« Proust, cousu main » : entretien avec Christine Lecerf

Published by Nicolas Ragonneau on

portrait de Christine Lecerf
Photo Franck Lilin, Radio France

  Divine surprise : les cinq épisodes de la Grande Traversée Marcel Proust sont déjà en ligne sur le site de France Culture, avant leur diffusion dans la grille des programmes (à partir du 22 août). Christine Lecerf présente cette émission qui fera date dans le centenaire : du cousu main, certes, et de la haute couture radiophonique.

Difficile pour moi d’être impartial à l’endroit de « Proust, cousu main » puisque je fais partie des invités de la série documentaire. Mais partial ou impartial, même juge et partie, pourquoi se priver de dire son enthousiasme ? L’émission est une superbe réussite et une merveille d’émotion, d’humour et d’intelligence : le polyptyque, porté par un montage, des décors sonores et une réalisation (signée Anne Perez-Franchini) de haute volée, déroule sa narration chorale et hypnotique (entre 15 à 20 voix connues ou moins connues par épisode) pendant cinq heures, sans faiblir jamais. 

Quelle a été votre expérience de lectrice de la Recherche ?
Mon premier émoi littéraire n’a pas été La Recherche mais L’homme sans qualités. Très jeune, je me suis passionnée pour la littérature autrichienne. J’ai lu Musil avant de lire Proust. Et il m’arrive souvent de lire l’un en pensant à l’autre, tant pour moi ils sont proches. J’y perçois une même ironie, une même alliance de sensibilité et d’intelligence. Et puis l’un et l’autre ont laissé derrière eux une œuvre inachevée, ouverte. Au fil du temps, j’y entre toujours plus librement. J’apprends à faire le tour d’un visage, à méditer une pensée, à rire d’une blague, mais aussi à pleurer, car Proust creuse très profondément en vous.

“Proust cousu main” dure 5 heures quand vos précédents documentaires dans la série des Grandes Traversées (Freud, Marx, Chaplin…) duraient 10 heures chacun. Pourquoi cette contraction ?
Il m’est difficile de répondre à cette question, parce qu’une telle décision ne dépend pas de moi. C’est un sujet qui aurait passionné Proust. Combien de temps sommes-nous prêts à perdre pour écouter une émission de radio ? Ma première Grande Traversée Einstein avait duré 15 heures. Proust nous l’a bien montré : quand le temps manque, il faut savoir l’étirer.

Quant à ma méthode de travail, je l’ai forgée, si je puis dire, en me vaccinant contre les maladies de l’interprétation. C’est la lecture assidue du philosophe Ludwig Wittgenstein, qui m’a littéralement guérie des dérives de la pensée théorique. 

Il ne se passe pas un jour sans qu’on évoque Proust, d’une manière ou d’une autre, depuis des mois. Les hommages se multiplient dans les musées, en spectacles vivants, en lectures publiques, en émissions de radio, etc. Par ailleurs, plus de 400 livres de Proust et sur Proust sont disponibles en librairie. Plus de 70 livres seront publiés, rien que cette année…
Comment est-ce qu’on aborde le continent proustien avec un œil neuf ? Quelle est la méthode de travail
?
Si la directrice de France-Culture, Sandrine Treiner, m’a confiée cette Grande Traversée, c’est précisément parce que je n’étais pas « proustienne ». Cette « naïveté » m’a en quelque sorte préservée du grand tourbillon des interprétations. Quant à ma méthode de travail, je l’ai forgée, si je puis dire, en me vaccinant contre les maladies de l’interprétation. C’est la lecture assidue du philosophe Ludwig Wittgenstein, qui m’a littéralement guérie des dérives de la pensée théorique. Je commence d’abord par me confronter à la “réelle présence” de l’œuvre, comme disait George Steiner, sans appui.

Le casting est essentiel. Comment le constituer, selon quels critères ?
Je fais confiance aux affinités électives. Une émission en appelle une autre. A chaque fois, c’est tout un chœur de voix qui se constitue. J’avais longuement interviewé Philippe Zard lors d’un précédent documentaire consacré à Kafka. C’est grâce à lui que j’ai découvert les travaux avant-coureurs d’Anne Simon et d’André Benhaïm sur les métamorphoses animales et les visages multiples de Marcel Proust. Et c’est le spécialiste d’Einstein, Thibault Damour, qui m’a mise en contact avec l’arrière petite pièce de Proust, Nathalie Mauriac Dyer ! J’aime ces rencontres fortuites. Par ailleurs, je pratique toujours l’alliage du connu et de l’inconnu. Faire se côtoyer un grand spécialiste de Proust comme Jean-Yves Tadié avec un jardinier botaniste ou un historien de la mode est l’une des grandes joies que me procure ce métier.

