La Recherche en grec : une première traduction

Publié par Nicolas Christodoulou le

Pavlos Zannas
Pavlos Zannas, un traducteur à l’œuvre en prison – DR

Marcel Proust et À la Recherche du temps perdu traduit finalement dans la langue hellène ! Si l’œuvre du plus grand auteur du XXe siècle a rongé la vie de l’écrivain, on pourrait en dire autant de sa traduction en grec.

Commencée en 1969 dans les prisons des colonels par un homme de lettres, Pavlos Zannas (1929−1989), fils de Virginie Zannas, elle-même fille de l’auteur grecque Pénélope Delta connue pour son œuvre qui traite majoritairement de la Première Guerre mondiale et des guerres des Balkans avec l’occupation bulgare d’une partie de la Macédoine grecque en 1916–1918, ne pouvait pas échapper à l’influence des lettres françaises. C’est aussi sa grand-mère qui entretient une longue correspondance avec Gustave Schlumberger. Elle est elle-même fille d’Emmanuel Benakis et de Virginie Choremi d’Alexandrie.
Virginie, épouse d’Alexandre Zannas, fut également la grand-mère de l’ancien premier ministre Antonis Samaras (2013−2015).

Un traducteur en prison

Cet homme, imprégné de culture qui a fait son doctorat à l’Institut des hautes études internationales de Genève, entreprend la traduction de cette œuvre colossale non pas dans les salons de la famille, mais en prison en 1969 (les colonels emprisonnent tout esprit libre !).
C’est un autre prisonnier politique, Stratís Tsírcas, né au Caire et très connu pour son œuvre Cités à la dérive, cette trilogie traduite en français qui se déroule durant la Seconde Guerre mondiale au Proche-Orient et en Grèce, ami du poète Cavafy, qui sera l’instigateur de la traduction de l’œuvre proustienne.
Pavlos Zannas continue la traduction après la chute des colonels et en 1989 (20 ans après) sont traduites Du côté de chez Swann, À l’ombre des jeunes filles en fleurs, Le côté des Guermantes et Sodome et Gomorrhe aux éditions Iridanos sous forme de petits tomes (douze au total).
Les deux premières œuvres furent traduites en prison, la troisième et la quatrième dans trois maisons différentes du traducteur, entre Athènes et l’île d’Eubée.
Le poète Séféris parle, dans le Figaro, du début de cette traduction en juin 1971, peu avant sa mort. C’est son dernier texte sur sa vie et son œuvre. En septembre de la même année, il quitte le monde terrestre, comme Zannas, en décembre 1989 !

La traduction change de mains

Trois ans avant, en 1986, il fait partie du groupe ayant fondé le Centre de Traduction Littéraire à l’Institut français d’Athènes avec entre autres Titos Patrikios, Petros Papadopoulos, Panagiotis Poulos, sous la houlette de Catherine Vélissaris.
Après la mort de Zannas, c’est au tour de de cette équipe de l’Institut français de prendre le relais, encouragée par le conseiller culturel de l’époque, le philosophe Michel Guérin, vers 1992.
L’Institut avec son imprimerie prend en charge et réédite l’œuvre en la respectant sous forme de quatre tomes. La moitié de La Prisonnière était prête. Ainsi, Petros Papadopoulos (professeur éminent à l’Institut français de l’époque) donne-t-il des conseils, des textes, des brouillons à Panagiotis Poulos, professeur de philosophie esthétique à l’Ecole des Beaux-Arts d’Athènes (sa thèse en Littérature et Philosophie Le statut de la temporalité dans la construction de l’œuvre de Marcel Proust a été soutenue à l’Université de Lille).

L’aventure se poursuit avec la librairie Estia

La traduction est poursuivie donc par un spécialiste de l’œuvre, fin connaisseur des deux langues qui, se basant sur la nouvelle Pléiade et les annotations détaillées, fait un travail de longue haleine, respecte la ponctuation, cherche le mot juste dans une langue néo-hellénique gardant les subtilités du grec soutenu (de Katharévousa) afin de respecter l’esprit et la langue de l’époque de Proust.
Hélas, en 2001, c’est au tour de l’Institut français de fermer son imprimerie et son Centre de Traduction Littéraire ! L’œuvre reste orpheline, mais grâce à la plus ancienne librairie d’Athènes, Estia, et sa directrice Eva Karaïtidi, l’œuvre va continuer et en 2005, La Prisonnière terminée sera mise en librairie, cette fois au nom d’Estia-ifa.
Mais la crise atteint le pays : la librairie va fermer pour rouvrir (plus petite cette fois-ci) rue Didotou et non Solonos ( près de la faculté de Droit et marque déposée pendant des décennies).
Grâce à Madame Karaïditi et au professeur Poulos, le public hellénique, qui attend depuis onze ans, voit la traduction d’Albertine disparue en 2014. Elle sera couronnée par le prix de traduction littéraire de l’Académie d’Athènes en 2015.

Un chantier d’un demi-siècle

Quatre ans après, en octobre 2018, le dernier tome Le Temps retrouvé paraît en librairie. Des annotations revues, refaites, une langue soignée dont Proust, admirateur de la Grèce, serait fier, sont les caractéristiques de ce dernier tome, bien qu’aux yeux de M. Poulos, c’est Albertine disparue qui lui a pris trop de temps car elle est d’après lui la partie sublime et la plus difficile à traduire.
Quarante-neuf ans après, nous pouvons parler d’une traduction-phare dont les Hellènes doivent être fiers, car ainsi À la Recherche du temps perdu est à la portée de tous.
Il faut noter le respect de la langue grecque puisque les accents et les esprits de l’époque alexandrine, en vigueur jusqu’en 1981, sont respectés aujourd’hui.
Une vraie découverte de l’œuvre proustienne, redécouverte dans la langue des Hellènes. Nous savons gré tant au traducteur qu’à l’éditeur de léguer cette œuvre à tous les hellénophones du monde.

Nicolas Christodoulou est le président de l’Association des Membres des Palmes Académiques (AMOPA) en Grèce et Directeur du Service des Examens et certifications à l’Institut français d’Athènes.
Ce texte a été publié pour la première fois dans le bulletin de l’AMOPA.


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