Proust et la botanique : entretien avec Michel Damblant

Publié par Nicolas Ragonneau le

Michel Damblant
Michel Damblant en immersion dans son jardin Éden du voyageur à Belle-Île en mer / collection Michel Damblant

Le jardinier Michel Damblant, dont l’extraordinaire jardin Éden du voyageur se visite à Belle-Île en mer, publie Voyage botanique & sentimental du côté de chez Proust (Georama, 2019). Un gros livre, richement illustré, qui lui permet de conjuguer deux de ses passions : la Recherche et l’univers des plantes.

Voyage botanique & sentimental du côté de chez Proust, livre de Michel Damblant

Qui a dit qu’une belle plante n’était pas le genre de Marcel ? L’importance des plantes et des fleurs dans À la recherche du temps perdu est bien connue : cette présence obsédante et paradoxale (pour un asthmatique) a fait l’objet de plusieurs essais, dont l’excellent Jardin d’hiver de Mme Swann de Claude Meunier (Grasset). Mais jamais sans doute cet élément n’avait été évoqué de façon aussi exhaustive et systématique que dans Voyage botanique et sentimental du côté de chez Proust (préfacé par Catherine et Bénédicte Liber, les très proustiennes libraires du café littéraire Liber&Co à Palais). Tout simplement parce que son auteur, Michel Damblant, est un authentique jardinier, un scientifique globe-trotter, et non un littéraire. Son regard n’en est que plus original et digne d’intérêt, un regard par delà le bien et le mal qui est celui du naturaliste fasciné par la puissance du texte de Proust et ses correspondances virtuoses. J’ai profité de ma présence cet été à Belle-Île en mer pour visiter le jardin de Michel en compagnie d’autres estivants, et j’en ai rapporté cet entretien.

Commençons par une question sans botanique. Vous avez lu la Recherche en quatre mois, et sans doute le crayon à la main pour les besoins de votre livre, mais quelle a été votre première impression de lecteur ?
Michel Damblant : En fait j’ai relu la Recherche que j’avais plusieurs fois tenté de lire intégralement sans jamais arriver au bout. Cette fois-ci, ce fut effectivement le crayon à la main et cette « recherche du jardin retrouvé » m’a littéralement tenu en haleine ; ce qui m’a permis d’apprécier les passages sans plantes. Ma lecture ne consistait plus à suivre une histoire (d’ailleurs souvent difficile à suivre), mais je parcourais le texte en savourant les passages qui me touchaient, et qui ne concernaient pas systématiquement les plantes. Très vite, j’ai porté un vif intérêt aux personnages et j’ai voulu savoir quelles étaient les personnes vivantes dont Marcel Proust s’était inspiré. C’est pourquoi mon livre s’appelle « voyage botanique et sentimental », je me suis permis d’y présenter une véritable galerie de portraits des figures de la Recherche ainsi que des personnes de l’entourage de Proust.

Votre connaissance de Proust excède la lecture de la Recherche. Vous avez lu beaucoup de livres consacrés à Proust ?
M.D. : Oui, dès la fin du premier tome j’ai commandé et lu la biographie de Painter, puis d’autres ainsi qu’un bon nombre de livres sur Proust et son œuvre. Bien entendu, la Recherche n’est pas une autobiographie mais l’œuvre gagne en clarté quand on connaît la vie de l’auteur. De plus, les études faites par d’éminents critiques mettent en avant des aspects subtils qui n’apparaissent pas à la première lecture. C’est dans ma nature de me documenter le plus possible sur les sujets qui m’intéressent.  Je n’ai pas lu l’intégralité de la correspondance mais assez pour comprendre que Proust fait feu de tout bois et qu’il a transposé dans les quelques lieux sélectionnés de la Recherche, des scènes, des paysages, des situations, des conversations situés dans tous les endroits où il avait vécu. Cela lui permet d’évoquer par exemple de nombreux végétaux qu’il a pu remarquer au bord du lac Léman quand il  a séjourné à Évian, bien que rien dans la Recherche n’évoque cette région.   

