés à James et la pêche géante ou de Charlie et la chocolaterie, Barry, le mancunien exilé en Norvège, connaît les textes pour adultes de Roald Dahl, et notamment les aventures libidineuses de l’Oncle Oswald.

« À cet égard, un art populaire par la forme eût été destiné plutôt aux membres du Jockey qu’à ceux de la Confédération générale du travail ; quant aux sujets, les romans populaires ennuient autant les gens du peuple que les enfants ces livres qui sont écrits pour eux ». Roald Dahl aurait assurément pu faire sienne cette remarque du Narrateur dans Le Temps retrouvé, lui qui s’érigeait contre les classements et les genres romanesques visant des publics parfaitement ciblés. En effet, il avait toujours refusé l’idée d’une littérature se couchant dans des lits trop bien bordés.
« Expect the unexpected » (littéralement « attendez-vous à l’inattendu ») disait Dahl avec un sens de l’antiphrase que n’aurait pas renié Tomi Ungerer, un autre dynamiteur de genres. Et comme l’Alsacien érotomane, le Gallois ne craignait pas de délaisser ses œuvres pour la jeunesse pour se consacrer à de bien plus lestes activités artistiques.
Et Proust dans tout cela ? J’y viens, j’y viens.

Le plus grand fornicateur de tous les temps

En 1965, Roald Dahl publie une nouvelle intitulée « The Visitor » (« L’invité » dans la traduction française de Maurice Rambaud), dans laquelle il introduit le personnage d’Oswald Hendryks Cornelius (par l’intermédiaire de son neveu, le narrateur de toutes ses aventures) , bon vivant, amateur de porcelaine chinoise, d’opéra, collectionneur de scorpions et de cannes mais aussi séducteur de femmes impénitent et obsédé sexuel. Dès cette première apparition, Oswald sert de cible et de défouloir à Roald Dahl pour moquer les travers de la sexualité masculine et il ne tarde pas à revenir dans une autre nouvelle publiée dans Playboy en 1974, « Chienne » (« Bitch »). Puis en 1979, Oswald est le héros d’un roman complet, délirant et hilarant, My Uncle Oswald : il y est décrit comme « le plus grand fornicateur de tous les temps ». Ayant découvert, dans les premières années du XXe siècle, un scarabée qui, une fois réduit en poudre, se révèle un aphrodisiaque ultra-puissant, il ne tarde pas en épuiser les possibilités en se déchaînant sur le sexe faible. Mais Oswald finit rapidement par se lasser de cette mécanique sadienne et forme de nouveaux plans, avec l’aide de Yasmin, une complice : pourquoi ne pas se servir de l’aphrodisiaque de façon plus inventive et lucrative ?

Je ne dévoilerai pas davantage de l’intrigue pour n’en pas divulgâcher les innombrables rebondissements, mais c’est le point de départ d’aventures scabreuses, picaresques et burlesques mettant en scène les plus grands cerveaux et artistes de l’époque, parmi lesquels Renoir, Monet, Picasso, Matisse, Nijinsky, Stravinsky, Thomas Mann, Joseph Conrad, George Bernard Shaw, Sigmund Freud, Arthur Conan Doyle, et… Marcel Proust.
Ainsi Proust devient-il, comme Céleste Albaret, qui aussi fait une apparition dans Mon oncle Oswald, un personnage de roman. J’ai bien tenté de savoir quel lecteur de Proust Roald Dahl avait éventuellement été, mais du côté du Roald Dahl Museum les recherches n’ont rien donné. En dehors de Mon oncle Oswald, nulle trace de Proust dans sa correspondance ou ses entretiens.

Stephen Hudson, le premier ?

Dès la mort de Proust, personnage mythique et romanesque déjà de son vivant, il devient un objet de fantasmes et de fiction. Proust est une fiction proclamait François Bon en 2013 dans le titre de son livre (au Seuil), qui sonne à la fois comme un constat et comme un programme. Qui a été le premier à suivre cet adage et à faire du reclus du Boulevard Haussmann un personnage de fiction ? Je n’en ai pas la moindre idée, mais il est possible que Stephen Hudson fût pionnier dans le genre avec sa nouvelle « Céleste » (1925, mais publiée en 1930 dans Céleste and other sketches, The Blackamore Press, reprise en traduction française dans le cahier de l’Herne Proust publié par Jean-Yves Tadié en 2021). Hudson était le nom de plume de Sydney Schiff, un ami de Proust qui traduisit Le Temps retrouvé à la mort de Kenneth Scott Moncrieff.
Dans tous les cas, voilà une belle idée d’étude ou de thèse : le professeur et traducteur italien Giuseppe Girimonti Greco travaille justement sur cette question depuis des années. Il a traduit Chercher Proust de Michaël Uras (qui fait aussi de Proust le personnage principal de sa nouvelle Incubo Proust) et cite Les enquêtes de Monsieur Proust de Pierre-Yves Leprince parmi ses objets d’étude. Sachant cela, je lui ai envoyé ma brève uchronie de 2019, Proust-Commercy 1915, publié à La Pionnière sous l’hétéronyme de Maurice Vendôme, une nouvelle épistolaire dans laquelle je fais mourir Marcel Proust à Verdun. J’espère pouvoir publier un article de Giuseppe sur « le personnage Marcel Proust » dans les œuvres de fiction prochainement.

Categories: Proustiana

1 Comment

Leprince · 2 novembre 2021 at 11 h 54 min

Je suis désolé de passer de la révélation essentielle générale, que nous devons à Proust sur le Temps, la dimension humaine par excellence, à la minuscule dimension temporelle qui est la mienne : je n’aurai pas le temps de lire ces textes, dont je vous remercie vivement de nous les signaler – pas même la traduction de mon grand ami Giuseppe Girimonti Greco, qui a la bonté de signaler les romans où j’ai osé, moi aussi, introduire un personnage qui ressemble à un certain Monsieur Proust…

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