Entretien avec Philippe Garbit

Published by Nicolas Ragonneau on

Philippe Garbit dans l’objectif de Philippe Abramowitz.

Parmi toutes les ressources proustiennes disponibles, la radio occupe une place très intéressante aux côtés de la bibliographie critique et des films documentaires. Sur France Culture tout particulièrement, et depuis la création de la station sous ce nom en 1963, les émissions de qualité consacrées à Marcel Proust ont été innombrables. C’est surtout à Philippe Garbit, producteur des « Nuits » que l’on doit les programmes autour de Proust les plus mémorables de ces quarante dernières années, le plus récent étant cette Grande Traversée de plus de sept heures en compagnie de Céleste Albaret diffusée à l’été 2019. Cela valait bien un entretien avec ce proustophile discret mais ardent.

Les habitués de France Culture connaissent votre voix et votre nom, puisque vous êtes à la radio depuis 1982. Mais quel a été votre parcours ?
Il me semble avoir suivi des études de lettres à Censier, il y a quelques décennies — il me semble, parce que la faculté était fréquemment en grève, les professeurs parfois absents, les horaires compliqués ; de toute façon je préférais relire les auteurs que j’aimais, ou ceux dont je n’avais lu que quelques pages dans le Lagarde et Michard. Bref, des études un peu bâclées, mais instructives. Et puis, en dehors de la vie privée et donc amoureuse, j’écoutais France Culture.

Je crois que c’est tout simple : aimer Proust est une passion littérairement exclusive, mais pouvoir, devoir lire « autre chose » est une nécessité.

Quand on regarde en ligne toutes les émissions disponibles que vous avez produites, on est frappé par votre éclectisme mais, sans avoir analysé vraiment les choses, j’y vois des sujets assez récurrents comme le roman policier, les feuilletons et la littérature populaire.
Si l’on se fie, en effet, aux « traces », sur Internet, des sujets que j’ai pu traiter pour les Nuits de France Culture, la littérature populaire, les romans policiers, les romans de mystère et d’aventures semblent en effet m’occuper vivement l’esprit… mais toutes ces pages concernant les Nuits sont récentes — quelques années, sans doute — et ne font pas apparaître d’autres sujets de préoccupation littéraire et radiophoniques antérieurs aux Nuits… j’ai ainsi produit des émissions sur le Prince de Ligne, Boulgakov, Lorenzo da Ponte, Philippe de Commynes, et des dizaines d’autres ! …et puis, pour expliquer la fréquence des feuilletons disons « populaires » dans les Nuits, il faut comprendre que les Nuits en question doivent être nourries d’archives… et, oui, et tant mieux, le genre populaire a toujours été un genre radiophonique riche. Cela dit, j’aime beaucoup Fantômas, Rouletabille, Arsène Lupin, Sherlock Holmes, le Père Brown, l’inspecteur Lecoq, Nestor Burma, Rocambole, Hercule Poirot, etc… (mais aussi Fantômette, le Club des 5, Sylvain et Sylvette…). Pas nécessairement parce que j’ai fréquenté ces personnages durant l’enfance et l’adolescence, mais plutôt, j’en suis sûr, parce que les écrivains qui les ont mis en scène ne souffrent pas de la comparaison avec Proust !
Ne pas souffrir la comparaison avec Proust ? Évidemment, cela ne veut pas dire être l’égal de Proust, encore moins lui être supérieur ! Dans la marge d’une dissertation, le professeur me demanderait de préciser ma pensée…  Je crois que c’est tout simple : aimer Proust est une passion littérairement exclusive, mais pouvoir, devoir lire « autre chose » est une nécessité.

Proust est un autre sujet de prédilection. Quelle a été votre expérience de lecteur de Proust ? Avez-vous commencé par la Recherche ?
Nous arrivons donc à Proust… (Et, comme de bien entendu, la première émission que j’ai produite à France Culture était consacrée à Proust…). La Recherche était bien en place dans la bibliothèque familiale, dans la collection blanche. Mais c’est mon professeur de français (on dit toujours « mon » professeur, jamais « notre » professeur) qui m’a fait (qui nous a fait) étudier Un amour de Swann en première. la fin de l’année j’ai commencé à acheter les tomes de la Recherche dans l’édition Livre de Poche Hachette, avec leurs couvertures reproduisant des pages du manuscrit et des photos de Proust enfant, adolescent, etc… Et j’ai passé l’été précédant l’entrée en Terminale avec le Narrateur. Par chance on ne reprenait le lycée qu’à la mi- septembre, j’ai pu achever Le Temps retrouvé à temps…

Cette lecture de la Recherche, vous l’avez faite dans l’édition Clarac-Ferré ?
Oui, Clarac-Ferré — si le Livre de Poche reprenait l’édition de la Pléiade. J’ai évidemment conservé les 7 volumes, mais, comme l’on dit, « ils sont à la campagne, je ne les ai pas sous les yeux ».

