Pourquoi les lecteurs de Proust sont surtout des non-lecteurs de la Recherche

Published by Nicolas Ragonneau on

Paul Valéry, le plus prestigieux des non-lecteurs de la Recherche, photographié par Henri Manuel vers 1925.

Examen sporadique des mille et une façons de ne pas lire la Recherche grâce à quelques cas d’espèces.

On érige la statue de l’écrivain national depuis un moment déjà : tout le monde le sait, on célèbre en 2022 le centenaire de la mort de Marcel Proust, un événement qui ressemble à la patine finale. Plus que jamais et pour certains, la lecture de la Recherche sonnera comme une obligation morale, un marqueur social et intellectuel, une médaille pour les snobs et ceux qui croient encore appartenir à l’élite. Il y a une pression sociale à lire Proust, qui est peut-être son pire ennemi.

Où l’on rappelle quelques définitions utiles du classique en littérature et qu’on se demande si lire 14% d’un livre permet d’affirmer qu’on l’a lu.

Il existe bien des définitions des classiques littéraires. On connaît la superbe d’Italo Calvino (« Un classique est un livre qui n’a jamais fini de dire ce qu’il a à dire ») et celles, moins flatteuses, de Mark Twain (« Un classique est quelque chose que tout le monde voudrait avoir lu et que personne ne veut lire ») et d’Ernest Hemingway (« Un classique est un livre dont tout le monde parle et que personne ne lit »). Si la Recherche vérifie ces trois assertions, les deux dernières intéressent particulièrement ce que Pierre Bayard a nommé la « non-lecture ». Longtemps, bon nombre de chercheurs et de curieux se sont demandés combien de lecteurs avaient réellement fait le voyage de la Recherche jusqu’au bout, du tome 1 au tome 7 — ou lu en intégralité les 2400 pages de l’édition Quarto. À cette question, j’ai tenté d’apporter une réponse aussi détaillée que possible dans un long chapitre de mon ouvrage Proustonomics, cent ans avec Marcel Proust (Le temps qu’il fait, 2021). Le résultat a demandé des semaines de travail et de calculs. J’ai nommé abandonnistes tous ceux qui décrochent au bout de quelques pages de Du côté de chez Swann ou plus tard, à la fin d’À l’ombre des jeunes filles en fleurs. À eux seuls, les deux premiers tomes de la Recherche se sont vendus davantage que tous les autres tomes cumulés. Lire uniquement Du côté de chez Swann signifie qu’on a seulement lu 14% de la Recherche (statistique établie à partir de l’édition Quarto)… c’est comme si vous arrêtiez à la page 14 d’un livre de 100 pages. Pourriez-vous affirmer alors que vous avez vraiment « lu » un tel livre ?

Où il apparaît qu’il n’est pas honteux de ne pas avoir lu la Recherche en intégralité puisque Paul Valéry lui-même nous y autorise, qu’on oublie davantage qu’on ne retient, et qu’il existe bien des façons de ne pas lire la Recherche.

Une étrange évidence, un paradoxe éclatant est donc apparu à l’issue de cette longue étude : les lecteurs de Proust sont surtout des non-lecteurs de la Recherche. On peut aussi l’affirmer en batissant sur les fondations posées par Pierre Bayard dans son fameux Comment parler des livres qu’on n’a pas lus ? (Minuit, 2007). Dans cet ouvrage, Pierre Bayard, ou plutôt l’alter ego à l’œuvre dans sa suite de théories-fictions composée du livre susmentionné, de Comment parler des lieux où on n’est jamais allé et de Comment parler des faits qui ne se sont jamais produits, évoque Paul Valéry qui, dans un hommage à Proust dans la NRF (1923), confesse ne pas avoir lu plus d’un tome de la Recherche mais qu’il fait toute confiance au jugement de personnalités aussi opposées que Léon Daudet et André Gide, ce qui l’autorise à parler de Proust tout en étant un non-lecteur de la Recherche.
D’une part la lecture de la Recherche peut être partielle, et d’autre part, la quantité de ce qu’on oublie de la Recherche sera toujours supérieure à ce qu’on en retient — un constat valable pour tous les livres et à partir duquel l’alter ego de Pierre Bayard a même créé une catégorie pour ses notes en bas de page, LO pour Livre Oublié. La lecture partielle de la Recherche est souvent la lecture d’une partie de Du côté de chez Swann ou d’« Un amour de Swann », ouvrage prescrit quelquefois au lycée. « Un amour de Swann », vendu séparément dès 1932, a été le premier extrait disponible en poche à partir de 1958 ; ses ventes ont été considérables dans l’édition du Livre de Poche : 500 000 exemplaires. Une tradition universitaire américaine faisait également lire aux étudiants les seuls tomes 1 et 7. Et récemment, j’ai rencontré dans un salon un cas extraordinaire, une lectrice qui, il y a plus de 20 ans, s’est arrêtée à Albertine disparue. Il existe donc bien des manières de ne pas lire la Recherche, et pas une seule.

