Swann du côté de Guermantes : l’hypothèse Adolphe Retté

une enquête de Thierry Laget & Nicolas Ragonneau

Proust a‑t-il emprunté le nom de Swann à Adolphe Retté, poète symboliste et anarchiste converti au catholicisme et au maurrasisme ? Thierry Laget et Nicolas Ragonneau sortent Retté des oubliettes de l’histoire littéraire : une enquête qui nous mène aussi du côté de Guermantes.
Photo : Adolphe Retté à 30 ans, photographié par Alphonse Bertillon après son arrestation le 21 janvier 1894 pour « cris séditieux1 » (collection Metropolitan Museum of Art). 

À l’automne 1898, Proust se rend à Amsterdam pour visiter l’importante exposition consacrée à Rembrandt au Stedelijk Museum. Trois ans après ce pèlerinage, écrivant à Edmond de Polignac, il se souvient : « Dans une exposition de Rembrandt à Amsterdam, je vis les portraits tous divers de ruffians, de jeunes femmes, de savants, mais il n’en était pas un qui ne fût aussi un portrait de Rembrandt2. »
Un écho précis de cette révélation néerlandaise traverse l’avant-propos de La Bible d’Amiens dans des termes proches :
« Quand plusieurs portraits peints par Rembrandt, d’après des modèles différents, sont réunis dans une salle, nous sommes aussitôt frappés par ce qui leur est commun à tous et qui est les traits mêmes de la figure de Rembrandt3. »

Près de dix ans avant la publication de Du côté de chez Swann, l’écrivain venait peut-être d’entrouvrir les portes de son propre atelier de création, dévoilant sinon une sorte de méthode, du moins une future esthétique des personnages mais aussi des lieux, des œuvres ou des monuments de la Recherche. Longtemps, les contemporains de Proust ont cherché qui pouvait bien se cacher derrière les personnages d’Odette, de Charlus ou de Madame Verdurin (le pedigree des objets inanimés les intéressait beaucoup moins). Cette quête d’un modèle unique pour chacun des protagonistes, Proust la récuse lui-même dans une célèbre lettre à Jacques de Lacretelle : « Il n’y a pas de clefs pour les personnages de ce livre ; ou bien il y en a huit ou dix pour un seul ; de même pour l’église de Combray, ma mémoire m’a prêté comme « modèles » (a fait poser), beaucoup d’églises. Je ne saurais plus vous dire lesquelles. Je ne me rappelle même plus si le pavage vient de Saint-Pierre-sur-Dives ou de Lisieux. Certains vitraux sont certainement les uns d’Evreux, les autres de la Sainte-Chappelle et de Pont Audemer4. »

Cette méthode a fait florès dans d’autres domaines d’expression ou d’écriture — et dans le temps. Proust aurait applaudi la profession de foi de David Simon au sujet des personnages de sa série The Wire sur HBO (2002−2008) : « Les personnages sont des composites. Il n’y a aucun personnage majeur dans The Wire qui repose uniquement sur une seule personne, même lorsqu’il porte le nom d’une personne réelle5. »
Ou encore, au sujet de l’inoubliable Omar, sorte de Robin des Bois noir et homosexuel : « Pour créer un personnage comme Omar, nous avons puisé dans les histoires et les trajectoires de plusieurs braqueurs réels de Baltimore — Anthony Hollie, Ferdinand Harvin, ou encore des figures de la rue comme Cadillac et Low. On prend des traits de caractère, des anecdotes ou des répliques vécues chez les uns et les autres pour façonner une figure dramatique cohérente, plus vraie que n’importe quelle personne prise isolément6. »

« Je sommes plusieurs » ! tout protagoniste majeur de la Recherche pourrait faire sien ce titre de Pierre Bayard7. La méthode mosaïque de Proust procède par surimpressions, superpositions, déplacements et sédimentation. En ajoutant la dimension du temps aux personnages, qui évoluent dynamiquement au rythme des sept tomes de la Recherche, elle se fait kaléidoscope. L’imprégnation (dans toutes les acceptions de ce terme) joue sans aucun doute un rôle majeur dans ce processus. Si Charles Swann doit beaucoup à l’apparence et à la biographie de Charles Haas et de Charles Ephrussi (déterminant le choix du prénom), Proust est exposé à ce patronyme plusieurs fois, dans le temps et l’espace. Les différentes occurrences finiraient par former synthèse et par imposer un significant sensible : parmi d’autres, la piste Willie Heath, développée dans la longue enquête publiée dans ces colonnes, la piste normande de la famille Swann, propriétaire du manoir de Cantepie8, les stylos à plume Swan, le cygne de Lohengrin, sans oublier la pharmacie Swann du 6 de la rue de Castiglione9.