Et votre première émission de radio consacrée à Proust, de quoi s’agissait-il ?
Une Nuit magnétique, en 1983,  émission que j’avais titrée, fort scolairement, « A la recherche d’un film proustien ».
Volker Shchlöndorff tournait alors Un amour de Swann, avec Jeremy Irons, Ornella Muti, Alain Delon, etc… Nicole Stéphane, qui détenait les droits d’À la recherche du temps perdu depuis des années produisait ce film, après avoir proposé à Visconti, puis Losey, d’adapter et de filmer l’œuvre dans son intégralité… ou presque. J’avais donc interviewé Suso Cecchi d’Amico pour me parler du scénario qu’elle avait écrit avec Visconti… et Nicole Stéphane, qui, je le comprenais bien, ne souhaitait évoquer que le film en production, l’histoire de Charles et Odette,une petite goutte d’eau (géniale) dans l’oeuvre. Les projets avec Visconti et Losey avaient échoué pour diverses raisons, j’avais sous les yeux les deux scénarios (ils ont été publiés, depuis) et je m’en régalais… surtout en lisant le projet de Visconti — et la distribution annoncée… (Marlon Brando en Charlus, tout de même…).
J’avais également interviewé le scénariste de Schlöndorff : Jean-Claude Carrière m’indiquait ce qu’il avait retenu de ce roman dans le roman… et peut-être, face à lui, ai-je manifesté la déception de tous les prousto-viscontiens de ne jamais pouvoir assister aux 5 ou 6 heures de projection que ce projet nous aurait réservé…
Et puis — et c’était je suppose la véritable raison d’enregistrer cette Nuit magnétique — j’ai rencontré et interviewé Suzy Mante-Proust, la nièce ! Chez elle, avenue Van-Dyck, à l’entrée du Parc Monceau. Derrière elle, au mur, je pouvais voir le portrait de son oncle par Jacques-Emile Blanche.  Grande émotion (de midinette, je le reconnais) !

[…] quelqu’un, donc, a déposé ces trésors à la Bibliothèque Nationale de France, j’ignore quand précisément… bien sûr, on pourrait enquêter, je suppose qu’il existe une fiche administrative très précise, mais je préfère ce léger mystère…

J’imagine que la Grande Traversée consacrée aux entretiens avec Céleste Albaret, diffusée à l’été 2019, occupe une place à part dans la liste de vos émissions proustiennes. Quelle est l’histoire de ces 49 heures inédites, retrouvées à la BnF ?
J’ai lu Monsieur Proust, dès sa parution, évidemment. Tout de même !  Céleste Albaret ! cette femme dont nous étions, nous aussi, contemporains, cette femme qui avait vécu chez Marcel Proust, qui apparaissait dans la Recherche ! Certes, elle avait été interviewée à la radio, à la télévision, ou pour des écrits sur Proust, mais jamais dans la longueur : et voici que Georges Belmont avait songé à faire ce livre avec elle ! 
Bien plus tard, je suis entré à France Culture, Proust revenait régulièrement dans mes émissions, l’occasion de relire tel ou tel passage, de rencontrer tel ou tel érudit… mais jamais je n’avais songé à ce qu’étaient devenus les enregistrements.
« Quelqu’un » — je ne sais pas qui, je ne mens pas, et Sophie Belmont, la fille de Georges Belmont, n’en sait pas plus (c’est moi qui lui ai appris l’apparition de ces bandes magnétiques) — quelqu’un, donc, a déposé ces trésors à la Bibliothèque Nationale de France, j’ignore quand précisément… bien sûr, on pourrait enquêter, je suppose qu’il existe une fiche administrative très précise, mais je préfère ce léger mystère… Ces enregistrements n’ont pas été déposés de nuit, anonymement, à l’une des portes du Site François-Mitterrand, c’est certain.
Bref, la BnF numérise les enregistrements… et, un beau jour, Nathalie Mauriac me signale l’existence de ces 49 heures. Pour le plaisir de qui se trouvent-elles là, ces 49 heures ? Pour des chercheurs, certes, et, soudain, pour mon régal personnel ; puis je pense — avec beaucoup d’altruisme — aux auditeurs de France Culture ! J’en parle à Sandrine Treiner, directrice de France Culture, très vite intéressée… et voilà.

