Entretien avec Pyra Wise, chercheuse d’or

Published by Nicolas Ragonneau on

Portrait de Pyra Wise
Pyra Wise dans la bibliothèque de l’équipe Proust de l’ITEM à l’ENS, 2020. Photo Aurèle Crasson.

Pyra Wise, ingénieur au CNRS et, selon la nomenclature officielle de l’équipe Proust de l’ITEM (Institut des Textes et Manuscrits modernes), « analyste de sources », est un personnage chaleureux et atypique dans la communauté des généticiens — ceux qui déchiffrent et étudient les manuscrits de Proust. Au fil des années, elle s’est fait une spécialité d’inventer (au sens archéologique du terme), d’exhumer, de présenter (dans des conférences) et de publier des lettres, des textes et des photos inédits provenant de cercles plus ou moins éloignés de Marcel Proust et de sa famille. Voici un entretien avec une femme espiègle, qui parle avec enthousiasme de ses étonnantes trouvailles.

Wise, c’est un aptonyme ?
Cela va sans dire ! Et Ragonneau, c’est un nom balzacien ?

Je ne sais pas, je ne me suis pas vraiment intéressé à cette question. Je sais vaguement que ce serait un nom gascon.
Pour en venir à notre sujet, comment avez-vous découvert Marcel Proust et quelle a été votre expérience de lectrice de la Recherche ?
Je me souviens qu’à la maison, dans mon enfance, on avait l’édition de la Recherche en trois grands volumes avec les illustrations de Kees van Dongen et que j’avais emporté le premier volume dans ma chambre, mais ensuite j’ai un blanc, je ne crois pas avoir bien avancé dans ma lecture (ce premier volume a disparu, probablement parce qu’il contenait une dédicace autographe du peintre !). Il me semble que je n’ai repris la lecture de Proust qu’une fois à la fac, à l’université de Californie de San Diego (UCSD), où je suivais des études de latin-grec mais où je prenais aussi des cours de la littérature française, dont un sur Du côté de chez Swann.
Puis, comme c’est un peu la tradition dans les universités américaines de passer sa troisième année d’études dans une université à l’étranger, j’ai choisi d’aller à la Ca’ Foscari de Venise. C’est là que j’ai terminé la Recherche. J’ai le souvenir très précis de lire l’épisode à Venise, au soleil sur le quai des Zattere, le dos contre le mur de l’ancienne église désaffectée Spirito Santo. Puis, j’ai poursuivi mes études aux États-Unis, à l’université de New York à Buffalo (SUNY), en littérature comparée, avec des cours de grec ancien et de littérature française, avec, là aussi, un cours sur Proust. Puis je suis rentrée en France où je me suis inscrite à la Sorbonne-Paris-IV, et j’ai écrit un Mémoire de DEA sur Proust et les Présocratiques, j’espérais que ce serait le premier chapitre de ma thèse… 

Proust n’a-t-il pas dit que s’il devait choisir un métier manuel, s’il n’avait déjà été écrivain, il aurait été boulanger ? 

Juste après avoir soutenu ce DEA, sous la direction d’Antoine Compagnon, j’ai eu un poste d’un an de lectrice d’anglais à l’université Ca’ Foscari de Venise et c’est justement lors de ce deuxième séjour à Venise que Nathalie Mauriac Dyer m’a donné ma première vacation de l’équipe Proust, pour son projet e‑Venise. Je peux donc dire que la Recherche est ma nourriture spirituelle depuis longtemps mais aussi ce qui me donne mon pain quotidien aujourd’hui ! D’ailleurs, Proust n’a-t-il pas dit que s’il devait choisir un métier manuel, s’il n’avait déjà été écrivain, il aurait été boulanger ? (L’Intransigeant, 3 août 1920, p.2)

Vue du Grand Canal à Venise
Ca” Foscari : vue sur le Grand Canal depuis le deuxième étage. Photo Gloyra/Wikimedia Commons 

L’avez-vous lue seulement en français ?
Oui.

