
Quelle a été la réception de Proust en Irlande, un pays qui, en 1943, décida de censurer la Recherche dans sa version anglaise ? Max McGuinness, qui a codirigé The Irish Proust (2026) revient sur le statut particulier de l’écrivain au pays de Joyce et Beckett.
Proust s’occupait beaucoup de la réception de son œuvre, craignant en particulier que le portrait de l’inversion dans Sodome et Gomorrhe ne fasse scandale et ne provoque des ragots sur la sexualité de l’auteur. Or la vague d’indignation anticipée ne s’est pas matérialisée, la critique contemporaine s’accordant dans l’ensemble pour voir en l’auteur « non pas un pornographe, mais un analyste des mœurs1 ». Cet accueil plutôt bénin a suscité un soulagement amusé chez Proust : « Je suis stupéfait de voir que les gens avalent Sodome et Gomorrhe comme une bondieuserie2. »
Ses livres seront certes ciblés lors des autodafés de 1933 dans l’Allemagne nazie et censurés dans l’Espagne franquiste3. Mais ils resteront absents des listes Otto sous l’Occupation et continueront à être réimprimés chez Gallimard4. Nonobstant la tirade contre la littérature moderniste de l’apparatchik culturel Karl Radek en 1934, qui compare Proust à un « chien galeux5 », une traduction russe inachevée de son roman a paru en Union soviétique à la même époque6. À la différence de nombreux autres chefs‑d’œuvre modernistes, la Recherche ne sera pas non plus touchée par la censure au Royaume-Uni et aux États-Unis. Proust échappera également à l’Index du Vatican.
Dans le monde démocratique, il y a eu pourtant une exception à cette tolérance quelque peu surprenante – et cela dans un pays, l’Irlande, où la Recherche avait déjà connu une consécration précoce. Dès 1926, Combray a notamment fait son apparition au programme de français à Trinity College Dublin, la plus ancienne université du pays. C’est ainsi qu’un jeune Samuel Beckett, alors étudiant en langues modernes, a découvert une œuvre qui deviendra le sujet de son premier livre d’envergure, Proust (1931), écrit pendant son séjour à l’École normale supérieure comme lecteur d’anglais. On retrouve ce récit dans un ouvrage collectif récent, The Irish Proust : Cultural Crossings from Beckett to McGahern, où il est question de l’influence de Proust sur les lettres irlandaises et de certains échos irlandais au sein de son œuvre7. Nous y reviendrons…
134 livres interdits en 1943
En avril 1943, le ministre de la Justice irlandais a entériné l’interdiction des quatre derniers volumes de Remembrance of Things Past, qui avait paru à Londres dans une nouvelle édition en douze volumes chez Chatto & Windus en 1941. Il s’agissait, en l’occurrence, de The Captive (La Prisonnière), publié en deux volumes, de The Sweet Cheat Gone (Albertine disparue) et de Time Regained (Le Temps retrouvé). Cette intervention n’avait rien d’inhabituel en Irlande, où les exigences d’une guerre, pendant laquelle le pays est resté neutre, ne ralentissaient nullement le vaste système de censure littéraire mis en place aux lendemains de l’indépendance dans les années 20. Rien qu’en 1943, 134 livres ont été interdits8.
Mises sous pression par une église catholique ultrapuissante, les autorités irlandaises s’acharnaient, en particulier, à empêcher la diffusion de journaux grivois publiés en Angleterre, voire de toute publication ayant trait à la contraception ou à l’avortement. Mais la grande littérature dite « malfaisante » se trouvait également dans le collimateur. Ainsi l’interdiction frappant Proust l’a‑t-elle fait entrer dans un panthéon des plus illustres, qui accueillait déjà son ancien mentor, Anatole France, tout comme Colette et André Malraux. Le premier recueil en prose de Beckett, More Pricks than Kicks (Bande et sarabande), avait été largement ignoré…mais pas par les censeurs de son pays natal, qui l’avaient banni quelques mois après sa publication en 1934. Pour les écrivains irlandais, le fait d’être censuré était vu comme une décoration.