Comment avez-vous choisi ce qui serait diffusé ? Quelle est la méthode retenue, et que vous inspire ce témoignage extraordinaire ?
Donc, j’écoute. Première joie, les enregistrements sont d’excellente qualité ; deuxième joie, la voix de Céleste Albaret est assurée, pleine d’humour, de tendresse, d’intelligence. Elle s’exprime comme elle devait s’exprimer entre 1913 et 1922…
À la radio, à la télévision, dans les années 50 ou 60, sa voix faisait « mémé », elle avait le trac, ou elle récitait son texte. Grâce à Belmont, au début des années 70, elle est naturelle, mise en confiance, et quelle mémoire !
 Nous sommes donc en 1972 (le livre est sorti en 1973) : 1971, c’était l’année du centenaire de la naissance de Proust, et Céleste Albaret a dû alors entendre ou lire beaucoup de témoignages qui l’ont irritée, sans parler de la biographie de Painter ; Belmont, habilement, avec ruse, jouant lui-même les indignés, lui en lit des passages, qui la font ricaner, qui l’irritent, et la font réagir : « Po po po p o ! je vais vous dire, moi, comment ça s’est passé ! ». Et quand elle ne sait pas, quand on lui parle de Proust hors du 102, boulevard Haussmann, du 8, bis rue Laurent-Pichat ou du 44, rue Hamelin, eh bien elle ne sait pas . « Là, je ne peux pas vous dire ». J’écoute, puis je réécoute, bien sûr. Je noteDès la fin 2018 je sais que ces entretiens nourriront une « Grande Traversée » pour l’été suivant. Je connais le format : 5 x 1h50. Chaque jour, on entendra durant 1h30 Céleste Albaret et Georges Belmont. Les 20 minutes restantes, tel un entracte, accueilleront un entretien avec une proustienne ou un proustien… Évidemment Nathalie Mauriac, Jean-Yves Tadié, et aussi Stéphane Heuet, Ivan Morane. 
D’un côté 48 ou 49 heures de bandes, d’un autre côté, calculons… 7h30 à diffuser. 
Je me lance dans une troisième écoute, intégrale, carnet de notes en main…! Georges Belmont revenait sur des détails, se faisait préciser telle ou telle visite, tel souvenir. C’était utile pour le livre, mais pas pour la radio. Je choisis, en oubliant le livre. Je pense avoir conservé et fait entendre le meilleur, bien sûr, en tout cas l’essentiel ! Ce que les auditeurs n’ont pas entendu, ils peuvent le trouver dans le livre de Belmont. Du moins, je le suppose car je n’ai pas relu Monsieur Proust depuis ce travail. Irremplaçable, ce témoignage. Nous n’avons pas la voix de Marcel Proust, mais nous avons, souvent, Céleste Albaret parlant comme Marcel Proust (on le suppose, et c’est ce que l’on cherche).

On dit souvent que Proust est un écrivain qui éduque le regard, mais il éduque tout aussi bien l’oreille. En tant qu’homme de radio, est-ce que Proust vous a appris à écouter, est-ce qu’il vous a appris quelque chose sur la voix humaine ?
C’est étrange… Proust est tellement au-dessus de tous les autres écrivains (retour aux premières questions !) qu’il nous fait croire, souvent, qu’il est notre propre traducteur, ou révélateur. Proust imitait, paraît-il, bien des gens. On n’en doute pas en lisant Odette, Oriane, Saint-Loup, Albertine… puisqu’on les entend, très distinctement…

Categories: Entretiens

1 Comment

Mars · 24 juin 2020 at 23 h 39 min

Vous dire que j’ai pris un vif plaisir à lire cet entretien avec Philippe Garbit. Merci, Monsieur Ragonneau, de nous le faire mieux connaître.
Cordialement,
JM

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