Quels sont les objectifs de l’équipe Proust à l’ITEM ?
Il faudrait plutôt demander cela à Nathalie Mauriac Dyer, responsable de cette équipe au CNRS et de sa politique scientifique depuis 2010 ! L’équipe Proust est une des équipes « historiques » de l’ITEM (voir le congrès du cinquantenaire de l’ITEM, La critique génétique comme processus). Pour faire court, elle est née du dépôt à la BnF des manuscrits de Proust en 1962. Après avoir d’abord publié des extraits des brouillons de la Recherche, l’équipe travaille, depuis plusieurs années, sur une édition critique et génétique des cahiers de brouillon de l’œuvre de Proust, dans leur intégralité. Parallèlement, nous éditons des inédits, en particulier la correspondance, envoyée ou reçue, de Proust, dans notre revue annuelle, le Bulletin d’informations proustiennes, aux Éditions rue d’Ulm, revue fondée en 1975 par Claudine Quémar et Bernard Brun. Mais lisez plutôt la présentation de notre équipe sur notre page Web ! Enfin, je mentionnerais un autre projet pour l’équipe : à la demande de Nathalie Mauriac Dyer, j’ai entrepris, il y a maintenant plus de quinze ans, de retrouver tous les fragments manuscrits et d’épreuves d’À l’ombre des jeunes filles en fleurs qui ont été insérés par Proust dans une édition de luxe de ce volume en 1920 (voir Le généticien en mosaïste. La reconstitution du manuscrit d’À l’ombre des jeunes filles en fleurs », Genesis, no 36, Proust, 1913, textes réunis et présentés par Nathalie Mauriac Dyer, PUPS, 2013). J’en profite aussi pour annoncer que Nathalie et moi organisons une Journée d’études à ce sujet, « L’édition de luxe des Jeunes filles a cent ans : le manuscrit dispersé et ses lectures », le jeudi 4 juin 2020 (ENS, 45 rue d’Ulm, salle Cavaillès).

Quel a été votre parcours pour intégrer l’équipe Proust ?
J’ai commencé à répondre à cette question plus haut. Je précise par ailleurs que j’ai d’abord enchaîné de nombreuses vacations avec l’ITEM (CNRS-ENS), non seulement à l’équipe « Proust » mais aussi à l’équipe « Manuscrits et Linguistique », pour transcrire des manuscrits notamment de Roland Barthes et de Pascal Quignard. Puis, en 2005, j’ai été recrutée au CNRS en tant qu’Assistant Ingénieur et affectée à l’ITEM. Et depuis, chaque jour à l’équipe Proust est une nouvelle aventure ! Mais j’aimerais surtout témoigner de la solide formation en déchiffrement et transcription de manuscrits que m’a offerte le séminaire mensuel de l’équipe Proust, longtemps avant que je ne travaille à l’ITEM. J’ai commencé à le suivre en 1994, lorsqu’il était dirigé par Bernard Brun, qui m’a beaucoup appris. À l’époque, on déchiffrait — péniblement — des photocopies de microfilms des cahiers de Proust de la BnF ! Puis, Nathalie Mauriac Dyer a repris ce séminaire et l’a considérablement développé. Intitulé maintenant séminaire d’édition génétique, ouvert à tout public, il offre une opportunité exceptionnelle non seulement d’apprendre à lire un manuscrit, c’est-à-dire à le déchiffrer et le contextualiser, mais aussi de participer à l’élaboration de l’édition critique et génétique d’un cahier de Proust, dans le cadre du projet éditorial de la Collection « Cahiers 1 à 75 de la Bibliothèque nationale de France » (BnF-Brepols Publishers). D’ailleurs, ce séminaire m’évoque un autre souvenir marquant de ma lecture de Proust : en 2001, en plein mois d’août, j’allais tous les jours chez un collectionneur parisien pour transcrire cinq de ces grandes feuilles couvertes de fragments manuscrits d’À l’ombre des jeunes filles en fleurs. Après quelques années de pratique collective de déchiffrement et de transcription de cahiers, je me suis donc trouvée, pour la première fois, seule face à des manuscrits de Proust encore plus complexes. Cela a été un véritable cours intensif en déchiffrement ! Et depuis, je n’ai plus arrêté.