Une œuvre « indécente »

Quels aspects de l’œuvre proustienne ont troublé les censeurs ? Les documents conservés aux Archives nationales à Dublin sont d’un laconisme assourdissant à cet égard. Toute prohibition provenait des recommandations – que le ministre approuvait les yeux fermés – d’un comité de cinq notables (the Censorship of Publications Board). D’après leur rapport, ces derniers avaient « on their own initiative examined » [« examiné de leur propre chef »] les quatre volumes de Proust, concluant dans chaque cas, selon la formule consacrée, que « the said book is in its general tendency indecent » [« ledit livre est dans sa tendance générale indécente »], sans fournir d’autres explications9. Le verbe « examiner » est évidemment chargé d’une lourde ambiguïté rhétorique, dispensant les censeurs d’entreprendre une lecture plus que sommaire des volumes incriminés.
Notons que l’interdiction n’est intervenue qu’à partir de La Prisonnière. On n’a donc rien trouvé d’ « indécent » dans Sodome et Gomorrhe, dont la traduction anglaise portait alors le titre sciemment euphémique de Cities of the Plain ? Que le comité se soit préoccupé de Proust aussi tardivement – plus d’une décennie après la publication du dernier volume de la traduction de C. K. Scott Moncrieff (achevée après sa disparition par Sydney Schiff) – donne encore davantage d’indices sur le caractère aléatoire de la censure irlandaise.
On serait tenté d’imaginer les censeurs en érudits maléfiques, à l’instar de Jorge de Burgos dans Le Nom de la rose ou du capitaine Beatty dans Fahrenheit 45110. En réalité, ce sont plutôt de banals philistins qui ne sauraient jongler avec la lecture approfondie de centaines d’ouvrages par an et leurs autres responsabilités. Le président du comité de censure irlandais, William Magennis, était également sénateur et professeur des universités émérite.
Une censure à géométrie variable
La politique de censure était loin de faire l’unanimité. Alors que les frustrations montaient face aux pratiques capricieuses et draconiennes du comité, le cas de Proust n’est pas passé inaperçu. En novembre 1945, pendant que l’on débattait d’un nouveau projet de loi sur la censure au Parlement, le sénateur T. C. Kingsmill Moore, lui aussi universitaire, a pris la défense de l’auteur français :
There has been published recentlya novel which no responsible critic of whom I am aware ranks lower than amongst the six greatest novels ever written, which most would class among the first three, and which many would put at the top. I refer to Proust’s work, The [sic] Remembrance of Things Past. Here again, we find that certain of the books of Proust in that series appear in the register of prohibited publications11.
[Un roman est récemment paru que tout critique responsable dont j’ai connaissance classe parmi les six plus grands romans jamais écrits, que la plupart classeraient parmi les trois premiers, et que beaucoup situeraient tout au sommet. Il s’agit de l’ouvrage de Proust, À la recherche du temps perdu. Ici encore, nous trouvons que certains livres de Proust faisant partie de cette série apparaissent dans le registre de publications proscrites.]
De toute évidence, ces remarques ciblaient son confrère Magennis, qui participait au même débat. Or, bien que celui-ci eût signé les rapports recommandant l’interdiction des quatre volumes de Proust, le censeur-sénateur n’a trouvé rien à répondre pour démontrer en quoi cette œuvre était « indécente ».
À l’issue de ces débats, la révision de la loi sur la censure finira par instaurer un comité d’appel, qui reviendra sur l’interdiction frappant Remembrance of Things Past. Celle-ci sera donc levée en 1953 (à la suite d’une attente quasi-beckettienne de six ans, car les membres du comité avaient du mal à mettre la main sur assez d’exemplaires pour pouvoir trancher sur la demande de révocation).

Et aussi Jean Santeuil
Les déboires posthumes de Proust avec la censure irlandaise n’étaient pas pour autant terminés. Fin 1955 on a prononcé l’interdiction de la traduction anglaise de Jean Santeuil, qui venait de paraître chez Weidenfeld & Nicolson à Londres. Mais le comité d’appel a vite fait marche arrière face à une protestation de la part de l’écrivain Monk Gibbon dans The Irish Times, où il avait déjà publié un compte rendu élogieux de la traduction. Gibbon s’est demandé – rhétoriquement, bien entendu – si les censeurs avaient même lu ce roman inachevé, qui ne pouvait, selon le critique, « by no stretch of the imagination […] be called obscene12 » [« en aucune façon être traité de livre obscène »]. Il a ajouté : « It is a long book, an expensive book, and the immature are not likely to be drawn to it, nor could they ever be corrupted by it. » [« C’est un livre long, un livre coûteux, et il est peu probable qu’il suscite l’intérêt des jeunes, qui ne pourraient en aucun cas en être corrompus. »]
Ce commentaire évoque un aspect central de la censure irlandaise qui explique pourquoi sa campagne contre la littérature « indécente » n’a pas bloqué tout accès à l’œuvre proustienne. En effet, la loi chargeait les censeurs de prendre en compte « the class of reader in Saorstát Eireann which, in the opinion of the Board, may reasonably be expected to read such book or edition13 » [« le type/ la classe de lecteur en l’État libre d’Irlande qui, de l’avis du comité, peut raisonnablement être considéré comme susceptible de lire tel livre ou telle édition »]. Autrement dit, l’État voulait éviter que la littérature décadente ne tombe entre les mains de lecteurs influençables et sans instruction sans pour autant priver un autre « type de lecteur » de toute possibilité de consultation. Ainsi les éditions originales d’œuvres en langues étrangères ont-elles été très rarement interdites (le rapport des censeurs sur Proust précise que la prohibition visait « All English Versions »).