C’est à croire, dirait Jean-Yves Tadié, que tout le monde, alors, s’appelait Swann. Une autre coïncidence troublante peut être trouvée dans l’œuvre du poète symboliste (puis naturiste, puis catholique), Adolphe Retté (1863−1930).
Pour présenter cet écrivain, rien ne vaut la notice rédigée en 1900 par Adolphe van Bever pour Poètes d’aujourd’hui, dont il est permis de penser que Proust l’a lue. On y apprend que Retté est « fils du précepteur des enfants du grand-duc Constantin » et d’une « musicienne consommée », et petit-fils « d’un historien cité par Michelet ». « Après une enfance passée en province, en partie dans un collège franc-comtois, Adolphe Retté vint habiter Paris, puis s’engagea à dix-huit ans dans un régiment de cuirassiers. Revenu à Paris à vingt-trois ans, il débuta en 1887 par un article où, à propos d’un livre de Léon Cladel, il attaquait violemment le naturalisme. En 1889, il fonda avec M. Gustave Kahn la deuxième Vogue et, dès janvier 1892, secondant M. Henri Mazel, dirigea L’Ermitage. Malgré une vie aventureuse en Belgique, en Hollande, en Angleterre, il ne cessa de prendre une part active au mouvement poétique de ces dernières années et dans diverses publications, La Wallonie, la Cravache, Mercure de France, La Plume, se fit souvent “le défenseur du vers libre et de l’idéalisme”10. »

Mais, à la parution de Poètes d’aujourd’hui, l’évolution intellectuelle de Retté n’a pas encore atteint son plein développement. En 1896, il publie des Promenades subversives précédées d’une note : « Nous vivons à une époque de désagrégation universelle : partout l’homme commence à secouer la vermine de dogmes et de lois qui le dévore. Sous le vernis dont le badigeonnent infatigablement nos maîtres, l’édifice malpropre dans lequel nous sommes incarcérés s’effrite et se lézarde. Concourir à sa démolition, ouvrir des jours vers le grand soleil futur, dût-on en souffrir, dût-on en mourir, telle est la préoccupation qu’il sied d’avoir. / Voici donc encore un coup de pioche11. » Treize ans plus tard, il publie Un séjour à Lourdes, journal d’un pèlerinage à pied, impressions d’un brancardier12. Entre-temps, il y a eu, comme pour Verlaine, Huysmans, Claudel et tant d’autres, la conversion au catholicisme. En 1907, le poète confessera ses errements, les « ribaudailles » et les « folies où son corps se rua de même que son âme » : « Il se laissa aussi séduire par l’utopie socialiste. Il chut dans l’ornière où s’embourbent ceux qui, possédés par l’orgueil de la Science, s’imaginent préparer l’avènement d’une humanité satisfaite dans tous ses appétits et qui se ventrouillerait, parmi des auges d’or, sur un globe où il n’y aurait plus ni Dieu ni Maître. […] Enfin, après des culbutes réitérées dans le fumier de la débauche, de longues souffrances, des épreuves matérielles et morales de toutes sortes, il fut tiré de la voie de damnation éternelle, où il progressait au pas de course, par le plus adorable des miracles13. »

