Entretien avec Andrea Marcolongo

Published by Nicolas Ragonneau on

L'autrice Andrea Marcolongo
Andrea Marcolongo dans l’objectif de Nikos Aliagas.

La Langue géniale, paru en 2018 aux Belles Lettres, révélait au monde francophone une personnalité étonnante : précédée d’une réputation de phénomène éditorial et littéraire en Italie, Andrea Marcolongo n’a pas fait mentir depuis. Deux livres ont suivi, La Part du héros en 2019 et Étymologies pour survivre au chaos, toujours aux Belles Lettres, dont les rêveries lumineuses ne sont pas sans rappeler un certain Marcel Proust.

Je partage avec Andrea Marcolongo le goût de Marcel Proust, des tabous linguistiques, des euphémismes (εὐφημέω, « prononcer des mots de bon augure » rappelle-t-elle dans La Langue Géniale), et celui de la lumière unique de Belle-Île en mer, mais hélas (ou plutôt hellas) je n’ai jamais fait de grec ancien. Andrea, lectrice de Proust depuis des années, rejoint une communauté de proustiens hellénistes qui compte parmi ses membres éminents Bernard de Fallois ou Nathalie Mauriac Dyer. Mais Andrea est encore plus proche de la poétesse Anne Carson : Anne et Andrea sont des hellénistes proustiennes. Nuance.
Quel alchimiste pouvait imaginer qu’une déclaration d’amour au grec ancien se transformerait en succès mondial ? C’est pourtant la fortune de son premier livre, La Langue géniale, paru en Italie en 2016. Et comme Andrea fait tout beaucoup plus vite que les autres, elle a donné dans la foulée La Part du héros puis Étymologies pour survivre au chaos, un voyage sinueux et très personnel jusqu’à la source des mots. Andrea fait partie des cette générations de diplômés en lettres classiques qui révolutionnent l’approche dans l’enseignement et l’apprentissage des langues anciennes : Robert Delord, auteur de Mordicus (Belles Lettres) et créateur de l’excellent site Arrête ton char ! ou Tristan Macé, qui a signé deux cahiers d’exercices de latin chez Assimil, pratiques et amusants.
L’épopée d’Andrea se poursuit désormais en France et cela méritait bien un entretien, en version italienne et en version française.

Andrea, je vous écris depuis la banlieue est de Paris, depuis Saint-Maur-des-Fossés, terre de Guillaume Budé ! Qu’est-ce que cela vous inspire ?
C’est une vraie madeleine proustienne ! Le seul fait d’entendre le nom de Guillaume Budé me ramène au passé : à l’époque où, jeune étudiante en lettres classiques à l’université de Milan, j’apprenais à traduire Platon, Sophocle ou Euripide d’après les textes de la collection Budé, avec sa couverture jaune si caractéristique et l’odeur de son papier qui, pour moi, est celle du monde classique.

Marcolongo : est-ce que votre patronyme est porteur d’une étymologie intéressante ?
Mon nom de famille n’a pas d’étymologie particulière, mais mon prénom en a une. Andrea — qui en Italie est un nom exclusivement masculin (ce qui m’a valu pas mal de malentendus hilarants et bizarres, comme je le raconte dans La Lingua Geniale) vient du grec ἀνήρ (anēr), qui signifie « homme ». De la même racine vient le mot ἀνδρεία (andreìa), que j’aime beaucoup car il peut se traduire par « force », « valeur », « courage », et qui est devenu mon étendard.

Mais je suis une femme qui a été petite fille en Italie, et je vous assure que mon enfance, avec ce prénom de garçon, n’a pas été une partie de plaisir ; ou plutôt tout le plaisir était du côté de tous les enfants qui se moquaient de moi. En Italie, rien à faire, mon prénom était perçu comme masculin.

Andrea Marcolongo, La langue géniale (trad. béattricerobert-boissier)

La lingua Geniale (2016) a été un succès gigantesque dans le monde : le livre a été traduit dans de nombreuses langues. Près de cinq ans après sa parution, comment expliquez-vous cet incroyable succès éditorial ? D’ailleurs, est-ce que vous l’expliquez ?
Depuis des années je me demande comment expliquer le succès mondial d’un livre consacré au grec ancien, aujourd’hui traduit dans 28 pays et vendu à un demi-million d’exemplaires. J’ai souvent posé la question à des lecteurs, qui ne sont évidemment pas tous des spécialistes de l’Antiquité classique ou des amoureux des langues anciennes, et la réponse n’a pas varié : c’est un sentiment d’appartenance qui va au-delà de la langue grecque et qui unit des personnes d’âges et de milieux différents, mais qui partagent toutes la même vision du monde ? Je pense que la clé n’est pas dans la langue, mais dans le besoin absolu de poésie dont parle mon livre.