Ceux qui savaient lire la langue de Proust pouvaient donc découvrir la Recherche, voire toute autre œuvre en français, sans être troublés par la censure. En effet, Du côté de chez Swann et Le Temps retrouvé ont continué, pendant les dix ans de l’interdiction frappant les derniers volumes de la traduction, à faire partie du programme de français à Trinity College Dublin.
Efflorescence des langues modernes
À cette époque, les langues modernes jouaient un rôle central dans la vie culturelle et intellectuelle du pays, dans la continuité d’une tradition qui remontait à la Contre-Réforme. Les discriminations anticatholiques imposées par le pouvoir colonial avaient alors impulsé le développement de liens étroits avec des institutions religieuses en Europe continentale, où le clergé irlandais se formait en exil. L’abrogation de ces restrictions au xixe siècle a par la suite encouragé les activités de missionnaires continentaux, notamment ceux appartenant à la Congrégation du Saint-Esprit, fondée à Paris en 1703, qui en sont venus à jouer un rôle central dans le système éducatif en Irlande elle-même. Tout en promouvant la censure, l’église donnait donc à certains les moyens de la contourner. Pour de nombreux Irlandais, il s’agissait aussi de contrer l’anglocentrisme de la culture du pays alors que l’irlandais était fortement minoré, ayant déjà cessé d’être parlé par la grande majorité de la population.
Il en ressort que, dès 1850, on pouvait étudier les langues modernes dans toutes les universités du pays, en fort contraste avec la Grande-Bretagne, où les lettres classiques maintenaient leur domination jusqu’au xxe siècle14. Outre Beckett, James Joyce et Flann O’Brien (auteur du roman comique At Swim-Two-Birds15, sorti en 1939, entre autres) étaient eux aussi diplômés en langues modernes.
Comme l’auteur d’En attendant Godot, ces deux autres membres de la Trinité du modernisme irlandais étaient loin d’être indifférents à Proust. On connaît bien l’histoire du rendez-vous raté entre Joyce et Proust à l’hôtel Majestic en mai 1922, à la suite duquel l’Irlandais aurait remarqué que là où Proust n’avait d’yeux que pour les duchesses, lui-même se « serai[t] plutôt intéressé à leurs femmes de chambre16 ». Or d’autres commentaires indiquent que l’auteur d’Ulysse avait bien lu Proust et qu’il estimait son œuvre (le voyant peut-être comme son rival principal dans la course au titre de l’auteur du plus grand roman du xxe siècle17).
« Un jeune homme au visage lunaire qui lit Proust »
Quant à O’Brien, dans ses chroniques humoristiques au Irish Times, il ironisait par endroits sur la préciosité réputée de Proust, s’amusant aux dépens de la figure de « some moon-faced young man who reads Proust [and] happens to be loitering about your house, blathering out of him about art, life, love and so on18 » [« quelconque jeune homme au visage lunaire qui lit Proust et se trouve par hasard à traîner dans votre maison, radotant sur l’art, la vie, l’amour et tout le reste »]. De façon plus ambiguë, O’Brien s’est décrit – en jouant sur la quasi-homonymie de « Proust » et « priest » – comme « merely a spoiled Proust19 » [« rien de plus qu’un Proust défroqué/ruiné »]. C’est comme si cet esprit brillant et amer – qui était rongé par la frustration après le rejet par son éditeur de son deuxième chef‑d’œuvre, The Third Policemen (écrit en 1939–1940 et publié à titre posthume20) – reconnaissait un talent quasi-sacré qu’il ne croyait plus pouvoir égaler. Ces allusions à l’auteur de la Recherche dans un quotidien sont loin d’être flatteuses. Elles lui accordent tout de même un certain respect à contre-cœur et présument chez les lecteurs quelques connaissances du nom et de la réputation de Proust, sinon du fond de son œuvre.