Pendant la visite de votre jardin, vous avez cité conjointement Darwin (« Il n’ y a pas de morale dans le règne animal ») et Jean-Yves Tadié (« Ne cherchez pas de morale dans l’œuvre de Proust »).
M.D. : Je parle systématiquement de Darwin dans mes visites et depuis la parution de mon livre, j’évoque également Proust. Quand ils sont en fleurs, je ne manque pas d’évoquer le passage sur les Lythrum salicaria qui poussent le long de mon bassin et que Proust a vraisemblablement trouvé dans un traité de Darwin nommé Les différentes formes des fleurs chez les plantes de la même espèce.

« […] l’existence de la sous-variété d’invertis destinée à assurer les plaisirs de l’amour à l’inverti devenant vieux : les hommes qui sont attirés non par tous les hommes, mais – par un phénomène de correspondance et d’harmonie comparable à ceux qui règlent la fécondation des fleurs hétérostylées trimorphes, comme le Lythrum salicaria – seulement par les hommes beaucoup plus âgés qu’eux. »

Sodome et Gomorrhe
Le jardin Éden du voyageur / Collection Michel Damblant

Comment jugez-vous les connaissances de Proust en botanique ? 
M.D. : Les connaissances botaniques de Proust sont excellentes ; j’en explique les raisons dans mon livre. 
Tout d’abord une sensibilité privilégiée pour le monde végétal que l’on retrouve par la présence des plantes (aubépines, lilas) dans les souvenirs d’enfance du premier tome. Sensibilité qui durera sa vie durant, les plantes étant présentes tout au long de la Recherche, alors que les animaux (y compris les oiseaux) y sont très rares. Les insectes sont nombreux car liés à la fécondation des plantes à fleurs.
Son professeur de sciences naturelles à Condorcet, Georges Colomb, un excellent pédagogue, lui avait donné des bases solides se botaniques. Plus tard, dans la Recherche, il s’est servi du fait que l’hermaphrodisme est largement répandu dans la nature pour justifier l’inversion.

Quels botanistes et naturalistes lisait-il ? 
M.D. : Proust consultait régulièrement la flore de Bonnier et s’intéressait également aux phénomènes de l’évolution dont il avait étudié les divers aspects dans L’origine des espèces de Darwin ainsi que dans L’intelligence des plantes de Maurice Maeterlinck. Ces deux auteurs sont d’ailleurs plusieurs fois mentionnés dans la Recherche. Ostensiblement, Linné, le grand naturaliste suédois ne lui était pas inconnu, même s’il ne le cite pas. Ce dernier avait publié la vers 1760, Préludes aux noces des plantes. Plusieurs passages de la Recherche évoquent des « mariages de plantes », celui-ci étant mon préféré :

« Et je dirai à votre Altesse que c’est Swann qui m’a toujours beaucoup parlé de botanique. Il me montrait des mariages extraordinaires de fleurs, ce qui est beaucoup plus amusant que les mariages des gens et a lieu d’ailleurs sans lunch et sans sacristie » 

Le côté de Guermantes
Extrait de la Flore de Bonnier (première partie, 1894). Comme Proust, Gaston Bonnier meurt en 1922, sans pouvoir achever son grand œuvre.

Pour les insectes, ses sources étaient encore Maeterlinck, mais aussi Fabre ?
M.D. : Bien entendu, les Souvenirs entomologiques de Jean-Henri Fabre publiés à partir de 1879 ont révélé au grand public des aspects tout à fait originaux de la vie des insectes. Les dix séries ont toutes eu beaucoup de succès. D’ailleurs Proust cite Fabre au sujet de la guêpe parasitoïde (un parasitoïde est un organisme qui se développe sur ou à l’intérieur d’un autre organisme jusqu’à en provoquer la mort) Cotesia rubecula. Ce qui est remarquable, c’est comment Proust utilise cette macabre particularité pour illustrer la cruauté de Françoise, cette « méchante bonne » qui détruit la situation (sans doute bien modeste) de celle connue uniquement sous le qualificatif de « fille de cuisine ».