Vous avez trouvé plusieurs documents inédits de Proust, sur Proust, ou de ses amis et de sa famille. Parmi ces pépites, quelles sont vos préférées ?
Peut-être parce qu’on se souvient toujours plus vivement de ses premières expériences, je garde un souvenir ému de ma découverte de dix lettres et d’une dédicace inédites de Proust conservées à la Bibliothèque de l’Université du Kentucky (publiées dans le Bulletin d’informations proustiennes, no 34, 2004). Proust au Kentucky, un rapprochement si inattendu ! Je me mis alors à attendre les photocopies de ces lettres inédites que la bibliothèque de l’université m’avait si aimablement — et sans façon — promises. Et un matin, en sortant hâtivement de chez moi, je trouvai un paquet dans ma boîte aux lettres : c’était ces simples photocopies, couvertes de l’écriture de Marcel Proust, que je déchiffrai ensuite avec fébrilité dans une salle d’attente de l’hôpital La Pitié-Salpêtrière, ce qui plus est, dans le « bâtiment Babinski ». On connaît le rôle de ce médecin dans les dernières années de la vie de Marcel Proust. Au risque d’une trop longue digression, j’aimerais signaler qu’à l’entrée du bâtiment Babinski, il y a une reproduction d’une caricature de 1911 qui montre le médecin tenant un éventail sur lequel est représenté un cygne, faisant ainsi un jeu de mot sur sa découverte célèbre, le « signe de Babinski », mais qui, bien sûr, me rappelle surtout le Swann de Proust…

Photo de Charles du Bos
Charles Du Bos dans son salon. Fonds Charles Du Bos. Centre Jacques Seebacher, Université Paris-Diderot.

Ce qui avait éveillé ma curiosité, quand j’avais consulté le catalogue de la bibliothèque de cette université américaine, c’était la brève mention de quatre lettres à Charles Du Bos. Je vérifiai alors qu’il n’y en avait pas autant dans les 21 volumes de l’édition de Kolb, et qu’aucune ne provenait de l’université du Kentucky. C’est grâce à la publication de ces lettres passionnantes à Charles du Bos, que, des années plus tard, j’ai été invitée à collaborer au projet, en cours, de Béatrice Didier, Denis Pernot et alii, d’une édition complète de ses œuvres. Parmi les lettres de ce fonds au Kentucky, il y avait aussi une courte lettre, la seule retrouvée à ce jour, à l’abbé Pierre Vignot, personnage peu connu mais aussi intéressant que le plus célèbre abbé Mugnier, et qui a davantage compté, je pense, dans la formation intellectuelle du jeune Proust. Cela a d’ailleurs été l’occasion de découvrir, et de publier, un texte inachevé et inédit de Proust sur un sermon de cet abbé (ce qui est passé plutôt inaperçu). Des reproductions numériques de certaines de ces lettres sont à présent disponibles en ligne : la lettre à l’Abbé Vignot, les lettres à Charles Du Bos (avec, à la fin du volume, une lettre à Robert de Montesquiou, déjà publiée par Philip Kolb).

Enfin, il y avait aussi des lettres concernant la Fondation Blumenthal, plus exactement, la « Fondation américaine pour la pensée et l’art français », dont Proust fit partie, en tant que membre du jury de littérature. Il s’agissait de deux lettres à son vice-président, Paul Léon, et trois lettres, ainsi qu’une dédicace, à Florence Blumenthal, la présidente. Ces lettres m’ont amenée ensuite à trouver une quatrième lettre et une troisième dédicace, inédites, à Florence Blumenthal, ainsi que quelques autres à d’autres correspondants, à la Pierpont Morgan Library, renommée aujourd’hui Morgan Library and Museum (cf. Bulletin d’informations proustiennes, no 35, 2005).