Quelques lecteurs irlandais

L’intérêt pour Proust ne se limitait pas aux anciens des départements de langues modernes. Ayant lu la Recherche en français durant les années 20, Elizabeth Bowen en a tiré l’épigraphe de son deuxième roman, The Last September (1929) : « Ils ont les chagrins qu’ont les vierges et les paresseux21. » Il s’agit, dans cette citation tronquée du Temps retrouvé, de ceux que Proust nomme les « célibataires de l’art22 », qui nourrissent des ambitions artistiques mais sont trop distraits ou paresseux pour les mettre en œuvre. Pour l’écrivaine anglo-irlandaise, qui a hérité la culture française de sa mère et d’autres membres de sa famille, cette allusion sert à évoquer l’indolence et le déni de sa propre classe – « l’Ascendancy protestant » – face à la Guerre d’indépendance (1919−1921), pendant laquelle de nombreux châteaux appartenant à cette élite ont été incendiés par les rebelles. Comme la Recherche, The Last September est le récit d’un monde aristocratique finissant23. L’empreinte proustienne se voit également dans le style de Bowen, qui a recours à des ellipses pour représenter un temps non-linéaire rythmé par la mémoire. L’attention qu’elle prête au langage du corps, sa prédilection pour les comparaisons insolites et son usage de l’hypallage pour rendre l’état intérieur de ses personnages sont autant d’autres points de convergence entre Proust et sa propre écriture.
Malgré les mœurs officielles sévères du nouvel État irlandais, il existait à Dublin pendant les années 20, 30 et 40 une vibrante communauté artistique et littéraire, regroupée autour d’un réseau de salons et de revues, qui restait à l’affût du développement de la culture internationale. The Dublin Magazine (1923−1958) et The Bell (1940−1954) ont publié un nombre non négligeable d’articles sur Proust. C’est ainsi sans doute que la poète Mary Devenport O’Neill, qui était amie du directeur du Dublin Magazine, a fait la découverte de son œuvre24. Dans son unique recueil de poésie, Prometheus and Other Poems (1929), on trouve un poème intitulé « Marcel Proust », où cette poète, aujourd’hui largement oubliée, fait le récit d’une rencontre nocturne quelque peu surréaliste avec l’auteur de la Recherche, qui arrive chez elle pour lui rendre le cadavre de son chat. En situant Proust dans un paysage onirique, elle fait écho à la puissance créative du rêve dans son roman. On ressent aussi que sa rencontre imaginaire avec un grand écrivain français représente un exutoire pour Devenport O’Neill, qui a dû régulièrement subir la condescendance de ses contemporains mâles à Dublin.
Brendan Behan, un proustien à l’IRA

Brendan Behan a fait ses premiers pas littéraires dans les pages du Bell alors qu’il était emprisonné pendant la Seconde Guerre mondiale pour un attentat contre la police (l’écrivain, alors âgé de dix-neuf ans, étant membre de l’IRA, guérilla qui continuait à rejeter les compromis, en particulier la partition du pays, que d’autres révolutionnaires avaient avalés à l’époque de l’indépendance). Cet autodidacte prodigieux, qui avait quitté l’école à quatorze ans, a commencé en même temps à apprendre le français. Plus tard, sans doute pendant ses séjours parisiens à partir de 1948, Behan a découvert Proust tout comme les œuvres de Genet et Camus parmi d’autres25. Il y fait parfois allusion dans certains écrits de circonstance. Et c’est surtout dans Borstal Boy (1958)26, roman autobiographique fondé sur ses expériences dans une maison de correction en Angleterre, que l’on trouve de fortes traces proustiennes. Dans ce récit à la première personne, dont le héros partage le prénom de son auteur, Behan relie l’amour homosexuel à l’imagerie du silence et de la musique, faisant ainsi écho à la rencontre entre Charlus et Jupien au début de Sodome et Gomorrhe. La mer y devient également un lieu de transformation sexuelle, ce qui n’est pas sans rappeler les commentaires aux accents homoérotiques du narrateur proustien sur les marines d’Elstir dans les Jeunes Filles. Sans surprise, Borstal Boy a été interdit dès sa publication dans la patrie de son auteur, où l’homosexualité restait un délit jusqu’au milieu des années 90.