Est-ce que vous aviez une idée préconçue du plan, ou est-ce que celui-ci s’est imposé une fois que tous les entretiens ont été enregistrés ?
Je travaille dans un cadre qui est celui d’une Grande Traversée de France-Culture. Je dois raconter l’histoire croisée d’une destinée et d’une œuvre. Le chemin que j’emprunte est donc à la fois chronologique et thématique. De façon un peu mimétique avec la manière dont Proust a conçu la Recherche, j’avais le début et la fin. Le reste est venu grossir de l’intérieur. Les entretiens m’emmènent toujours ailleurs. Je ne suis pas une journaliste. Je ne sais pas ce que je cherche et c’est à la fin que je découvre ce que j’ai trouvé.

La série est entièrement placée sous le signe de la Recherche. Elle n’évoque pratiquement pas les autres textes de Proust. Était-ce un choix délibéré, personnel, ou contraint par le format ?
Les deux à la fois. Comme me l’a bien expliqué François Bon au cours de notre entretien, Proust a mis des années avant de détruire la figure de l’écrivain qu’il ne voulait pas devenir. Tous les textes qui précèdent la Recherche constituent en quelque sorte les stigmates de cette longue naissance à l’écriture. Je fais entendre la voix de Proust à partir du moment où elle existe, c’est-à-dire au point de bascule des 75 Feuillets.

Combien d’heures de rushes aviez-vous, et qu’avez-vous conservé ? 10% ? Moins ?
Ce sont des données chiffrées qui ne veulent pas dire grand chose. Je consacre du temps à chacun de mes invités, car j’essaie de créer les conditions d’une véritable rencontre. J’ai conduit une vingtaine d’entretiens d’une durée minimale de 90 minutes, dont il faut extraire le temps de mes propres interventions. Je dirais plutôt que j’ai condensé les propos qui m’ont été confiés. Et comme chez Proust, tout ce qui est effacé reste.

Je suis frappé par l’alliage de simplicité et de profondeur dans les témoignages des intervenants et plus particulièrement ceux des enseignants. C’est comme si toute la technicité des discours universitaires s’était évaporée. J’ai l’intuition que cela résulte du travail de choix et de montage.
Le montage est une phase cruciale, qui a beaucoup à voir avec l’écriture musicale. Les phrases doivent sonner à l’oreille de l’auditeur et résonner entre elles. Tout est dans le ton que je parviens à installer au moment de l’entretien. J’essaie de créer les conditions d’une véritable expérience de pensée. Nous tâtonnons ensemble. Je ne pose aucune question à laquelle on pourrait répondre par oui et par non.

La métaphore de la robe traverse comme un fil rouge (sans jeu de mots) les cinq épisodes. C’était une façon de ramener la cathédrale à l’étoffe du tissu proustien, une manière anti monumentale de l’aborder ?
Je me méfie toujours des tics de langage qui finissent par devenir des évidences. Et je reviens toujours au texte. Proust a beaucoup étudié l’architecture des églises et il pouvait parcourir des kilomètres pour aller simplement admirer le détail d’un portail. Mais il savait être impitoyable avec lui-même. Comparer son œuvre à une cathédrale eût été faire preuve de démesure. Une robe cousue main était tout aussi exigeant mais beaucoup plus modeste. C’est littéralement ce qui est écrit !

Un mot sur la réalisation, superbe. Quel type d’univers sonore, de tempo dans le montage recherchiez-vous ? est-ce qu’on pense à des sensations, des couleurs pour chaque épisode ?
J’ai eu la chance de travailler avec la réalisatrice Anne Perez-Franchini, qui a su créer tout un arrière-plan sonore pour accompagner, rythmer, parfois même prolonger l’histoire que je racontais. Grâce à un subtil réseau de motifs récurrents, elle a sculpté le temps de l’émission et je lui en suis très reconnaissante. Sans ses mains de couturière, ainsi que celles de mon attachée de production, Anouck Delfino, je n’aurais pas pu tisser ce tissu sonore.

“Tout le monde a son Proust” disait Jean-Yves Tadié. Finalement, quel est le Proust de Christine Lecerf ? Que vous a appris ce polyptyque radiophonique ?
Proust m’a saisie au collet. Quand j’ai accepté de faire cette Grande Traversée, j’ai cru pouvoir ruser avec lui et rester sur la margelle du puits. C’était bien mal le connaître. A nouveau, j’ai plongé. Il est finalement assez proche de l’auteur auquel j’ai consacré le plus de temps dans ma vie, Thomas Bernhard. Comme lui, Proust porte à son comble l’expérience artistique. C’est une beauté qui foudroie.

https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/grande-traversee-marcel-proust-cousu-main


Categories: Entretiens

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