La Sinetterie à Illiers-Combray, le château de Charles Swann ?

Published by Jean-Yves Patte on

Le Château de Swann ouvre ses portes le 10 juillet en fin d’après-midi, et ce site renforce l’attrait touristique et culturel d’Illiers-Combray. Jean-Yves Patte, muséographe et responsable de la scénographie, explique pourquoi le château de la Sinetterie pourrait bel et bien être la demeure de Charles Swann à Combray.

Qui connaît le château de la Sinetterie à Illiers-Combray ? Peu de gens. Qui se doute qu’il est le Château de Swann ? Encore moins à dire vrai. Pourtant, le lieu a été noté en 1971, lors des célébrations d’Illiers-Combray, mais son état de semi-abandon, son inaccessibilité même ont fait que les regards, un instant posés, se sont vite détournés.
Sa situation, en haut de la montée de St Pierre, et peu éloignée de la maison de tante Léonie aurait pu retenir l’attention. À la vérité, on ne savait que peu de choses de ce lieu, qui pourtant concentre une grande partie de l’univers de Charles Swann.
Entrons donc… Un retour dans le passé, bien avant 1971, s’impose.

Une maison élégante, mais peu confortable

En haut de la butte Saint Pierre, qui domine Illiers, se trouvait un petit hameau, dépendant de la commune, du nom de la Sinetterie. C’est à cet endroit que Germain Vallerand (Pithiviers 1793 – Illiers 1873) fait construire un château modeste et sa ferme. Non sans prétention nobiliaire, il constitue un domaine agricole et forestier. Un de ses ancêtres ne se nommait-il pas Valleran d’Arbonne ? Nom ou surnom tombé en désuétude, mais élégant. Encore, son épouse Joséphine-Aimée Massot descendait de Mme Bougis de Courteille, sa mère et Madame de Folleville, sa grand-mère ; noms certes éteints, mais souvenirs vivaces… ainsi qu’une certaine fortune !
« Vers 1850, M. Valleran, ancien fonctionnaire en retraite1, occupa ses loisirs à bâtir, en ce lieu, une maison élégante, mais peu confortable à l’intérieur. (…) M. Valleran utilisa une parcelle de terrain de sa dépendance, pour l’érection d’un grand et beau calvaire, couronné d’arbustes et enclos de murailles2 ».

Des ciriers dans la famille

Germain Vallerand est vraisemblablement venu s’établi à Illiers en 1824, puisque cette même année, il y épouse Joséphine Aimée Massot, « propriétaire à Illiers3 », née le 17 Fructidor An VII – 3 Septembre 1799 – à Alençon4. Malheureusement ce mariage ne sera pas très heureux puisque, sans doute à la suite d’un accouchement douloureux, Madame Vallerand meurt en mai 1826 et leur fils unique Arsène Germain Marie, né le 21 décembre 1825 décèdera à quelques jours après son quatrième anniversaire, le 30 décembre 1829…

« Quand nous fûmes arrivés dans la rue, brusquement, la nuit presque complète […], me ramena à je ne sais quelle arrivée, le soir, à Combray, quand la ville n’était encore éclairée que de loin en loin, et qu’on y tâtonnait dans une obscurité humide, tiède et sainte de crèche, à peine étoilée çà et là d’un lumignon qui ne brillait pas plus qu’un cierge. »

Marcel Proust5

Quelques détails permettent de comprendre la nature des relations entre la famille Proust et Germain Vallerand. Quoique leur position sociale soit très différente, rien de comparable entre la fortune des Vallerand et les biens de la famille Proust, ils étaient cependant proches en un point : la famille paternelle de Germain Vallerand comprenait des ciriers6 établis à Pithiviers, et Valentin Proust (Illiers 1801–1855), grand-père paternel que Marcel Proust n’a jamais connu, était épicier-mercier, marchand cirier… fabricant de chandelles.
Veuf, Germain Vallerand, qui demeure le plus souvent rue du Saint-Esprit7, se consacre alors à la constitution de son domaine, puis la construction du château. On ne sait rien du nom de l’architecte qui présida aux plans de cette demeure, villégiature agréable entièrement tournée vers son parc, et assez peu logeable bien que d’un aspect grandiose. D’ailleurs lui-même n’y réside que très peu, et malgré son remariage tardif avec Louise Pinson qui très vite regagne ses propriétés à Beaune-la-Rolande, vit en solitaire et se tourne vers une piété austère. Il fait même bâtir une petite chapelle, sous le vocable de Saint-Pierre, dans le parc de son château et s’y fait inhumer en solitaire le 20 juin 18738. Son épouse ne fera même pas le déplacement.