Le tollé McGahern
Les déboires de John McGahern avec la censure étaient encore plus pénibles. Non seulement son deuxième roman, The Dark27, a été banni en 1965, mais l’auteur s’est fait en même temps limoger de son poste d’instituteur. Le cas de McGahern a suscité un tollé, ce qui a poussé le gouvernement à réformer la loi en 1967. L’interdiction sera donc levée en 1970 ; et à partir du milieu des années 70, les censeurs irlandais délaisseront leur croisade contre la littérature « indécente » (sans pour autant baisser les bras contre des publications érotiques comme La Joie du sexe et Playboy).
Ayant déjà lu la Recherche vers la fin des années 50, McGahern a été également marqué par Jean Santeuil, écrivant à son éditeur en 1967 que c’était « extraordinary, the few themes over and over, the terrible pound the imagination must circle and circle28 » [« extraordinaire, les quelques thèmes qui se répètent, la fourrière terrible autour de laquelle l’imagination doit tourner sans cesse »]. Influencée sans doute par le Proust de Beckett, qui met l’accent sur les effets étouffants de l’habitude dans la Recherche,l’image insolite de la fourrière évoque l’ambiance carcérale de ses propres romans. Dans The Dark et son premier roman, The Barracks (196329), McGahern fait un portrait des plus sombres de la vie rurale en Irlande, où les frustrations de la misère et de la routine bureaucratique sont ponctuées par la mort précoce et la violence. Quand bien même le cadre est à mille lieues du monde proustien, ces romans sont hantés par une torpeur et une inertie semblables à celles que l’on trouve chez tante Léonie ou dans l’image de tel nénuphar dans la Vivonne, poussé de long en large par le courant « comme un bac actionné mécaniquement […] refaisant éternellement la double traversée30 ».
Vers la fin de sa vie, McGahern a trouvé une inspiration plus rédemptrice chez Proust. Dans Memoir, publié en 2005, un an avant sa mort, il réimagine sa propre enfance dans une veine nettement proustienne en explorant l’intensité de son amour œdipien pour sa mère. Sans que Proust soit nommé, on y trouve même des quasi-citations du Contre Sainte-Beuve dans un passage revenant sur sa passion adolescente pour les livres.
Les œuvres proscrites – piège ou exutoire ?
Tout suggère que l’interdiction de certains volumes de Remembrance of Things Past entre 1943 et 1953 a finalement peu influé sur la réception de Proust en Irlande. On le lisait déjà depuis quelque temps – souvent en français – et Du côté de chez Swann et Le Temps retrouvé ont conservé leur place au programme de français à Trinity College Dublin (ce qui n’est, hélas, plus le cas aujourd’hui).
Or il n’est pas exclu que la censure de Proust ait alimenté sa réputation d’auteur scandaleux chez ceux comme Behan et McGahern qui étaient à la recherche de modèles alors qu’ils s’apprêtaient eux-mêmes à briser des tabous en littérature. Déjà dans les années 20 et 30, Proust représentait, avec Joyce, une alternative à l’orthodoxie culturelle issue de la Renaissance littéraire irlandaise au tournant du siècle, dont les meneurs, W. B. Yeats et Lady Gregory, vantaient les traditions champêtres et la mythologie celtique. Ainsi Beckett, qui se moquait souvent de Yeats, a‑t-il même envisagé d’écrire une thèse comparative à la Sorbonne sur Proust et Joyce en 1929. Puis, dans son Proust, il remarque sur un ton amusé que le schématisme de la mémoire volontaire serait « of Irish extraction31 » [« d’ascendance irlandaise »]. Pour Beckett, la puissance créative spontanée de la mémoire proustiennetraçait une voie de sortie de tout ce qui le rebutait dans la culture contemporaine à Dublin.
Du point de vue inverse, c’est aussi ce qui est sous-entendu dans la boutade de Flann O’Brien contre « some moon-faced young man who reads Proust ». En Irlande, comme ailleurs, l’enthousiasme à la fois pour la Recherche et Ulysse est devenu un symbole de distinction culturelle ésotérique (ou bien de prétention, dirait O’Brien, quoiqu’il partageât lui-même cet intérêt). Par contraste avec le Royaume-Uni et les États-Unis, le roman de Joyce n’a jamais été officiellement banni dans son pays natal32. Or il ne s’agissait pas d’une tolérance exceptionnelle accordée à cette épopée du quotidien dublinois de la part des censeurs irlandais. Les libraires n’osaient tout simplement pas commander un livre coûteux qui aurait pu être saisi par la douane, puis transmis aux censeurs. Des exemplaires d’Ulysse circulaient néanmoins au sein de la communauté littéraire et artistique de la capitale. Et si les censeurs ont attendu jusqu’aux années 40 pour cibler Remembrance of Things Past, c’est sans doute parce que les douaniers ne l’avaient pas remarqué auparavant. Pour certains, lire Joyce, comme Proust, a pu donc offrir un moyen d’« en être » en se démarquant des contraintes de la culture institutionnalisée.