Souvent, presque toujours, la littérature rencontre l’Histoire…
Mais surtout, mes recherches sur les Blumenthal m’ont initiée au travail avec les archives. Ma première consultation aux Archives nationales était d’ailleurs l’année où leur salle de lecture était temporairement dans la salle Labrouste, l’ancienne salle de lecture de la Bibliothèque nationale rue de Richelieu, que je connaissais bien du temps de mes études. J’ai alors dépouillé des dossiers – nauséabonds – des « Questions juives », notamment celui de la tentative de spoliation de la propriété parisienne de George et Florence Blumenthal. Ce fut une démarche finalement infructueuse parce que George Blumenthal, devenu veuf, s’était remarié avec une « aryenne », selon la définition du gouvernement de Vichy à l’époque, et, comme il décédait en 1941, elle devenait la seule propriétaire, ce qui a tellement ralenti le processus, avec de nombreux courriers via l’ambassade américaine en Suisse, que la fin de la guerre mit fin à ce vol programmé. Malheureusement, depuis, leur maison et leur parc ont été détruits et remplacés dans les années 1960 par de grands immeubles sans charme. Mais les Blumenthal m’ont aussi emmenée dans d’autres archives plus joyeuses, telles que celles du Louvre !

Cet amour naissant des archives, où je reste encore une néophyte, n’ayant eu aucune formation dans ce domaine, m’a été très utile aussi pour ma collaboration avec Nathalie Mauriac Dyer, Françoise Leriche et Guillaume Fau, à l’édition génétique et numérique, en 2015, de L’Agenda 1906, un carnet alors inédit. En particulier, pour la liste de noms du folio 8 vo, j’ai voyagé dans les Archives nationales, les Archives de la Ville de Paris et les Archives de la Préfecture de Police de Paris. Dans cette liste de noms de maîtres et leurs valets, notés aussi par Proust dans deux autres manuscrits (le Cahier 5 et le Carnet 1), j’avoue avoir été plus captivée par le sort souvent inconnu des domestiques.

Cet intérêt m’a conduite à faire de véritables investigations sur d’autres domestiques du monde de Proust, en particulier pour l’annotation de lettres dans le projet collaboratif de l’édition numérique de la correspondance de Proust piloté par Françoise Leriche, Corr-Proust. Ainsi, par exemple, j’ai fait des découvertes sur la famille d’Antoine Bertholom (que l’on connaissait jusqu’ici, par erreur, comme le concierge « Bertholhomme »), en annotant une lettre de Proust à Eugénie Lémel, une autre domestique à propos de laquelle on sait bien peu de choses (lettre non encore en ligne, mais voir mon article « Les poupées russes de l’annotation. Des maîtres aux valets : quelques nouveautés », Bulletin d’informations proustiennes, no 49, 2019).

Je crois que vous avez aussi exhumé des lettres des Schiff à Proust.
En effet. Mon autre découverte favorite est celle d’une cinquantaine de lettres inédites de Sydney et Violet Schiff à Proust, écrites parfois quotidiennement, dont je prépare encore l’édition. J’ai d’ailleurs publié quarante lettres à Proust, de divers correspondants (Bulletin d’informations proustiennes, 2010, 2011, et 2012 ; ainsi qu’une autre dans Flaubert. Revue critique et génétique, 2009). Rétrospectivement, je vois que les correspondants de Proust qui m’intéressent le plus sont en général des étrangers ou des cosmopolites.