Les contemporains de Retté n’ont su par quel bout le peindre. Remy de Gourmont s’y est essayé : « On le reconnaît entre tous à son allure dévergondée et presque sauvage ; il brise les fleurs, s’il ne les cueille, et avec les roseaux il fait des radeaux qu’il jette au courant, vers le hasard, vers demain ; mais quand passent les jeunes femmes, il sourit et il s’alanguit14. » Stuart Merrill : « Adolphe Retté, qu’on retenait d’égorger les passants affligés d’yeux bleus et de cheveux blonds, car il les prenait tous pour son ennemi intime Rodenbach15 ». Alain-Fournier : « Retté, ivrogne viril et sympathique qui s’est fait moine depuis16. » Henri de Régnier : « Retté, stupide et ignare17. »
Mais le plus intéressant pour nous est ailleurs, que signale en passant van Bever : « Empruntant le pseudonyme d’Harold Swan, il a dans l’Ermitage, sous le titre Propos épars, étudié et raillé “sans s’épargner lui-même” la vie littéraire contemporaine. » Puis, « Fixé à Guermantes (Seine-et-Marne) en 1894 après une condamnation pour outrage à l’autorité, — nous l’avons vu, élargissant le domaine de son esthétique, accueillir des idées nouvelles, s’éprendre des formes de la Nature au point de dédaigner ce qu’il avait naguère et avec passion défendu18. »

Portrait d’Harold Swan paru dans La Plume, supplément du 15 décembre 1892

Adolphe Retté serait-il le chemin qui mène sans détour du côté de chez Swann au côté de Guermantes ? Les raisons pour lesquelles il a choisi le pseudonyme — ou plutôt l’hétéronyme — d’Harold Swan nous sont inconnues. Il l’écrit avec un seul n, mais, en 1923, sans doute influencé par l’exemple de Proust, il ne se souvient pas de l’orthographe qu’il avait adoptée : « Sous le pseudonyme d’Harold Swann, je décrivis, en divers périodiques, les petits travers extérieurs et les ridicules inoffensifs des symbolistes19. » Il semblerait que, omniprésent dans L’Ermitage, il ait été conduit à se cacher sous différents déguisements afin de pouvoir y déployer des échantillons supplémentaires de sa prose20. Il baptise en tout cas de ce nom un Huron venu d’Angleterre pour observer les mœurs littéraires du continent, avec, pour seul viatique, cette recommandation de son père : « beware of French men of letters21 ». Tandis que L’Ermitage, en 1892, publie ses articles, plaisantes divagations à la Laurence Sterne, ponctuées d’épigrammes, et dont le principal personnage est Adolphe Retté himself, La Plume s’ingénie à accréditer son existence, révélant quelques-unes des œuvres de ce « jeune poète » et allant jusqu’à reproduire son portrait22. Yvanhoé Rambosson — ce n’est pas un pseudonyme — lui consacre une longue notice. Il serait né « le jour de la Christmas de 1866 ». « Son honoré père M. Richard E. Swan de Munt-Salvats’Swan-Manoir dans le Hampshire », ancien membre de la Chambre des Communes et gentleman-farmer, avait épousé sur le tard une institutrice française. « Le jeune Harold, confié à un moine dominicain en reçut, en Écosse, la première éducation. Plus tard il étudia à Eton et à Cambridge, s’y montrant fort mauvais élève, passant ses journées au lawn-tennis ou en canot. » À vingt ans, il partit pour la Belgique et en rapporta « cette unique impression précieusement consignée dans ses notes : “C’est un pays très plat.” » Il tourmenta quelque temps son père « afin que ce vieillard lui achetât une commission dans l’armée des Indes ». À Londres, il fréquenta les poètes. Oscar Wilde lui offrit « son portrait et un tournesol en or ». « Plusieurs années il habita Swan-Castle : dans une retraite absolue, il travaillait passionnément. Enfin, pris du désir de connaître la France, en novembre 1891 il partit pour Paris où […] il est resté depuis23. »