En France, L’Amica geniale est sorti sous le titre L’amie prodigieuse. Pourquoi votre livre La Lingua geniale est-il sorti en français sous le titre La langue géniale et non La langue prodigieuse ?
Je dois dire que j’adore Elena Ferrante, qui est pour Naples et pour l’Italie très proche de l’introspection de Proust. Les titres des deux livres sont différents car mon adjectif « géniale » fait référence étymologiquement au verbe grec γίγνομαι (ghìgnomai) qui signifie « générer », « créer », « devenir » : pour moi la langue grecque, par la fantaisie et la liberté de sa construction grammaticale et par sa syntaxe, est la langue créatrice — et donc géniale — par excellence, car elle nous permet de modeler chaque mot selon la forme de nos pensées.

Quels ont été les effets du succès de La Lingua geniale sur l’enseignement du grec en particulier et des langues anciennes en général ?
À ma grande surprise, le livre a suscité un débat mondial sur l’enseignement des langues classiques, qui a culminé en décembre dernier avec une conférence que j’ai donnée à l’université de Columbia. Plus généralement — je me souviens de mon intervention à la Sorbonne il y a quelques années —, je me réjouis qu’un dialogue se soit établi entre le monde universitaire et tous ceux qui, bien qu’ayant une formation et des expériences différentes, sont curieux d’aborder le monde classique. Surtout — et ici Proust s’en réjouirait — la question de l’enseignement des langues classiques a été dissociée du débat séculaire sur leur importance et leur utilité, et on a accordé une plus grande importance à leur beauté et au plaisir que procure le maniement de la langue de Sappho ou d’Euripide. 

Dans Étymologies, vous avez découpé votre livre en associant des mots avec des couleurs, et d’une façon plus générale le livre est un creuset de synesthésies. Est-ce que, pour vous, les mots ont des couleurs, est-ce qu’ils s’associent à d’autres éléments sensoriels, ou à des nombres  ?
En fait, il arrive très souvent que j’associe les mots que je dis ou que je lis à des expériences physiques — la lumière dans laquelle je lis, le parfum de quelqu’un à côté de moi, la mélodie de la musique ou le bruit de la pluie. Dans le cas des Étymologies, le choix des couleurs découle précisément du désir de regrouper l’histoire de 99 mots qui ne sont pas liés par des synesthésies qui pourraient raconter autre chose au lecteur. De plus, les mots grecs désignant les couleurs étaient très physiques dans leur poésie, puisque les couleurs n’étaient pas exprimées selon la gamme chromatique, mais selon des gradations de lumière.

Vos livres sont très savants, parfois un peu techniques, politiques, mais essentiellement rêveurs, poétiques et portés par un amour et une foi indéfectible dans la langue. Le genre littéraire semble être peu important pour vous, comme si vous cherchiez à écrire un livre total, qui brasserait des registres et des gammes très différents. Est-ce que telle est votre ambition ?
Merci, j’adore cette définition de « livre total » ! On me demande souvent à quel genre appartiennent mes livres, que l’on trouve en librairies au rayon « Classiques » comme en « Linguistique », mais aussi en « Romans », en « Voyages » ou en « Philosophie ». En vérité, je ne pense jamais à la catégorie à laquelle appartient le livre que j’écris et j’y mets tout mon cœur, pas seulement des mots, mais des expériences sensorielles, la musique, des souvenirs. La meilleure définition est peut-être celle donnée par Le Monde, qui parle de « journal intime érudit ».

Vous vivez en France désormais, et j’espère que votre exil est plus doux que celui d’Ovide dans le Pont-Euxin. La langue française est votre langue d’adoption. Comment vous sentez-vous dans cette langue ?
J’aime la France et je suis fière de m’être installée définitivement à Paris. Le français est donc ma deuxième langue, celle que je parle avec mes proches, avec mon éditeur ou dans mon quartier, à Montmartre. Cependant, je tiens à dire que mon identité italienne ne réside pas dans mon passeport ni dans mon habileté aux fourneaux, mais dans ma langue maternelle, l’italien. Je suis italienne parce que j’écris et pense mes livres en italien, l’italien est le filtre à travers lequel je dis le monde — tout comme le grec ancien l’était pour Platon.