C’est peut-être aussi pourquoi j’ai été particulièrement touchée par une de mes dernières trouvailles, qui est due à mes investigations sur la marraine et le parrain de Robert Proust (cf. Bulletin d’informations proustiennes, no 48, 2018), issues elles-mêmes de celles que j’avais faites sur ceux de Marcel (Bulletin d’informations proustiennes, no 47, 2017). Il s’agit de trente-neuf lettres inédites d’Adrien Proust à la comtesse Geneviève Puslowska, quatre à son fils Sigismond Puslowski et une de Jeanne Proust à ce dernier (ensemble dont je prépare une édition). Ce travail sur les Puslowski m’a emmenée à Cracovie et a été l’occasion de faire une rencontre émouvante avec des descendants incroyablement chaleureux de cette famille, qui m’a beaucoup aidée, en particulier Maria Rostworowska, malheureusement décédée récemment. Ce voyage a eu une première conséquence inattendue, une demande d’un article pour une publication en polonais (W poszukiwaniu przyjaźni między rodziną Pusłowskich a Proustami [À la recherche de l’amitié entre les Puslowski et les Proust], dans le catalogue de l’exposition Xawery Pusłowski. Krakowski – Polski – Światowy, Cracovie, Musée de l’Université Jagellonne, 2019).

Mais j’ai pu faire des rencontres aussi à Paris. Ainsi, pour un détail de L’Agenda 1906, la filature de personnes parcourant Paris et entrant deux fois dans un magasin Kodak (folios 21 vo et 22 ro), j’ai fait la très cordiale connaissance d’un ancien directeur de Kodak, devenu Président de l’Association qui s’occupe de leurs Archives (voir leur site, et mon article « Proust et Kodak », dans leur Gazette de CECIL, no 10, janvier 2016).

On pourrait penser que l’on s’éloigne de l’humain quand on passe sa vie plongée dans des livres ou des manuscrits. Au contraire ! Je voudrais insister à quel point l’assistance que m’ont apportée des gens de tous les domaines rend mon travail plus incarné et donc plus fascinant encore. Au fond, presque toutes mes « pépites » comme vous dites, qui semblent s’enchaîner logiquement les unes après les autres, m’ont amenée à rencontrer, parfois virtuellement mais aussi bien réellement, de vraies personnalités, de chair et d’os, et ainsi sentir le pouls de la vie depuis l’époque de Proust jusqu’à maintenant. Il faut pourtant aussi avouer que toutes ces trouvailles auraient été impossibles, ou alors auraient pris de longues années supplémentaires, sans cet outil désincarné, Internet.

Vous avez également exhumé un texte étonnant de Maurice Sachs sur Illiers…
Comme souvent, c’est le Hasard, avec un grand « H », qui m’a révélé cet article de Sachs. J’ai d’abord remarqué un compte rendu dans Le Figaro du 1er août 1934, p.5. Ce résumé est de Maurice Levaillant, nom maintenant connu du grand public grâce au travail de Thierry Laget sur la presse et le Prix Goncourt de 1919. Son titre, « Aux jardin des autres (Revues et Magazines). Entre Swann et Guermantes », ainsi que la réunion des noms de Sachs et Proust, ont immédiatement attiré mon œil. D’autant que la dernière phrase de Levaillant révèle le souhait surprenant de Sachs de changer le nom d’Illiers « pour l’appeler Combray ». Mais ensuite, j’ai eu du mal à retrouver la référence exacte de l’article de Sachs. J’ai d’abord trouvé un autre compte rendu… en espagnol (Notas al margen. Un pueblo de Marcel Proust », La Vanguardia, 24 octobre 1934) ! Finalement, grâce au précieux concours d’un bibliothécaire de la BnF, j’ai trouvé la référence exacte (Du côté de chez Proust, 1934. Le Magazine d’aujourd’hui, no 42, mercredi 25 juillet 1934, p. 9), et pu lire l’article de Sachs, avec les photographies qui l’encadrent, dans la version originale, en papier (et non en microfilm, ni sur Gallica), à la BnF de l’Arsenal. Je l’ai donc présenté dans le Bulletin Marcel Proust en 2013. Ce reportage est très probablement une commande, mais on sent que Sachs a beaucoup aimé se promener dans Illiers en 1934, à la recherche des lieux de la famille Proust. On savoure aussi les réponses des commerçants, du maire et du sacristain, aux questions qu’il pose. C’est un texte plein de tendresse, au ton si différent des autres écrits de Maurice Sachs. Peut-être parce qu’il s’agissait là de retrouver l’enfance de l’écrivain, pour un homme qui se voulait avant tout écrivain et qui eut lui-même une bien étrange enfance. On se souvient que Jacques Bizet, le deuxième mari de sa grand-mère, s’amusait à mimer devant lui le suicide avec un revolver, ou que sa mère, qu’il aida à fuir les créanciers en l’accompagnant à Londres, disparaissait ensuite à jamais quand il n’avait que seize ans. Mais finalement pas à jamais, puisqu’elle réapparaitra après la mort de son fils et réclamera des droits d’auteur !