Je reviens à Darwin. Vous disiez que vous aviez surpris Proust en flagrant délit de plagiat d’une page de Darwin. De quelle page s’agit-il ?
M.D. : Dans Les différentes formes des fleurs chez les plantes de la même espèce, en accès libre via ce lien :https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6375329x/f7.image.texteImage
Je n’ai pas parlé de plagiat mais de « copié-collé » pour faire un raccourci. Cependant s’il est vrai que les passages sur les primevères et les salicaires sont tirés de ce texte de Darwin, je dois moduler mon propos et préciser, comme cela apparaît à la lecture des deux textes, que Proust a écrit un brillant résumé très argumenté des explications techniques et pleines de jargon de la version originale.
Pour la primevère, première page du premier chapitre :

« Les botanistes savent depuis longtemps que le Pain de coucou (Primula veris, var. officinalis) existe sous deux formes, à peu près égales en nombre, qui diffèrent l’une de l’autre par la longueur de leurs pistils et de leurs étamines. Cette différence a été jusqu’à moi considérée comme un cas de simple variation, mais cette manière d’apprécier, comme nous allons le voir, est loin d’être exacte. Les horticulteurs anglais qui cultivent le Polyanthus et l’Auricula avaient depuis longtemps observé les deux espèces de fleurs et avaient donné aux plants qui étalent leur stigmate globulaire à l’ouverture de la corolle, le nom de « en tête d’épingle » ou « à l’ œil en épingle», et à ceux qui montrent les anthères celui de « œil en fils » ; je veux parler des deux formes à long et à court style ».

Pouvez-vous détailler un exemple concret de la manière dont Proust utilise les sciences naturelles, avec la fameuse scène d’ouverture de Sodome et Gomorrhe, la rencontre entre Charlus et Jupien, qui est à la fois une scène de voyeurisme, une parade nuptiale observée par un éthologue et une parabole botanique ?M.D. : Proust, effectivement, se délecte des analogies entre la sexualité humaine et celle des plantes. On savait déjà à son époque que 90 % des plantes sont hermaphrodites, ce qui permet à toutes les fleurs de produire des graines. On savait également que l’autofécondation fragilise les espèces. C’est ce qui explique que la sélection naturelle qui favorise la survie des plus aptes a privilégié les  procédés qui favorisent la fécondation croisée.
Proust s’appuie donc, d’une part sur l’idée de Platon qui considère qu’à l’origine l’homme était androgyne, et d’autre part sur Darwin qui a été un des premiers à déduire des connaissances de l’époque que la différentiation des sexes s’est produite très tardivement dans l’histoire de la vie (on considère aujourd’hui que le vie existe sur la Terre depuis 14 milliards d’années et que la différentiation des sexes apparaît il y a moins d’un milliard d’années). Comme je l’indique dans le chapitre sur les algues et les mousses (que Proust mentionnent plusieurs fois dans la Recherche), les végétaux sont pratiquement tous hermaphrodites. La différence des sexes apparaissant avec les trilobites il y a 500 millions d’années. Proust se réfère surtout aux plantes et aux insectes quand il parle de sexualité. Dans le célèbre passage de la rencontre Jupien-Charlus, le premier est la fleur au pistil (organe femelle), le second est le bourdon pollinisateur. Dans certains passages, d’ailleurs très pédagogiques, dont celui intitulé « leçon de botanique par la duchesse de Guermantes » page 201 de mon livre, sont exposés les difficultés que doivent surmonter les plantes mono-sexuées pour se reproduire. Proust utilise donc « la vie et mœurs des plantes » pour justifier les diverses formes de sexualités chez les organismes vivants et donc chez l’espèce humaine.
Dans un autre passage de Sodome, il précise bien sa pensée par la voix du Narrateur :

« Comme tant de créatures du règne animal et du règne végétal, comme la plante qui produirait la vanille, mais qui, parce que, chez elle, l’organe mâle est séparé par une cloison de l’organe femelle, demeure stérile si les oiseaux-mouches ou certaines petites abeilles ne transportent le pollen des unes aux autres ou si l’homme ne les féconde artificiellement, M. de Charlus, et ici le mot fécondation doit être pris au sens moral, puisqu’au sens physique l’union du mâle avec le mâle est stérile, mais il n’est pas indifférent qu’un individu puisse rencontrer le seul plaisir qu’il est susceptible de goûter, et « qu’ici-bas tout être » puisse donner à quelqu’un «sa musique, sa flamme ou son parfum » ( Les citations sont tirées du poème « Puisqu’ici-bas toute âme » de Victor Hugo, mis en musique par Gabriel Fauré).

