Soutenez Proust à la BnF : entretien avec Kara Lennon-Casanova

Published by Nicolas Ragonneau on

L’exemplaire de Marcel Proust à Marie Scheikévitch est précédé d’une lettre-dédicace de huit pages – D.R.

Le 14 novembre 1913, il y a 107 ans, paraissait Du côté de chez Swann chez Grasset. La Bibliothèque nationale de France lance un appel au don pour acquérir un des 12 exemplaires du tirage de tête sur hollande du premier tome de la Recherche, agrémenté d’une lettre-dédicace à Marie Scheikévitch (clôture des dons au 31 décembre 2020). C’est la première fois qu’un ouvrage moderne fait l’objet de ce type de mécénat. Kara Lennon-Casanova, directrice déléguée au mécénat de la BnF, expose les enjeux de cette acquisition et fait le point sur les dons au 12 novembre.

Comment la BnF a‑t-elle pris connaissance de cette vente de l’exceptionnel exemplaire sur hollande de Du côté de chez Swann ayant appartenu à Marie Scheikévitch ?
Le vendeur, qui souhaite que cet exemplaire rejoigne les collections de la bibliothèque, connaît Jean-Marc Chatelain, directeur de la réserve des livres rares à la BnF : c’est à lui qu’il a proposé cette acquisition. Comme pour toutes les acquisitions, les conservateurs de la Bibliothèque étudient ce type de propositions pour l’œuvre elle-même et, évidemment par rapport aux collections de la Bibliothèque, pour voir quel sens il peut y avoir à ce qu’elle rejoigne les collections. Le choix qu’un conservateur va porter sur telle ou telle acquisition est évidemment intrinsèque à l’œuvre mais se fait à l’aune des collections de la BnF et en considérant l’intérêt à compléter celles-ci. Comme vous savez, le fonds Proust de la BnF est déjà très étendu et riche, et cet exemplaire unique et exceptionnel vient réellement apporter un éclairage supplémentaire pour l’étude de Marcel Proust. Pour des acquisitions d’un montant aussi important, la décision se fait de façon collective. Il y a un comité d’acquisition réunissant un ensemble de personnes de la BnF et de personnalités qualifiées qui émettent un avis, c’est une présentation qui se fait en comité, qui a eu lieu au début du mois d’octobre. Dans le cas de cette œuvre, le comité était favorable à cette acquisition.

Il s’agit d’une vente gré à gré ?
Oui, cette vente se fait directement du vendeur à la BnF.

Les échanges ont commencé avant la crise sanitaire ?
Oui, les échanges ont commencé avant la crise.
Crise ou pas crise, cela fait dix ans que la BnF acquiert des œuvres très importantes par mécénat : c’est souvent un  faisceau de circonstances qui font qu’une œuvre va être portée à notre attention pour une acquisition. En l’occurrence cela se fait cette année en pleine pandémie.
Souvent dans le cas d’une vente de ce genre, il s’agit d’une personne qui met un peu d’ordre dans ses affaires. Arrive un moment de sa vie où elle pense à la suite et également à son patrimoine, qu’il soit dans des livres ou autre. Et c’est souvent, dans des cas d’acquisition de cette nature-là, des œuvres remarquables dont la famille n’est pas spécialiste. Il peut s’agir de collectionneurs comme il peut également s’agir d’un héritage reçu d’un parent. À un moment donné, beaucoup de ces personnes se posent la question : « Mais au fond, ce document-là, parce qu’il est remarquable, parce qu’il est exceptionnel, finalement, le transmettre à un enfant ou un parent ne fait pas beaucoup de sens ». Au contraire, ce qui fait sens, c’est que cette œuvre qui est importante pour l’histoire ou l’étude littéraire, ou l’histoire d’un mouvement ou d’un document plus ancien, rejoigne une institution nationale.
C’est le rôle d’une institution de la conserver pour toujours et d’en faire usage, de l’étudier et de la partager, la transmettre également de façon numérique. C’est une réflexion très poussée de la part de ces vendeurs qui comprennent que ces documents ont beaucoup plus de sens au sein d’une institution que simplement dans le cercle restreint de la famille ou amical.

Pourquoi faire appel au grand public pour cette acquisition ? pour le coup, est-ce que la crise du covid-19 a favorisé cet appel au don ?
Non. Je vais vous répondre en deux temps. La BnF a commencé à faire appel au grand public en 2012. Le Louvre, vous vous souvenez, avait fait un appel aux dons pour l’achat des Trois Grâces de Cranach en 2010. C’était le premier dans le secteur culturel à oser faire appel au grand public. Le secteur médical et social le fait depuis de très nombreuses années. C’est un appel aux dons physique et néanmoins, c’est le même principe. Et en 2012, après avoir constaté le succès qu’avait remporté cette première souscription, on s’est posé la question : pourquoi pas la BnF ? Est-ce que finalement, le grand public ne souhaiterait pas également participer à des acquisitions à prix exceptionnel, voire tout à fait exceptionnel que l’on est amené à acquérir ? 