portrait de Maurice Sachs
Portrait photo de Maurice Sachs à Chartres signé Emmanuel Boudot-Lamotte, 1934. Fonds Maurice Sachs, IMEC

Sachs a donc eu, le premier, l’idée d’assimiler Illiers à Combray… comme il a été visiblement le premier à donner une conférence sur Proust aux USA…
Je ne sais s’il est le premier à faire des conférences sur Proust en Amérique, car André Maurois en fit aussi, comme le raconte Sachs lui-même. Mais il est sûr qu’on aimerait pouvoir retrouver des enregistrements de celles qu’il donna à la radio aux États-Unis, quand il jouait à abuser les Américains en se disant descendant du compositeur Johann Strauss, puisqu’il pouvait mettre en avant son lien familial avec la grande amie de Marcel Proust, Geneviève Straus, mais avec un seul « s », ce que son auditoire ignorait… !

C’est assez comique, comme le fait que, jusqu’aux États-Unis, on continue de confondre Proust avec Marcel Prévost !
En effet, il n’y a pas que les Américains pour confondre les deux écrivains. Proust se plaignait que son postier le confonde parfois avec Prévost à qui il renvoyait le courrier qu’il avait reçu par erreur mais sans jamais savoir si Prévost recevait aussi de son côté le sien puisque celui-ci ne lui en faisait suivre aucun.

Que représente Proust dans l’imaginaire et le panthéon de Sachs ?
J’ai longuement étudié la question dans mon article Maurice Sachs à l’ombre de Marcel Proust (Bulletin Marcel Proust, no 66, 2016, p. 115–144). Je préciserais ici que mon titre n’est pas juste un clin d’œil à celui du deuxième volume de la Recherche, mais synthétise, à mon avis, le rapport de Sachs à Proust. Par son lien familial avec Geneviève Straus et Jacques Bizet, Sachs a eu dès l’enfance un aperçu très personnel sur l’écrivain. Il rencontra aussi de nombreux amis du monde de Proust, de Cocteau à Albert Le Cuziat, et, n’oublions pas, il traduisit en français le conte d’un ami des dernières années de Proust, Sydney Schiff, Céleste. Enfin, toute sa vie, malgré sa célèbre frivolité, Sachs voulut être, autant que Proust, écrivain : « Je veux croire que je n’ai vécu que pour écrire », confie-t-il dans Le Sabbat. Il n’est pas anodin de savoir qu’André Gide avoua un jour à Sachs « Je m’étais autant mépris sur vous que sur Proust ». C’est ainsi qu’il faut juste… le lire !