Lire Proust, un acte de recréation personnelle
Proust lui-même comprenait bien l’attrait des œuvres proscrites ou hors de portée. Dans les Jeunes Filles, son héros devient de plus en plus avide du théâtre alors qu’on refuse de le laisser y aller, d’où une certaine déception quand il pourra enfin assister au Phèdre de la Berma. De manière analogue, il ironise dans « Journées de lecture » sur la manie pour « quelque document secret, quelque correspondance inédite, des mémoires qui peuvent jeter sur certains caractères un jour inattendu, et dont il est difficile d’avoir communication33 ». Il s’agit de mettre en garde contre l’illusion que les livres détiennent « une vérité qui s’obtient par lettres de recommandations34 ». Le prestige qui revient à un livre rare ou censuré ne fournirait donc aucune preuve de sa valeur. Tout dépend de l’usage qu’en font les lecteurs. Ce qui compte, c’est l’apport créatif que fournit n’importe quel ouvrage au déchiffrement du « livre intérieur de signes inconnus35 ».
Nonobstant les railleries d’O’Brien, c’est dans cet esprit que les écrivains irlandais ont abordé l’œuvre proustienne. De Bowen et Beckett à Behan et McGahern, en passant par Devenport O’Neill, on a lu Proust en artiste dans une optique de recréation personnelle et littéraire.
Dès le « Foreword » de son Proust, Beckett donne le ton par une déclaration légèrement provocatrice : « The translations of text are my own36. » [« Les traductions du texte sont les miennes. »] Au lieu de se servir de la version bien respectée de Scott Moncrieff, le jeune critique s’est résolu à s’emparer lui-même du texte proustien. Ce faisant, il prend de nombreuses libertés créatives, allant par endroits jusqu’à réécrire les citations. D’après l’analyse de Nathalie Mauriac Dyer, en resserrant sa forme, la majorité de ces réécritures intensifient la puissance du texte. Ainsi anticipent-elles le développement de l’esthétique beckettienne, définie par le laconisme et la soustraction, tout comme son évolution en un écrivain autotraducteur, qui réécrivait ses propres textes en les traduisant.
Enfin, le Proust de Beckett est autant un commentaire sur son auteur que la Recherche. Lui-même a confié à un ami que ce qui se fait de son mieux dans cet ouvrage est « a distorted steam-rolled equivalent of some aspect or confusion of aspects of myself37 » [« un équivalent déformé et compressé de quelque aspect ou de quelque confusion de certains aspects de moi-même »].
Ses compatriotes Bowen, Devenport O’Neill, Behan et McGahern ont pareillement répondu à l’appel proustien de se servir de son livre comme un « moyen de lire en eux-mêmes38 ». Les censeurs ont beau chercher à lui barrer la route, Proust a bien laissé une empreinte durable sur la culture irlandaise.