Adrien Proust, l’intermédiaire

La Chapelle Saint-Pierre dans le parc. Photo JY Patte.

Dix années de disputes autour de l’héritage et particulièrement autour du château commencent alors. Germain Vallerand avait souhaité le léguer aux Frères de la Doctrine Chrétienne, afin d’y fonder une école gratuite… mais, ce legs fut refusé car « il avait n’avait rien prévu afin d’assurer l’existence matérielle des Frères9»… il en fut de même pour l’Hospice d’Illiers qui, à son tour sollicité, refusa…10 Les héritiers, épars et vraisemblablement découragés, finissent par vendre le château en 1883.
C’est alors que l’histoire s’accélère. Adrien Proust (1834−1903) médecin réputé, professeur et chef de service à l’Hôtel Dieu à Paris, qui conserve à Illiers des liens familiaux, a connaissance du domaine, des difficultés de la succession et enfin d’une vente attendue : il en informe la famille Drache. Louis Fénelon Drache, médecin parisien fortuné, attaché aussi à l’Hôtel-Dieu, cherche une propriété, une villégiature, pour son repos. Mais la succession trainant en longueur, il décède avant la vente et c’est sa fille, Elvire Drache, née en 1849, qui acquiert ce domaine.
En 1871, elle avait épousé Léon Lucien Lelièvre (1842−1906 ?), négociant, et était partie s’installer avec lui à Genève, chez les parents de ce dernier… L’année suivante naît leur fils Lucien, et en même temps s’installe la désillusion. Léon ne veut pas quitter sa mère, et Elvire s’ennuie fermement. Avec le jeune Lucien (1872−1960), elle vient alors s’installer à Illiers, dans le domaine de la Sinetterie. Immédiatement, elle fait aménager le parc suivant la mode du temps. Elle y fait bâtir un jardin extrême-oriental avec une pièce d’eau et un pavillon dans le goût chinois, embellit les parterres et les sous-bois.

Lucien, un modèle de Gilberte ?


Elvire Drache-Lelièvre et son fils Lucien, vers 1920. DR

Marcel Proust y vient enfant et y constitue non seulement un réservoir d’images mais y trouve encore des impressions qui marquent durablement son imaginaire. Mme Drache-Lelièvre est une personnalité de fort tempérament11 qui se trouve empêtrée dans une mésalliance (elle obtiendra le divorce au tribunal de Chartes, le 27 décembre 1889)12 et entend garder et marquer son rang ! Elle pourrait, « en miroir », avoir influencé quelques-uns des sentiments de Swann. Sans compter que les décors intérieurs du Château, ceux choisis par Germain Vallerand, sont très marqués par le style du règne de Napoléon III, et forment un cadre idéal. On y trouve même un petit cabinet chinois, qui associé à d’autres réminiscences, dessinent les contours de la maison de Swann et d’Odette…
L’été que Marcel Proust a passé, en compagnie de Lucien Lelièvre, à explorer le parc, sa chapelle et son calvaire, la pièce d’eau et le jardin Extrême-oriental, les bois, la prairie adjacente, a sans doute aussi marqué l’esprit du jeune garçon… Lucien devient Gilberte, la fille d’un couple, in fine, assez désuni : celui de Charles Swann et d’Odette…

Un lieu retrouvé ? Sans doute…

Mes plus vifs remerciements vont à Geneviève L. et à Catherine E. pour leur aide et confiance.

  1. Receveur de l’Enregistrement, son grand-père maternel, Charles Gastebois,  était procureur au Châtelet à la fin de l’Ancien Régime []
  2. M. le Chanoine Marquis, doyen d’Illiers, Monographies paroissiales II – Illiers –. Archives diocésaines de Chartres, 1907. Le nom de Vallerand est orthographié sans le « d » final. Le calvaire existe toujours en bordure de propriété. []
  3. Au moment de son mariage, ses parents sont domiciliés à Chartes. []
  4. Mariage prononcé le 17 juillet 1824 à Illiers. []
  5. RTP, II, 691 []
  6. Fabricant de bougies et de cierges. []
  7. Recensement de 1872, Illiers. Adresse non loin de la maison de Valentin Proust. []
  8. Archives diocésaines de Chartres. Il sera exhumé après 1883. []
  9. Archives diocésaines de Chartres. []
  10. Ibid. []
  11. Elle cherche même à s’opposer par voie de justice au premier mariage de son fils qu’elle considère dégradant : il avait épousé une modiste, Marie-Adolphe Ferber. []
  12. Mention portée en marge de l’acte de mariage []
Categories: Proustiana

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