Où l’on apprend que Simone Signoret se repent en lisant la Recherche en 1964, après avoir affirmé qu’elle allait le relire.

En 1966, Simone Signoret évoque, dans les « Livres de ma vie » de Michel Polac sa lecture d’À la recherche du temps perdu : « Je défie […] des élèves de philo d’avoir lu entièrement Proust. On en lit des morceaux choisis, on les commente […] et après, pendant 20 ans dans les salons, on dit “il faudra que je relise Proust” alors que très peu de gens l’ont lu […] Alors moi à force de me prendre en flagrant délit de dire, comme ça dans les soirées mondaines “il faudra que je relise”, il y a deux ans quand même, je l’ai lu… et ça m’a duré un mois et demi, c’était formidable ». Elle se permet même d’affirmer de façon péremptoire que la Recherche est si peu lu que l’ensemble n’a été tiré qu’à 80000 exemplaires. Des chiffres absolument fantaisistes qui, paradoxalement, la font ressembler aux snobs qu’elles dénoncent. 

Où, en étudiant le cas de Nicolas Sarkozy, grand amateur de La Princesse de Clèves, on doute qu’il ait jamais lu À la recherche du temps perdu comme il l’affirme, et où il finit par le faire… dans une fiction.

Le 23 février 2006, Le président de la République Nicolas Sarkozy déclenche une polémique suite à ses déclarations contre « l’imbécile ou le sadique” qui osait interroger les candidats au concours d’attaché d’administration sur La Princesse de Clèves. Cette attaque contre la culture lettrée est vue comme la victoire de l’utilitarisme et du capitalisme sur l’Art et les choses de l’esprit. En juillet 2008, il renouvelle cette diatribe qui consomme la rupture entre « le président bling-bling” et ce qu’il appellera, 13 ans plus tard dans son livre Promenades (Herscher, 2021), les « élites traditionnelles ». Il faut croire que ces déclarations n’étaient pas assumées dans un pays où littérature et écriture peuvent être perçues comme une névrose collective. Par ailleurs, son union avec Carla Bruni en 2008 marque le début d’une inflexion intéressante. Marié à une artiste dont la demi-sœur est comédienne et grande lectrice, se présenter comme un homme d’action et d’affaires méprisant la culture fait tache indéniablement. L’ex-président, qui n’a pas renoncé à la politique et à la fonction suprême, commence, sans doute avec l’aide de conseillers, à parler de littérature, de musique d’art ou de cinéma. Dans son entourage, on dit qu’il passe de longues heures à lire les classiques.
Et en 2018, il est invité par Adèle van Reeth à parler de ses lectures dans « Livres et Vous » sur Public Sénat. S’il semble peu à l’aise dans cet exercice et qu’il paraît réciter un texte bien appris, il convainc lorsqu’il évoque Stendhal ou Balzac. Sur Proust, il est beaucoup plus hésitant et ne paraît pas l’avoir lu vraiment, éludant la plupart des questions de son interlocutrice. Adèle Van Reeth a beau déclarer a posteriori, dans Paris-Match, « Nicolas Sarkozy a surpris tout le monde quand il est venu. Des mauvaises langues avaient dit qu’il avait dû se faire des fiches, mais en l’écoutant sur La chartreuse de Parme, de Stendhal, on a vu sa maîtrise du sujet », on n’est pas certain qu’il se soit passé de ces fameuses fiches.