- Eva Ahlstedt, La Pudeur en crise : un aspect de l’accueil d’À la recherche du temps perdu de Marcel Proust 1913–1930, Paris, Touzot, 1985, p. 99. ↩︎
- Cité dans Idem. Lettre à Jean Schlumberger, [16 juillet 1922], Marcel Proust, Correspondance, dir. Philip Kolb, Paris, Plon, 1970–1993, t. XXI, p. 357. ↩︎
- The Brown Book of the Hitler Terror and the Burning of the Reichstag, Londres, Victor Gollancz, 1933,p. 168 ; Samuel O’Donoghue, Rewriting Franco’s Spain : Marcel Proust and the Dissident Novelists of Memory, Lewisburg, Bucknell University Press, 2018, p. xix-xxiii. Il n’est pas évident que Proust fût formellement censuré sous les nazis, son nom étant absent de deux bases de données d’auteurs interdits (« Liste der verbannten Bücher », https://www.berlin.de/verbannte-buecher/suche/; « Verbrannte und verbannte », https://verbrannte-und-verbannte.de/publication). Du reste, d’après les recherches de Jan-Pieter Barbian, la traduction de la Recherche y restait disponible dans les années 30 (The Politics of Literature in Nazi Germany : Books in the Media Dictatorship, trad. Kate Sturge, Londres, Bloomsbury Academic, 2013, p. 359–362). ↩︎
- Nicolas Ragonneau, « Proust des années noires : lecteurs et lectures de La Recherche sous l’Occupation », Revue des Deux Mondes, mai-juin 2022, p. 112–121. ↩︎
- « Contemporary World Literature and the Tasks of Proletarian Art », discours donné au Congrès des écrivains soviétiques en août 1934, https://www.marxists.org/archive/radek/1934/sovietwritercongress.htm (nous traduisons) ↩︎
- Des traductions de Du côté de chez Swann et de la première partie des Jeunes Filles ont paru en 1927 et en 1928 chez les Éditions Academia à Leningrad. Par la suite, la coopérative éditoriale léningradoise Vremia (Temps) a entrepris une traduction complète du roman, dont les quatre premiers tomes (jusqu’à et y compris Sodome et Gomorrhe) ont paru entre 1934 et 1938. Le projet a été interrompu par la guerre, qui a coûté la vie au traducteur principal, Adrien Frankovski. Celui-ci est mort de faim lors du siège de Leningrad en 1942, laissant derrière lui ses traductions de La Prisonnière et d’Albertine disparue (Zachary Murphy King, « Modernism under the Microscope : The Reception and Translation of Marcel Proust, John Dos Passos and James Joyce in Soviet Russia, 1922–1942 », thèse, Université de Chicago, 2023, p. 67–69, 77, 91–93). ↩︎
- Dir. Max McGuinness et Michael Cronin, Londres, Bloomsbury Academic, 2026. Le présent essai est en grande partie adapté de cet ouvrage. ↩︎
- Michael Adams, Censorship : The Irish Experience, Tuscaloosa, University of Alabama Press, 1968, p. 243. ↩︎
- Reports of the Censorship of Publications Board, 2 avril 1943, JUS/90/102/7, août 1942-décembre 1945, National Archives, Dublin. ↩︎
- Dans l’adaptation cinématographique de Truffaut, la biographie de Proust par George Painter est un des livres brûlés par Beatty, interprété par Cyril Cusack. L’acteur irlandais – catholique et nationaliste fervent – a pu trouver l’inspiration dans son propre passé. En 1929, il avait fait partie d’un groupe d’étudiants qui avaient manifesté contre la projection d’un film qu’ils considéraient comme un outrage à la dignité nationale (Peter Martin, Censorship in the Two Irelands, 1922–39, Dublin, Irish Academic Press, 2006, p. 50). ↩︎
- Seanad Éireann debate 30, no. 10, 14 novembre 1945. ↩︎
- Monk Gibbon, « Perverted Censorship » (lettre au directeur de la rédaction), The Irish Times, 23 novembre 1956, p. 5. ↩︎
- Part 2, Censorship of Publications Act, 1929, Irish Statute Book. ↩︎
- Voir l’étude de Phyllis Gaffney sur l’histoire des langues modernes en Irlande, Foreign Tongues : Victorian Language Learning and the Shaping of Modern Ireland, Dublin, UCD Press, 2024 (en particulier, p. 18) ainsi que Michael Cronin, « Amphibian Proust : Aesthetic Renewal and the Trinity College Dublin French Department in Post-Independence Ireland », dans The Irish Proust, op. cit., p. 81–96. ↩︎
- Édité en traduction sous le titre Kermesse irlandaise chez Gallimard en 1965, puis sous le titre Swim-Two-Birds dans une nouvelle traduction aux Belles Lettres en 2002. ↩︎