Les plaisirs de Guermantes

Quant à Guermantes, un article d’Henri Degron, aux accents et au vocabulaire préproustiens, permet de se faire une idée des raisons qui y ont conduit Retté, et des plaisirs qu’il y a goûtés. « Guermantes… Un nom gracieux, élégiaque et doux qui évoque toutes choses charmantes ; un nom de village comme il peut en être en Aquitaine ou plus loin encore, dans quelque vallon de féerie… Hé bien non ; c’est plus près, presque sur les rives de cette Marne adorable dont les flots verts et capricieux baisent la branche des saules et réservent leurs harmonies pour les belles riveraines d’alentour… Guermantes… Quelques rares maisons se profilant sur la colline seigneuriale, où se dresse un antique et fameux château d’Histoire, à l’orée même d’une immense allée que bordent des ormes trois fois séculaires, remplis d’ombres et d’hospitalités. […] Guermantes… le logis simple et modeste du Poète — semblable à la maison du Pauvre — est le dernier du village, à la limite du carrefour, et son seuil, en face de la plaine, est en offrande au passant, comme à l’ami… Une fenêtre supérieure, celle du petit cabinet de travail, regarde le verger délicieux, riche de l’ombrage des pommiers opulents ; ce verger longe la route… Et tous les parfums des prés, et toutes les chansons des arbres et des oiseaux coutumiers, viennent enchanter le Poète, qui écrit là obstinément — par le clair soleil — au milieu d’un fouillis pittoresque de papiers et de livres24… ».
Il a lui-même évoqué ce séjour idyllique : « À Guermantes, le pays était plein de rossignols qui, d’avril à juin, chantaient sans repos. C’était un enchantement, surtout par les nuits d’étoiles ou de pleine lune. Des roulades cristallines, de longues notes tenues jusqu’à perte de souffle montaient dans l’ombre transparente, fusaient en gerbes harmonieuses à travers le grand silence de la campagne assoupie25. » On ne peut s’empêcher de penser que Retté ressemble parfois à Legrandin…

Guermantes au tournant du siècle. La commune comptait 173 habitants en 1901.

Si Proust ne cite jamais le nom de Retté, il ne l’ignore pas. Ses amis apprécient ce poète, et Fernand Gregh, dans la revue Le Banquet, fondée par d’anciens condisciples de Condorcet — dont Proust —, rend compte de « vers mystérieux » mais « fort beaux » qu’il a publiés dans L’Ermitage26. Proust lui-même lit ce mensuel symboliste où, en mars 1894, il essaie de faire publier son compte rendu du Chef des odeurs suaves de Robert de Montesquiou27. Dans le même temps, Retté donne à La Plume, sur ce sujet, un article assez bilieux28. Après avoir ceint le crâne de Montesquiou de la couronne de « prince des snobs » et avoir égrené quelques vers tirés du recueil nouvellement paru, il conclut : « Laissons dormir ces cadavres dont la pourriture tente en vain de se dissimuler sous des aromates littéraires… Ces dieux sont bien morts et la seule concession que je puisse faire à M. de Montesquiou-Fezensac est de le nommer ordonnateur des funérailles29. »

En 1896, Retté, qui s’éloigne du symbolisme et se rapproche de la poésie naturiste, lance dans La Plume une brutale campagne contre Stéphane Mallarmé. C’est à Guermantes, écrira-t-il plus tard, qu’il ouvrit « les hostilités contre les abus du symbolisme et particulièrement contre Mallarmé30 ». Après la mort de Verlaine, les poètes réunis en congrès ont choisi de confier « le sceptre de la royauté poétique » à Mallarmé, qui a rassemblé sur son nom vingt-sept suffrages, tandis que Retté n’en a obtenu que six31. Est-ce pour laver cet affront que celui-ci entreprend de rédiger d’interminables diatribes contre le nouveau « prince des poètes » ? « En somme : maladivement amoureux de soi même, se gargarisant avec les sonorités verbales qu’il déforme ou qu’il accole à son gré, pour lui seul, érigeant en système de raffinement la pénurie de ses facultés créatrices, blotti en un coin d’ombre loin du conflit social, portant pour blason un serpent gelé qui se mord la queue sur fond de brume, Narcisse au trouble miroir où luisent à peine les faibles phosphores d’une décomposition d’art, prince de l’impuissance hautaine, tel apparaît le Décadent — tel apparaît aux intelligences sauves de son emprise M. Stéphane Mallarmé32. » Il appelle ses poèmes « des monstres caractéristiques d’un moment d’aberration littéraire, des curiosités de musée pathologique », de « malsaines rêveries », des « débauches de mauvais français33 », un « charabia nébuleux34 ».