On en revient à la formule de Tadié, pas de morale dans la Recherche, toute forme de sexualité se justifie.

Est ce qu’on peut voir l’art littéraire de Proust comme un avatar de l’Art Nouveau par son utilisation du monde végétal, qui ne serait plus un art décoratif mais philosophique ?
M.D. : L’utilisation des formes du vivant comme base de l’art graphique de l’Art Nouveau se rapproche en effet de la méthode de Proust qui s’appuie sur la fécondation des plantes pour expliquer les différentes sexualités humaines.
On peut considérer que l’émotion que génère la contemplation de la nature est un appel vers sa description artistique soit écrite soit peinte ou bien exprimée par la musique (Enchantement du vendredi saint — Wagner a été saisi par la magnificence de la nature à l’époque de Pâques et en a conçu ce morceau de Parsifal). L’ensemble de ces créations artistiques compose une partie du tissu culturel d’un peuple et d’une époque et participe fortement à l’établissement d’un type de civilisation.
Cela dit, je pense que Proust est influencé par Nietzsche et son déterminisme biologique comme il le précise dans ce passage :

« Même mentalement, nous dépendons des lois naturelles beaucoup plus que nous croyons et notre esprit possède d’avance comme certain cryptogame, comme telle graminée, ou tel coquelicot coloré comme un rouge à lèvres, les particularités que nous croyons choisir. Mais nous ne saisissons que les idées secondes sans percevoir la cause première (race juive, famille française, etc.) qui les produisait nécessairement et que nous manifestons au moment voulu. Et peut-être, alors que les unes nous paraissent le résultat d’une délibération, les autres d’une imprudence dans notre hygiène, tenons-nous de notre famille, comme les papilionacées la forme de leur graine, aussi bien les idées dont nous vivons que la maladie dont nous mourrons. »

À l’ombre des jeunes filles en fleurs

Proust, relativement fataliste dans sa propre vie, se plaît à formuler, par la bouche du Narrateur, des thèses qui servent à confirmer le destin des personnages de la Recherche. En effet, ceux-ci suivent imperturbablement un destin, pas forcément heureux, mais s’enfoncent davantage au fil du temps dans un type de comportements.
Exemples :  Swann reste un dilettante qui ne publiera pas ses études sur les maîtres hollandais ; Odette ne trouvera jamais l’amour du cœur mais vendra ses charmes, même une fois âgée ; seule la mort au champ d’honneur sauve St Loup d’une fin de vie de noceur. Si le Narrateur parvient à donner sens à sa vie grâce à l’art, ce ne serait pas à cause de son opiniâtreté ni de sa détermination, mais tout simplement parce que c’est « dans sa nature ».

« Les vrais paradis sont les paradis qu’on a perdus » écrit Proust dans Le Temps retrouvé. Est-ce que vous avez pensé à votre propre jardin Éden du voyageur en lisant ces mots ?
M.D. : En hébreu comme en arabe éden signifie jardin, un jardin des délices qui devient de ce fait un « vrai paradis » . Pour moi, tout jardin qui provoque une émotion, une paix intérieure, donne une idée de ce que pouvait être (symboliquement) le paradis perdu d’Adam et Ève. Cette célèbre phrase de Proust dépasse le cadre du jardin mais révèle tout à fait le processus mental de l’auteur comme l’a remarqué Jean Cocteau dans Journal d’un inconnu :

« Les trois mouvements de Proust sont :
1/ Désirer les choses de loin.
2/ N’en pas jouir quand on les possède.
3/ S’en séparer pour en jouir de loin. »

Pour ma part, le jardin m’aide à profiter au maximum des périodes (toujours trop fugitives) des floraisons, des couleurs d’automne, des bourgeons de fin d’hiver. Jardiner me permet de multiplier les émotions, de savourer plus intensément chaque moment présent. Bien sûr je programme des plantations, je repense parfois au délicat parfum du lilas, mais je ne cultive pas la nostalgie. J’essaie d’expliquer les avantages de cet « art de vivre » à Marcel, mais bien qu’il m’écoute très aimablement, j’ai fini par comprendre qu’il ne tenait aucun compte de mes arguments…

Le jardin Éden du voyageur dans la splendeur de juillet / Collection Michel Damblant

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