Au fil des années, j’ai appris à lire Proust en français, petit à petit, jusqu’à un véritable voyage avec Proust, en Pléiade, en décembre dernier, à Belle-Île en Mer, où le soir, devant la cheminée, je relisais Du côté de chez Swann dans son intégralité […]

Une question rituelle dans la plupart de mes entretiens : Quelle a été votre première expérience de la Recherche, et dans quelle(s) traduction(s) l’avez-vous lu ?
Que de souvenirs ! Sans aucun doute, ma première rencontre avec Proust a eu lieu très tôt : je n’étais guère plus qu’une enfant lorsque ma grand-mère, qui était d’origine française, m’a emmenée à la bibliothèque publique du petit village du Chianti où j’ai grandi. Cette carte de bibliothèque était pour moi la clé de mon ouverture sur le monde. C’est donc là qu’a dû avoir lieu ma première rencontre avec la Recherche alors que je fouinais parmi les étagères choisissais de préférence les volumes les plus épais : je recherchais des livres comptant un grand nombre de pages afin que leurs auteurs ne m’abandonnent pas trop vite. Au fil des années, j’ai appris à lire Proust en français, petit à petit, jusqu’à un véritable voyage avec Proust, en Pléiade, en décembre dernier, à Belle-Île en Mer, où le soir, devant la cheminée, je relisais Du côté de chez Swann dans son intégralité, allant jusqu’à rechercher avec obstination un cattleya pour en apprécier le parfum. 

Le langage est au cœur de la Recherche, ne serait-ce qu’avec les différents registres de langues des différents personnages. Quel est votre sentiment sur le sociolinguiste Marcel Proust ?
Proust a accompagné toutes les étapes de ma vie de femme et d’écrivain, au point qu’il est cité dans tous les livres que j’ai écrits. En effet, la Recherche est un kaléidoscope linguistique par la variété et le soin des registres utilisés et par la précision presque magique avec laquelle Proust peint les mots de chacun de ses personnages. Le résultat est un tableau, voire une encyclopédie de la langue française et de ses possibilités de pensée.

Que pensez-vous des étymologies de Proust dans la Recherche ? Elles me semblent parfois proches de vos rêveries… Est-ce que les étymologies proustiennes vous paraissent représenter un monde pré-saussurien, une vision cratyléenne du langage ?
J’aime beaucoup les étymologies proustiennes, au point de penser un jour à les rassembler dans un petit livre. En fait, elles sont très « platoniques » et toujours très poétiques. Leur but n’est jamais d’être pédantes ou d’appliquer des règles de linguistique, mais d’éclairer le monde, surtout le monde intérieur, des personnages qui utilisent les mots qui en sont dérivés.

Une question géopolitique pour finir. Le Royaume-Uni a quitté l’Europe au moment où la pandémie de Covid remet en cause toutes nos (fragiles) certitudes ? À l’heure où la part de l’anglais paraît moins nécessaire, pensez-vous que le monde roman soit capable de définir un nouvel ordre en Europe, qui nous permettra de nous relever ?
C’est une question complexe et la réponse est délicate. Au-delà des seuls événements des États européens, il convient de citer Saussure lorsqu’il dit que la langue est avant tout un fait social : la langue appartient, de manière immanente, aux personnes qui la parlent et vice versa. Pour qu’une langue évolue, ou pour qu’elle s’étende à d’autres pays, il faut d’abord que change la façon de voir le monde et de l’exprimer avec des mots des gens qui le parlent — il suffit de penser au grec classique qui d’abord parlé, jusqu’au Ve siècle avant J.-C., dans le territoire restreint de la Grèce, a changé irrémédiablement lorsque Alexandre le Grand l’a répandu sur un vaste territoire. Aussi, pour envisager une évolution linguistique de l’Europe, il faut repartir du sentiment européen des citoyens de chaque État — je crois que c’est le sentiment d’appartenance qui fait défaut aujourd’hui plus que jamais, en une année de pandémie gérée individuellement par les États, un peu comme un roman avec beaucoup trop de voix qui ne peuvent pas vraiment s’écouter en synergie.

Traduit de l’italien par Nicolas Ragonneau, avec l’aide précieuse de Thierry Laget.


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