Dans un premier temps, Mallarmé se contente de répondre dans une lettre à André Gide : « Moi, mon attitude vis-à-vis de Retté a été simplement celle que prendrait un passant malmené dans la rue par un ivrogne tenace et phraseur : faire signe à un fiacre, s’y engouffrer et lever la vitre35… » Lorsque paraît, dans La Revue blanche du 15 juillet 1896, « Contre l’obscurité » de Proust, écrit l’année précédente, il ne peut ignorer que son texte va passer pour une nouvelle attaque contre Mallarmé. Il semble en effet reprendre certains des arguments de Retté. Celui-ci écrit : « Jaloux de perpétuer les ténèbres où se complaît passionnément son égoïsme, préoccupé de ne livrer que le moins possible de sa pensée, il accumule les allusions, les nuances presque imperceptibles, les analogies douteuses. Son horreur de ce qui n’est pas sa spéciale jouissance va si loin qu’il finit par s’inventer une syntaxe personnelle, des acceptions de mots inusitées faites pour dérouter le vulgaire36. » Et Proust : « Enfin j’arrive à l’argument le plus souvent invoqué par les poètes obscurs en faveur de leur obscurité, à savoir le désir de protéger leur œuvre contre les atteintes du vulgaire. Ici le vulgaire ne me semble pas être où l’on pense. Celui qui se fait d’un poème une conception assez naïvement matérielle pour croire qu’il peut être atteint autrement que par la pensée et le sentiment (et si le vulgaire pouvait l’atteindre ainsi il ne serait pas le vulgaire), celui-là a de la poésie l’idée enfantine et grossière qu’on peut précisément reprocher au vulgaire. Cette précaution contre les atteintes du vulgaire est donc inutile aux œuvres. Tout regard en arrière vers le vulgaire, que ce soit pour le flatter par une expression facile, que ce soit pour le déconcerter par une expression obscure, a fait à jamais manquer le but à l’archer divin37. »

Mallarmé envisage alors de répondre, annonçant « un morceau sur l’obscurité où [il] secoue en poux [ses] agresseurs qui deviennent légion38 » : ce sera « Le Mystère, dans les Lettres », où il récuse l’accusation d’inintelligibilité, expliquant que le véritable mystère poétique réside dans la structure même du langage, non dans un hermétisme vain destiné à exclure le lecteur. Et il résume sa pensée en deux phrases : « Je préfère, devant l’agression, rétorquer que des contemporains ne savent pas lire. / — Autrepart que dans le journal ; il dispense, certes, l’avantage de n’interrompre le chœur des préoccupations39. »
Ainsi, à cause de Retté, Proust a été enrôlé malgré lui dans la légion des agresseurs de Mallarmé, poète qu’il admire. Après cette escarmouche, il ne publiera plus une ligne dans La Revue blanche.

Adolphe Retté fut le premier à s’apercevoir que les noms de Swann et de Guermantes, qui paraissaient si intimement liés à sa propre existence, jouaient aussi un rôle de premier plan dans l’œuvre de Proust. Dans une note de La Maison en ordre : comment un révolutionnaire devint royaliste, en 1923, il écrit : « Coïncidence piquante : ces noms de Guermantes et de Swann, Marcel Proust me les a empruntés pour deux de ses romans. Comme je ne l’ai jamais rencontré, je voudrais bien savoir le motif qui détermina son choix. À moins que le hasard ait tout fait40 ? »
Sur Proust, il dira quelques années plus tard le fond de sa pensée : les romanciers d’aujourd’hui, « en notable majorité, semblent n’avoir pour objectif que de nous décrire, avec un grand luxe de détails, les coucheries d’un tas de possédés de Priape. Depuis quelque temps, d’ailleurs, il y a recrudescence. Divers écrivains surtout parmi ceux qui espèrent obtenir “la forte vente” en sollicitant les plus bas instincts d’un public amoral — se sont épris d’un érotomane autrichien du nom de Freud dont les divagations leur apparaissaient comme le fin du fin de la psychologie. De là, des romans où Sodome, Lesbos, l’inceste et autres gentillesses du même acabit reçoivent un culte délirant. C’est ainsi que se forma une “chapelle littéraire” autour d’un demi-juif détraqué : Marcel Proust à qui ses admirateurs confèrent du génie. Son style est pourtant aussi lourd qu’incorrect. Puis il ne cesse de s’empêtrer dans un fatras prolixe de considérations insipides d’où surgissent çà et là quelques trouvailles ingénieuses dans le domaine du subconscient. Mais combien clairsemées et combien diluées parmi les exhalaisons puantes d’une âme pourrie jusqu’au tréfonds41 ! »