La réalisatrice Anne Fontaine et son équipe connaissaient-ils cette intervention de Nicolas Sarkozy sur Public Sénat ?Dans Présidents (2021), la comédie piquante qui raconte l’improbable alliance de Nicolas et François, ex-présidents de la République, celui-ci conseille à celui-là de lire la Recherche, ce qui arrive à la toute fin du film : vautré dans son canapé, Nicolas (Jean Dujardin) le lit dans l’édition de la Pléiade. 

Où l’on apprend et réalise qu’on peut connaître la Recherche de fond en comble sans en avoir lu la moindre ligne, et où on propose à Pierre Bayard une nouvelle catégorie pour ses notes en bas de page.

Il existe aussi le cas de lecteurs et de lectrices qui n’ont jamais lu la moindre ligne de la Recherche mais la connaissent très bien. En effet, ils écoutent l’intégrale de la Recherche lue par les comédiens réunis par les éditions Thélème, qui viennent de publier une nouvelle édition remasterisée de leur titre-phare, accompagné d’un portrait de Marcel Proust par Jean-Yves Tadié. J’ai rencontré un de ces spécimens, une peintre qui travaille tout en écoutant la Recherche, et qui peut réciter à haute voix des pans entiers du texte. Ainsi pourrions-nous proposer à Pierre Bayard une nouvelle catégorie à ranger auprès de livre inconnu (LI), livre parcouru (LP), livre évoqué (LE), livre oublié (LO) : le livre écouté (LEC).

Categories: Proustiana

8 Comments

GILLES Desmons · 8 janvier 2022 at 19 h 33 min

J’aime le concept du LEC Nicolas. Je connais également quelques lecteurs écouteurs. Ils ne lisent pas, ils écoutent la RTP en courant, en conduisant, en repassant leurs chemises et que sais-je. Le phénomène est plus courant qu’on ne le pense.

Luc Fraisse · 9 janvier 2022 at 9 h 02 min

La polémique autour de La Princesse de Clèves ne manquait pas de sel, car la plus grande marée de gens parlant de livres qu’ils ne liront jamais a été celle des porteurs de pin’s militants : Je lis La Princesse de Clèves. Appartiennent à la même famille mes collègues de lycée, autrefois, aux avant-gardes : quand ils apprenaient que je faisais lire La Princesse de Clèves, ils me jetaient : Quoi, ça existe encore, ça ?  » où « ça » désignait indistinctement Mme de Lafayette – et moi. Leurs enfants ne portaient pas encore le pin’s.

    Brahmy · 9 janvier 2022 at 9 h 59 min

    Ayant lu 2 fois La Recherche dans son intégralité et en relisant quotidiennement des passages, je suis, en plus, moi aussi une LEC : j’écoute sur YouTube la lecture du roman par les comédiens français en faisant ma gym, en cuisinant, en déjeunant. C’est très plaisant : souvent je me fâche, j’engueule celui ou celle qui savonne trop, qui ne comprend visiblement pas ce qu’il lit, je reviens en arrière…bref, c’est un rapport très vivant au texte proustien ! Le plus souvent je savoure ; j’en suis à la139ème heure sur 149 et…je crois que je recommencerai au début.

    Guz · 9 janvier 2022 at 10 h 28 min

    Je possède un de ces pins où c’est marqué «  Cette année, la Princesse va
    voter ». Il me semble que celui-ci était distribué au Salon du Livre de Paris

Leprince Pierre-Yves · 9 janvier 2022 at 11 h 44 min

Les mises au point de « Proustonomics » sont passionnantes et nécessaires (merci à Nicolas Ragueneau) en un temps où un immense public réfléchit, comme un miroir ; les informations transmises par les media, où s’expriment des personnes dont les réflexions sont plus souvent pertinentes qu’on ne le dit, en particulier à propose de la Recherche, que deux anniversaires successifs mettent particulièrement en valeur depuis 2021 jusqu’à la fin de 2022 – et bien au-delà, espérons-le ! Il est ainsi difficile à des millions de personnes, dans le monde, d’avoir une conscience précise de leurs contacts réels avec Marcel Proust, de trier entre de lointains souvenirs personnels de lectures et des souvenirs de déclarations entendues par la suite. On a si souvent entendu parler de Proust, intégré par exemple la plus subtile et la plus frappante de toutes les notions héritées de lui : le fait qu’un minuscule détail peut ressusciter en nous un moment de bonheur, de sorte que la simple phrase, « c’est ma petite madeleine », est universellement comprise de tous, qu’on ait jamais lu une ligne de Proust ou même vu la moindre madeleine), de sorte que l’on se dit sincèrement : « Oui,oui, j’ai bien lu ça dans un volume de la Recherche que j’avais commencé, je ne me rappelle plus si je l’avais fini, si j’en avais commencé ou fini d’autres tomes, il va falloir que je relise Proust… » En somme, on ne ment pas véritablement. Quant aux authentiques relecteurs de la Recherche, ils en sont souvent au même point en reprenant certains passages (c’est du moins mon cas !) :« Je ne me rappelais pas ce passage, comment ai-je pu l’oublier, ne pas le comprendre, le négliger, le sauter, peut-être ? Il faut que je relise Proust… »