Couverture du livre The Quest for Corvo

Sachs a été comparé à Oscar Wilde. Or, justement, votre question est l’occasion pour moi de signaler un véritable double anglais de Sachs, l’écrivain génial et trop peu connu, Frederick Rolfe, alias le « Baron Corvo » (je recommande de vous précipiter sur A.J.A. Symons, The Quest for Corvo. An Experiment in Biography ; en français À la recherche du baron Corvo, Gallimard, Du monde entier, 1962). Je ne suis pas la première à voir une parenté entre Rolfe et Sachs, Paul Morand qui regretta de ne pas avoir rencontré Rolfe lors d’un séjour à Venise, a dit de lui qu’il était un « mélange de Léon Bloy et de Genet, de Max Jacob et de Maurice Sachs » ! Ce personnage surprenant est aussi sulfureux et « infréquentable » que Sachs : homosexuel, converti au catholicisme, toujours à la recherche d’argent, il se débrouillait de même pour se fâcher avec tout le monde, dans une fuite en avant d’autodestruction. Il mourut finalement en 1913 à Venise où il avait longtemps vécu dans une barque, plus vénitien que les Vénitiens ! Né en 1860, il se rapproche plutôt de la génération de Proust (que de Sachs, né en 1906), alors on se plaît à imaginer qu’ils se seraient croisés à Venise. Mais le baron Corvo ne s’y est installé qu’en 1908. Or, si Proust y est allé deux fois, ce ne serait qu’en 1900 (voir mon article À la recherche de Proust dans les livres d’or de Venise : une découverte à la Marciana, Quaderni Proustiani, no 11, 2017 ; très aimablement traduit en anglais par Chris Taylor).

Parmi vos récentes découvertes, les relations de la famille Proust avec le peintre Jean-Jacques Henner, qui feront bientôt l’objet d’une conférence au musée Henner dans le cadre du festival Le Paris retrouvé de Marcel Proust.

Portrait de Jean-Jacques Henner
Jean-Jacques Henner (1829−1905), peintre français. Photo Roger-Viollet

J’avais vu l’année dernière que le musée Jean-Jacques Henner avait affiché sur son site Internet que les agendas du peintre contenaient des mentions de dîners chez les Proust. Je suis donc allée consulter ces agendas et j’ai alors découvert que leurs archives conservaient par ailleurs deux lettres de Jeanne Proust à Henner (que j’ai publiées dans le Bulletin d’informations proustiennes, no 49, 2019). Ils se sont fréquentés au moins entre 1886 et 1896, quand Marcel était donc âgé de 15 à 25 ans. Cette relation du peintre et de la famille de l’écrivain était jusqu’à ce jour totalement inconnue. Les archives du musée nous réservent peut-être d’autres surprises… Ma conférence aura lieu le dimanche 22 mars au Musée Jean-Jacques Henner.


6 Comments

Guz · 18 janvier 2020 at 8 h 55 min

Merci infiniment pour cet entretien.
Merci Mille fois.

Guz · 18 janvier 2020 at 8 h 57 min

Et Bonne Continuation.

Richard LEJEUNE · 18 janvier 2020 at 10 h 35 min

Merci à vous pour ce très intéressant entretien.

Aurellyen · 19 janvier 2020 at 18 h 32 min

Bravo pour ce nouvel entretien passionnant sur la recherche proustienne se faisant, les plaisirs des découvertes, et les nombreuses références fournies.
Toute proportion et modestie gardée, ceci résonne en moi sur les recherches relatives à la présence de Proust au mariage mondain Greffulhe / Gramont de 1904, publiée au BMP et ayant bénéficié de la traduction amicale de Chris Taylor et de Marcelita Swann, et de fil en aiguille maintenant les recherches sur tout ce qui concerne la préparation de ce mariage de 1900 à 1904, dans la correspondance des Greffulhe, Gramont ou autres.

Jean-Jacques Salomon · 21 janvier 2020 at 8 h 28 min

Aptonyme 🙂

    Nicolas Ragonneau · 21 janvier 2020 at 9 h 01 min

    J’aime beaucoup ce jugement, surtout de la part du chef du gang des pastiches…

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