Devenu plus royaliste que tous les Bourbons et Orléans réunis, le révolutionnaire qui jugeait Zola tiède ne se contentait pas de renier les idéaux de sa jeunesse, il les enterrait vivants sous plusieurs pieds d’ordure. Claudel n’eût pas mieux dit, et Bloch n’eût pas mieux fait.


  1. Le bertillonnage est du 21 janvier, mais les faits remontent au tout début du mois de janvier 1894 lorsque Retté, visiblement dans un état d’ébriété avancé, vocifère et hurle sa foi en l’anarchie dans un café parisien. Il est mis en état d’arrestation au mois d’avril de la même année. ↩︎
  2. Marcel Proust, lettre à Edmond de Polignac, 18 mai 1901.dans Correspondance, texte établi, présenté et annoté par Philip Kolb, Paris, Plon, 1990, t. III, p. 78–79. ↩︎
  3. Marcel Proust, Avant-propos à La Bible d’Amiens de John Ruskin, Mercure de France, 1904, p. 9–10. ↩︎
  4. Marcel Proust, lettre à Jacques de Lacretelle, 20 avril 1918, dans Correspondance, texte établi, présenté et annoté par Philip Kolb, Paris, Plon, 1990, t. XVIII, p. 193. ↩︎
  5. https://www.vice.com/en/article/david-simon-280-v16n12/# ↩︎
  6. https://industrialscripts.com/david-simon/ ↩︎
  7. Minuit, 2025. Titre qui par ailleurs renvoie immanquablement à la réponse qu’Albert Nahmias fit au sujet du modèle d’Albertine dans la Recherche : « Nous étions plusieurs ». ↩︎
  8. Jean-Paul Henriet, « Swann – Le nom », Bulletin Marcel Proust 70 (SAMP, 2020). ↩︎
  9. Le 11 décembre 1920, Proust écrit à la pharmacie Swann pour revenir sur le choix du nom de son personnage. Cette lettre de 8 pages est la propriété de Reiner Speck, président de la Proust Gesellschaft à Cologne. On peut en voir un fac-similé à l’hôtel Le Swann. ↩︎
  10. Ad. van Bever et Paul Léautaud, Poètes d’aujourd’hui 1880–1900, Mercure de France, 1900, p. 272–273. ↩︎
  11. Adolphe Retté, Promenades subversives, Bibliothèque Artistique & Littéraire, 1896, p. 4. La première édition de l’ouvrage, alors intitulé Réflexions sur l’Anarchie, est de 1894. ↩︎
  12. Messein, 1909. ↩︎
  13. Adolphe Retté, Du Diable à Dieu : histoire d’une conversion, Léon Vanier, 1907, p. 2–3. ↩︎
  14. Remy de Gourmont, Le Livre des masques, Mercure de France, 1921 (12e éd.), p. 84. ↩︎
  15. Stuart Merrill, « Souvenirs sur le symbolisme », Prose et Vers, Albert Messein, 1925 , p. 153. ↩︎
  16. Lettre à René Bichet, 30 novembre 1906, Alain-Fournier, Lettres au petit B., édition revue et augmentée, Fayard, 1986, p. 44. ↩︎
  17. Henri de Régnier, Les Cahiers inédits 1887–1936, édition établie par David J. Niederauer et François Broche, Pygmalion-Gérard Watelet, 2002, p. 584. ↩︎
  18. Ad. van Bever et Paul Léautaud, Poètes d’aujourd’hui 1880–1900, op. cit., p. 272–273. ↩︎
  19. Adolphe Retté, La maison en ordre : comment un révolutionnaire devint royaliste, Nouvelle Librairie nationale, 1923, p. 151. ↩︎
  20. Dictionnaire des revues littéraires au xxe siècle – Domaine français, sous la direction de Bruno Curatolo, Honoré Champion, 2014, p. 421. ↩︎