- Cité dans Elisabeth Ladenson, « A Talk Consisting Solely of the Word “No” : Joyce Meets Proust », James Joyce Quarterly, t. XXXI, n° 3, printemps 1994, p. 147–158, p. 155. ↩︎
- Ibid., p. 151–152. ↩︎
- The Irish Times, 10 septembre 1941, p. 3 (repris dans Flann O’Brien, The Best of Myles, Normal, Illinois, Dalkey Archive Press, 1999, p. 112–113).« Moon-faced » veut dire ici quelque chose comme précieux et prétentieux. Flann O’Brien était le pseudonyme de Brian O’Nolan, haut-fonctionnaire qui écrivait ses chroniques sous un autre pseudonyme, Myles na gCopaleen (c’est-à-dire Myles des Petits Chevaux). ↩︎
- The Irish Times, 17 mai 1951, p. 4. En Irlande, « spoiled priest » fait référence à un ancien séminariste qui n’a pas été ordonné. ↩︎
- Édité en traduction sous le titre Le Troisième Policier chez Hachette en 1980 ; réédité chez Phébus en 2003 et aux Belles Lettres en 2015. ↩︎
- Elizabeth Bowen, The Last September, Londres, Jonathan Cape, 1929, [p. 12]. Édité en traduction chez Rivages sous le titre Dernier automne en 1995. ↩︎
- Marcel Proust, À la recherche du temps perdu, dir. Jean-Yves Tadié et autres, Bibliothèque de la Pléiade, Paris, Gallimard, 1987–1989, t. IV, p. 470. ↩︎
- À partir d’ici, nous résumons certains aspects de l’analyse d’Isabelle Serça dans « Bowen after Proust », dans The Irish Proust, op. cit., p. 163–177. La version française originale de ce chapitre peut être téléchargée à ce lien : https://www.bloomsburyonlineresources.com/the-irish-proust. ↩︎
- À partir d’ici, nous résumons certains aspects de l’analyse de Gráinne Condon dans « Mary Devenport O’Neill’s Poetic Reception of Proust », dans The Irish Proust, op. cit., p. 97–112. ↩︎
- À partir d’ici, nous résumons certains aspects de l’analyse de Deirdre McMahon dans « Proust Revisited : The Legacy of Marcel Proust in Brendan Behan’s Bridewell », dans Ibid., p. 113–126. ↩︎
- Édité en traduction chez Gallimard en 1960 sous le titre Un peuple partisan. ↩︎
- Édité en traduction chez Éditions de la Sphère sous le titre L’Obscur en 1980 ; réédité chez Sabine Wespieser en 2022. ↩︎
- Letters of John McGahern, dir. Frank Shovlin, Londres, Faber & Faber, 2021, p. 218. Nous résumons dans ces deux paragraphes certains aspects de l’analyse de Richard Robinson dans « Proust, McGahern, and Memoir : The Déjà Lu », dans The Irish Proust, op. cit. p. 127–141. ↩︎
- Édité en traduction chez Presses de la Renaissance sous le titre La Caserne en 1986 ; à reparaître chez Sabine Wespieser. ↩︎
- RTP, t. I, p. 166. ↩︎
- Samuel Beckett, Proust, New York, Grove, 1957, p. 20. Voir notre analyse de cette remarque dans « In Search of a Gaelic Proust », dans The Irish Proust, op. cit., p. 19–37. Influencé peut-être par son aversion à la Renaissance littéraire irlandaise, Beckett passe outre le rôle joué par la « croyance celtique » (RTP, t. I, p. 43) en la métempsychose dans l’épisode de la madeleine. Cette analogie comporte une discrète dimension irlandaise dont nous discutons dans notre chapitre. ↩︎
- Plus précisément, Ulysse, paru en 1922, était sujet à un arrêt d’exclusion auprès de la douane. Cet arrêt a été retiré en 1932 (Censorship : The Irish Experience, op. cit., p. 31, 171–172). ↩︎
- « Journées de lecture », dans Marcel Proust, Essais, dir. Antoine Compagnon, co-dir. Christophe Pradeau et Matthieu Vernet, Bibliothèque de la Pléiade, Paris, Gallimard, 2022, p. 582. ↩︎
- Ibid., p. 583. ↩︎
- RTP, t. IV, p. 458. ↩︎
- Proust, op. cit., [n. p.]. Nous résumons dans ce paragraphe certains aspects de l’analyse de Nathalie Mauriac Dyer dans « Proust, Beckett, and the “Abominable Edition of the Nouvelle Revue Française” », dans The Irish Proust, op. cit., p. 145–161. La version française originale de ce chapitre peut être téléchargée à ce lien : https://www.bloomsburyonlineresources.com/the-irish-proust. ↩︎
- Lettre à Thomas M[a]cGreevy, 11 mars 1931, Letters of Samuel Beckett, Volume I : 1929–1940, dir. Martha Dow Fehsenfeld et Lois More Overbeck, co-dir. George Craig et Dan Gunn, Cambridge, Cambridge University Press, 2009, p. 72. ↩︎
- RTP, t. IV, p. 610. ↩︎
Soyez le premier à commenter