Francis Bacon, lecteur de Proust

Publié par Nicolas Ragonneau le

Tableau de Francis bacon intitulé Street Scene
‘Street Scene (with Car in Distance)’, 1984 © The Estate of Francis Bacon /All rights reserved / Adagp, Paris and DACS , London 2019 © The Estate of Francis Bacon. All rights reserved. DACS / Artimage 2019. Photo: Prudence Cuming Associates Ltd

« Comment imaginer la vie sans la littérature ? Sans les livres ?
C’est une source fabuleuse, un puits pour l’imaginaire.
Marcel Proust est un chirurgien. Avec la Recherche, il a fait de la dissection.»

Francis Bacon,
dans Franck Maubert, L’odeur du sang humain ne me quitte pas des yeux, Mille et une Nuits, 2009.

Francis Bacon fréquentait assidûment la Recherche, qu’il a lue en anglais et en français, peut-être à partir des années 50, à un moment où la critique proustienne se renouvelait profondément. En assemblant différentes sources et l’inventaire de ses bibliothèques à l’occasion de l’exposition Bacon en toutes lettres au Centre Pompidou, on arrive à brosser à grands traits (et à l’envers de la toile, pour rester fidèle à sa manière) le portrait de Francis Bacon en lecteur de Proust. Un auteur avec lequel il partageait l’asthme, l’homosexualité, et une certaine forme de fascination pour la cruauté — la sienne comme celle des autres.

Jacques Dupin ou le rendez-vous manqué

Au début des années 90, j’ai eu la chance de côtoyer un peu le poète et galeriste Jacques Dupin (1927-2012) pour les besoins d’une lecture publique. Je n’avais pas vingt-cinq ans et ce personnage austère en apparence, à la voix extraordinaire, m’intimidait. Et puis, se retrouver à déjeuner en face d’un modèle de Diego Giacometti et de Francis Bacon, si grand connaisseur des arts et des lettres, ami intime de René Char, avait de quoi impressionner. Pendant ces quelques moments, quand nous ne parlions pas de ses livres, je l’interrogeais principalement sur Henri Michaux et Francis Bacon. La Galerie Lelong représentait Bacon à Paris et Jacques me racontait la grande sollicitude du peintre à l’endroit de chaque personne qui œuvrait à ses expositions : de celui qui posait les cimaises à la femme de ménage, Bacon avait toujours une gentille attention pour ceux qu’il croisait. Constatant mon intérêt sincère, Jacques me dit qu’il essaierait d’organiser une rencontre avec Bacon lors d’un prochain passage dans la capitale. Je n’en revenais pas, mais je savais que Jacques était un homme de parole.

Un goût pour les classiques

Study for Portrait (Michel Leiris), 1978 © The Estate of Francis Bacon /All rights reserved /
Adagp, Paris and DACS, London 2019
Photo © Centre Pompidou, MNAM-CCI/Bertrand Prévost/
Dist. RMN-GP

Francis Bacon hélas est mort peu après, à Madrid, en 1992, et je ne l’ai jamais rencontré. Mais avant d’apprendre sa mort, j’ai ruminé à plusieurs reprises, et par anticipation, les questions que je lui aurais posées. Peu de peintres contemporains ont été davantage lecteurs et adulés par des écrivains qu’il ne l’a été — Michel Leiris en tête. En dehors de ce qu’il en disait notamment dans ses entretiens avec David Sylvester (la Vulgate des adorateurs de Bacon) ou dans les titres de ses peintures (Blake, Eschyle, Michaux, Nietzsche, Shakespeare, les surréalistes…), j’aurais aimé savoir quels auteurs et quels livres avaient compté pour lui. Tout au plus, et d’après cette liste, j’aurais pu affirmer sans trop me tromper que ce francophile avait un goût sûr et une prédilection certaine pour les classiques.