  21. Harold Swan, « Propos épars », L’Ermitage, juillet 1892, p. 13, et août 1892, p. 293. ↩︎
  22. La Plume, supplément du 15 décembre 1892. ↩︎
  23. Yvanhoé Rambosson, « Harold Swan », La Plume, 15 décembre 1892, p. 520–521. ↩︎
  24. Henri Degron, « Similitudes par Adolphe Retté », La Plume, n° 160, 15 décembre 1895, p. 565–567. ↩︎
  25. Adolphe Retté, Au pays des lys noirs : souvenirs de jeunesse et d’âge mûr, Pierre Téqui, 1913, p. 140. ↩︎
  26. « Petite revue des revues », Le Banquet, juin 1892, p. 126. ↩︎
  27. Marcel Proust, « De la simplicité du comte de Montesquiou », Essais, Gallimard, Bibl. de la Pléiade, 2022, p. 107–111. ↩︎
  28. La Plume, bimensuel d’abord décadent, puis symboliste, puis anti-symboliste, dont le premier numéro paraît le 15 avril 1889, organise d’importantes manifestations culturelles — dîners, soirées, salon de peinture — et publie des numéros spéciaux qui connaissent un grand succès. En 1891, Anatole France et Maurice Barrès donnent des études à cette publication, qui n’auront pas échappé à Proust. Dictionnaire des revues littéraires au xxe siècle, op. cit., p. 543–549. ↩︎
  29. Adolphe Retté, « Le prince des snobs », La Plume, 15 février 1894, p. 63–64. Dans une note du même article, Retté écrit : « Des personnes sceptiques croiront peut-être que ces citations ne sont que des parodies. Sur l’honneur, nous les garantissons authentiques — que toc disait Harold Swan. » ↩︎
  30. Adolphe Retté, La maison en ordre, op. cit., p. 149. ↩︎
  31. « Résultats du Congrès des Poètes », La Plume, 1er février 1896, p. 67. ↩︎
  32. Adolphe Retté, « Le Décadent », La Plume, 1896, p. 272. ↩︎
  33. Ibid., p. 272–277. ↩︎
  34. Adolphe Retté, « Rome », La Plume, 1er juillet 1896, p. 526. ↩︎
  35. Citée par Henri Mondor, Vie de Mallarmé, Gallimard, 1941, p. 751. Au sujet de l’ébriété de Retté, voir note 1. ↩︎
  36. Adolphe Retté, « Le Décadent », art. cit., p. 272. ↩︎
  37. Marcel Proust, « Contre l’obscurité », Essais, p. 134. ↩︎
  38. Cité par Paul-Henri Bourrelier, La Revue blanche, une génération dans l’engagement 1890–1905, Fayard, 2007, p. 452–454. ↩︎
  39. Stéphane Mallarmé, « Le Mystère, dans les Lettres », La Revue blanche, 1er septembre 1896, p. 218. Gide venge également Mallarmé dans le Mercure de France de février 1897, stigmatisant « l’indécence » de Retté et de ses semblables, qui ont « surtout le désir de se battre — ou plutôt de battre, “d’assommer”, sinon ils ne s’attaqueraient pas, je suppose, précisément à quelqu’un qui n’a jamais riposté ». Sa lettre est contresignée par Paul Valéry, Marcel Schwob, Paul Fort, Émile Verhaeren. (« Une protestation », Mercure de France,février 1897, p. 428–430.) Outre la lecture des chroniques mondaines de Proust dans le Figaro, Gide n’aurait-il pas trouvé dans cette querelle une autre raison de mépriser le futur auteur d’À la recherche du temps perdu ? ↩︎
  40. Op. cit., p. 151. ↩︎
  41. Adolphe Retté, Le Voyageur étonné, Albert Messein, 1928, p. 126–127. ↩︎

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