Pfister Pascal · 14 janvier 2022 at 10 h 02 min

Marcel Proust écrit à Madame Strauss le vendredi 4 janvier 1918 qu’il a beaucoup pensé à elle cette nuit là en relisant La Bruyère (les auteurs contemporains lui étant insupportables) et en particulier ce portrait qui « a l’air écrit aujourd’hui (je crois que c’était pour le mari de Me de Lafayette qui n’était que Princesse de Clèves que dans le livres) » :
 » Il y a telle femme qui anéantit ou qui enterre son mari au point qu’il n’en ai fait dans le monde aucune mention. Vit-il encore ? ne vit-il plus ? Il ne lui est pas dû de douaire mais à cela près et qu’il n’accouche pas il est la femme, et elle le mari etc. »

Martine Debieuvre · 15 janvier 2022 at 17 h 20 min

Dans un autre genre…je viens seulement de regarder le documentaire d’Arte sur Proust. Très agacée que le réalisateur, pour parler de la vie mondaine de Proust et de sa fréquentation des hôtels particuliers, filme un lieu qui n’est autre que l’hôtel de la Païva, au 25 des Champs Élysées. La Païva, qui avait épousé un prussien très riche, ce qui l’avait bien aidée à construire son hôtel, avait quitté la France dès 1870. Et n’y est pas revenue. L’hôtel avait quelques temps après été transformé en restaurant puis vendu en 1905 au Travellers club qui en est toujours le propriétaire. Proust étant né en 1871, s’il y a un endroit où il n’a jamais mis les pieds, c’est bien celui la ! Mais en regardant le documentaire, on est tenté de croire que c’est bien l’hôtel de la comtesse Greffhule. Le réalisateur a poussé la malhonnêteté jusqu’à accrocher à un mur du salon le portrait d’une femme qui peut faire penser à la duchesse de Guermantes. Portrait qui en temps ordinaire ne se trouve pas dans cet hôtel. J’aimerais d’ailleurs bien savoir qui il représente
Je sens que cette année 2022 va être très, très longue !

Leprince Pierre-Yves · 16 janvier 2022 at 13 h 32 min

Comme vous avez raison, chère Madame Debieuvre ! On peut supposer que les producteurs de l’émission se sont rabattus sur l’hôtel de la Païva par commodité, un lieu privé qu’il est possible de filmer sans visiteurs, mais pesante création « kitch », hélas, à l’opposé de la plupart des salons évoqués dans la Recherche, presque tous riches en oeuvres d’art dignes de ce nom (même chez madame Verdurin, qui fait caresser à Swann les bronzes de certains de ses beaux sièges anciens). Quantité de musées parisiens (Cognacq-Jay, Camondo, Soubise, Jacquemart-André et Carnavalet, bien sûr) auraient mieux rendu compte des hôtels du duc et du prince de Guermantes, de l’hôtel des Greffulhe, mais on ne peut tourner un film dans des lieux sans visiteurs un seul jour par semaine, ni trop éclairer des tissus, des boiseries, des meubles fragiles. C’est donc ainsi que cette émission, intéressante par ailleurs, pourra laisser dans l’esprit de trop nombreux spectateurs l’image conventionnelle d’un Marcel Proust , bourgeois enrichi, amateur d’un luxe lourd et démodé comme, prétendument, son style, ses personnages, son oeuvre, mais il faut toujours espérer : elle aura aussi éveillé des intérêts, des désirs de lecture… et suscité des lecteurs !

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