Nous pensons que l’œuvre de Proust peut avoir un certain retentissement, Proust étant un pilier dans la conscience collective.

Nous nous sommes lancés en 2012 de façon très modeste. Il n’y avait absolument pas de dons en ligne et les personnes souhaitant y participer pouvaient nous envoyer un chèque. On est partis presque fleur au fusil et cette action a remporté un grand succès. L’écho a été très fort et nous avons continué en proposant que ces acquisitions soient soutenues par le grand public.
Pour cette acquisition, nous nous sommes beaucoup interrogés : est-ce que le public sera présent vu la situation sanitaire et les incertitudes dans lesquelles nous sommes tous ? C’est un pari construit et réfléchi. Nous pensons que l’œuvre de Proust peut avoir un certain retentissement, Proust étant un pilier dans la conscience collective. Nous espérons que les donateurs seront sensibles au monde de la culture en cette grave période de pandémie.

Dans le cas de cet exemplaire du Swann, comment on imagine ce type d’acquisition, quelle est la stratégie qu’on applique, quelles sont les projections que l’on fait ?
Nous avons beaucoup de recul pour les acquisitions. Nos donateurs sont très fidèles. C’est très remarquable. Dans nos appels aux dons, 50% de nos donateurs donnent tous les ans, parce qu’ils ont confiance en la BnF, un coup de cœur ou qu’une œuvre en particulier leur donne envie de participer. Nous voyons une grande fidélité à l’institution et aux œuvres. Nous pouvons compter sur eux. Le défi est de solliciter d’autres personnes qui n’avaient pas repéré notre appel au don mais aime la BnF et souhaitent rejoindre l’appel au don. Pour 50 % c’est presque de l’acquis, mais pour l’autre moitié les relais que vous faites, que la presse et les médias font sont très importants.

On parle de 350 K€ pour la vente et 250 K€ à provenir de cet appel au don, vous confirmez ce chiffre ?
Oui, c’est cela en effet on espère obtenir cette somme à compléter par des mécénats soit de grands donateurs, soit par des entreprises.
Signalons que cette donation donne droit à une réduction fiscale à hauteur de 66%.

Où en sommes-nous de cette collecte de fonds ? Pouvez-vous nous faire un point de la situation au 12 novembre ?
Nos donateurs sont en ligne mais ils lisent aussi la presse papier et ils écoutent la radio. Ainsi on a beaucoup de dons en ligne et par chèques. Les dons se font par chèques pour 50% et en ligne pour l’autre moitié. C’est intéressant de constater qu’il n’y a pas que des donateurs en ligne. Le démarrage des dons pour cet exemplaire de Swann est très dynamique. Je peux d’ores et déjà vous communiquer le montant des dons à date : nous venons de dépasser les 100 000 euros.

Vous avez une longue expérience du mécénat dans différents établissements culturels. Comment avez-vous vu évoluer ce métier ces dix dernières années ?
En France, c’est la professionnalisation du mécénat qui s’est accélérée et qui est désormais bien ancrée dans les établissements culturels. Le Président de la BnF, Bruno Racine (avec lequel j’avais travaillé au Centre Pompidou), a souhaité créer la délégation au mécénat de la BnF en 2001. Cela ne fait que 10 ans que la BnF s’est dotée de cet outil ; pour l’ensemble des institutions culturelles cette évolution est extrêmement significative et elle leur permet de répondre à des besoins, là où le mécénat peut être utile. En France nous avons de la chance d’être soutenus majoritairement par l’Etat, le mécénat vient en complément de la puissance publique et principalement sur des actions que la subvention ne permet de couvrir en intégralité. Ainsi le mécénat est un outil pour les grandes acquisitions. C’est aussi le cas pour des campagnes de numérisation d’œuvre en 3D. La BnF a énormément d’objets dans ses collections [NDR : par exemple des globes terrestres]. La subvention couvre la numérisation 2D, mais la numérisation 3D est très spécifique et coûteuse. Le mécénat vient apporter un soutien supplémentaire à la subvention. Un autre exemple est le portail Passerelles. C’est un projet qui est parti de cette idée : « Comment peut-on toucher un public qui ne vient pas à la BnF ? ». Nos discussions ont commencé par un travail avec les apprentis du Bâtiment et des travaux publics qui sont souvent des jeunes qui ont quitté l’école assez tôt pour une formation professionnelle. L’enjeu de Passerelles est de faire le lien entre la BnF, ses collections et ces jeunes, faire le pont entre eux et nous, d’où le nom de Passerelles. C’était une autre façon d’entrer dans les collections et qui désormais est très utilisée, pas seulement par les apprentis mais par absolument tout le monde, y compris les enseignants car c’est un puits d’information très important. Ainsi Passerelles a été intégralement financé par mécénat, et qui n’aurait pas pu être réalisé sans celui-ci. 

A LIRE
Le fonds Proust au département des Manuscrits de la Bibliothèque nationale de France, par Guillaume Fau.

Categories: Entretiens

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