Les images de Perry Ogden au microscope

Francis Bacon's bookshelf
Quelques livres de Francis Bacon au 7 Reece Mews, Londres. Perry Ogden, Francis Bacon’s 7 Reece Mews studio, London 1998 © The Estate of Francis Bacon. All rights reserved. DACS / Artimage 2019

En 2001, le photographe Perry Ogden publie un livre extraordinaire, 7, Reece Mews l’atelier de Francis Bacon (Thames & Hudson). On lui avait demandé de réaliser un reportage photographique sur l’atelier du peintre avant son démantèlement, car John Edwards, le légataire universel de Francis Bacon, avait fait don de l’atelier à la Hugh Lane Municipal Gallery of Modern Art de Dublin — où l’on peut le visiter désormais. Les photographies d’Ogden, outre leur lumière très particulière et leurs cadrages virtuoses, offrent un nombre de détails incroyables du magnifique bordel (un pandémonium de boîtes en métal, de photos, de livres d’art, de magazines, de cartons de bouteilles de champagne, etc.) qu’était l’atelier de Bacon. C’est un document exceptionnel pour saisir ce que Bacon avait d’unique dans son approche de la peinture, dans sa technique, et qui renseigne d’une façon toute graphique sur l’intimité d’un artiste lorsqu’il est seul dans son atelier (Bacon exécutait les portraits d’après des photos, les modèles étaient peints in absentia).
Je commençai à inspecter chacune des photos à la recherche d’un détail insolite, utilisant parfois une loupe pour mieux les scruter. Je m’arrêtai sur les clichés des livres, présents à différents endroits de l’atelier — et dont on ne voyait guère que le dos — et parmi lesquels je réussis à identifier un livre de Proust ou sur Proust.

Sachs et Bacon, le duo infernal

Francis Bacon au Ritz, 1929
Francis Bacon à la terrasse du Ritz, 1929
© The Estate of Francis Bacon

À la périphérie de l’œuvre de Proust (au sens propre comme au sens figuré), on voyait aussi les Mémoires de Saint-Simon (en anglais) et, en version originale, Le Sabbat de Maurice Sachs (dans la collection l’Imaginaire), la présence de ce livre venant peut-être démentir la déclaration péremptoire de Thomas Clerc dans Maurice Sachs le désœuvré (Allia, 2005) : « Je ne connais pas un seul homosexuel qui ait adopté Sachs dans son panthéon personnel. Il est tout simplement un oublié ».
Sachs et Bacon (qui avaient seulement trois ans d’écart) partageaient une passion pour l’alcool et l’œuvre de Chaïm Soutine. Bacon savait-il que Sachs avait volé et vendu un magnifique Soutine appartenant aux Castaing pendant leur absence ? Sans doute pas, mais cette énième histoire scélérate dans la vie de Sachs aurait sans doute amusé le peintre. Ils auraient d’ailleurs pu se croiser, à Paris chez Albert Le Cuziat, ou à Londres dans des clubs interlopes… ils auraient même pu être amants : imaginez le couple sulfureux Sachs-Bacon ! Dans sa grande biographie de Bacon, Michael Peppiatt raconte que, pendant son séjour parisien juste au retour de Berlin (1927, alors que la parution d’À la Recherche du temps perdu s’achève), le peintre sortait avec un jeune prostitué (qu’on appelle en argot un « jésus ») et qu’il fréquentait tous les lieux biens connus des homosexuels de la capitale. Il se rendait également au Ritz, comme Marcel quelques années avant lui…

Proust et Bacon, unis par la maladie

Il a fallu attendre la mort du peintre britannique pour comprendre à quel point Proust comptait dans la vie et l’esthétique de Bacon, et en apprendre davantage de ses lectures que ce qu’il en disait dans les film documentaires et dans ses entretiens avec David Sylvester. En 1992, peu après sa disparition, Michel Archimbaud publie également une suite d’entretiens, et c’est lui qui interroge Bacon sur sa lecture de la Recherche :

Racine, Baudelaire, Rimbaud, Proust, je les ai lus en français, mais je sais que je ne comprends pas assez bien votre langue pour lire les grands textes de votre littérature de façon satisfaisante.

in Francis Bacon, Entretiens avec Michel Archimbaud (Folio, 1996)

Que Francis Bacon fût un lecteur de Proust n’avait rien d’inattendu. L’homosexualité, l’héritage de la tragédie classique, la cruauté et le Mal forment quelques-uns de leurs dénominateurs communs — sans parler de l’asthme. Georges Bataille, qui connaissait l’œuvre du peintre anglais et avait compris son importance, et dont Bacon avait lu, dès 1928, Histoire de l’œil puis La Littérature et le Mal (1957), peut avoir joué le rôle de l’initiateur. Par ailleurs Gilles Deleuze, qui ne voyait pas d’affinités entre les deux artistes, pourrait cependant être considéré comme un trait d’union entre Bacon et Proust, ayant écrit sur l’un comme sur l’autre, et évoquant les deux en ces termes :

C’est peut-être parce que Bacon, quand il récuse la double voie d’une peinture figurative et d’une peinture abstraite, se met dans une situation analogue à celle de Proust en littérature. Proust en effet ne voulait pas d’une littérature abstraite trop “volontaire” (philosophie) et pas davantage d’une littérature figurative, illustrative ou narrative, apte à raconter une histoire.

Gilles Deleuze, Francis Bacon, Logique de la sensation (Le Seuil, 1981)

Fouinons un peu dans la bibliothèque de Francis

Que nous disent les bibliothèques de Francis Bacon, dont on trouve l’inventaire (1200 ouvrages) dans le catalogue de l’exposition Bacon en toutes lettres ? Tout d’abord, il convient de rester prudent dans l’analyse, car certains livres sont manquants et un inventaire n’est jamais qu’une photographie à un instant donné, et ne rend pas compte de la dynamique des lectures d’un individu ou de sa culture littéraire dans son ensemble. Par exemple Henri Michaux est totalement absent de l’inventaire, alors qu’on sait de différents témoignages que Bacon était un grand admirateur du peintre (dont il avait acheté une encre à la fin des années 60) comme de l’écrivain. A contrario on peut posséder des livres sans jamais les avoir lus.
Cependant, ses bibliothèques révèlent le goût de Bacon pour le voyage et les langues étrangères : des guides de voyages, des méthodes de langue, mais aussi des guides de conversation, des grammaires et des livres de référence (le Bescherelle !) pour le français, l’espagnol, l’italien, l’allemand et le grec. Autre enseignement, on peut être nihiliste et tragique et apprécier la bonne chère :  Bacon la fine gueule, l’amateur de gastronomie, de vins et de champagne est trahi par ses livres de cuisine, notamment italienne, les ouvrages sur les cocktails et le guide Michelin… Les livres de tauromachie, d’anatomie, de photos de Muybridge, les traités illustrés sur diverses maladies, ou les ouvrages sur l’Allemagne nazie, plus ou moins démembrés et éparpillés dans l’atelier, n’étonneront personne : ils forment la documentation attendue du travail du peintre face à ses modèles et sont davantage des livres vus que lus.

Au rayon Proust

Aucune trace de l’édition française d’À la recherche du temps perdu dans l’inventaire alors que Franck Maubert l’a vue chez Bacon  :

Posés sur le manteau de la cheminée, les œuvres de Proust dans une édition française.

Franck Maubert, L’odeur du sang humain ne me quitte pas des yeux

En revanche, la traduction par Charles Scott Moncrieff et Sydney Schiff est bien présente, dans une édition Penguin de 1983 (deux volumes jusqu’à Cities of the Plain), mais incomplète. L’édition du Temps retrouvé est celle de Chatto & Windus de 1960.  Francis Bacon ne s’arrête pas à la lecture du monument proustien : deux traductions du Contre Sainte-Beuve (1984 et 1988) prouvent qu’il s’intéressait aussi à l’archéologie de la Recherche.

« Je pense que la Recherche est la plus grande œuvre tragique jamais écrite […] Je relis sans cesse Le Temps retrouvé. C’est peut-être mon côté morbide mais il y a quelque chose d’extraordinaire dans la façon dont Proust fait évoluer ses personnages. Quand Charlus tombe sur le pavé, il n’est plus rien. Lui qui était si pompeux, sa chute le rend complètement pathétique. Et bien sûr, cela continue sur des pages et des pages. À la fin, tous les personnages que Proust a créés se révèlent de simples pantins utilisés pour composer le livre. »

Francis Bacon cité dans Michael Peppiatt, Francis Bacon, anatomie d’une énigme (Flammarion, 2019)

La bibliothèque proustienne de Bacon contient également des ouvrages critiques, comme le livre de Peter Quennell paru au moment du centenaire en 1971, le Proust de Roger Shattuck et la biographie de Painter, qui disent l’intérêt étendu du peintre pour les proustiana. Il est parti trop tôt pour pouvoir lire la grande biographie de Jean-Yves Tadié, parue en 1996 : elle aurait, sans aucun doute possible, rejoint ses étagères.

À VOIR
Bacon en toutes lettres, Centre Pompidou. Jusqu’au 20 janvier 2020.

À LIRE

Merci à Geneviève Munier-Teschner, The Estate of Francis Bacon et à Jean Frémon.
In memoriam Jacques Dupin.


1 commentaire

COSKUN · 19 septembre 2019 à 9 h 30 min

Merci

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