Entretien avec Gilles Bonnier

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Photo & collection Gilles Bonnier

Le nom de Gilles Bonnier ne vous dira rien, car il ne s’agit pas d’un critique littéraire ni d’un universitaire, mais d’un membre de la confrérie anonyme des lecteurs de Proust. Gilles est l’heureux propriétaire de quelques tomes de la Recherche en édition originale, qu’il a sauvés d’une destruction probable, dont un exemplaire dédicacé par Marcel Proust à une mystérieuse destinataire, que la publication de cet entretien nous permettra peut-être de mieux connaître un jour. Car, malgré nos efforts depuis six mois, nos recherches sont demeurées infructueuses : nous n’avons pas réussi à en savoir davantage sur la dédicataire de ce volume, le service historique de Gallimard ne pouvant nous confirmer sa présence à la Nouvelle Revue Française au début des années 20.

Quelle a été votre expérience de lecture de la Recherche ?
Comme beaucoup de lecteurs, vers 20/25 ans, j’ai tenté la lecture si mystérieusement prometteuse d’À la recherche du temps perdu de Marcel Proust. Je ne dois pas, à ce moment-là, avoir dépassé 15 voire 20 pages de « Combray » tant l’aridité de cette lecture m’avait découragé…
Plusieurs années après, ce fut une belle aventure collective qui m’a décidé à reprendre cette lecture : démarrer cette longue traversée comme un défi entre amis et échanger entre nous. Nous avons commencé une lecture parallèle, chacun de notre côté. Évidemment sans aucune obligation de rapidité, dans le seul but de ne pas entamer cette traversée en solitaire et pour se motiver mutuellement afin d’éviter l’échouage. À plusieurs, ce fut une façon très motivante de replonger dans l’univers proustien. Nous sommes partis à 6, autour de la mi-décembre 2003. Seuls trois d’entre nous sommes arrivés au bout. En ce qui me concerne, j’ai refermé le « Temps retrouvé » le 20 juin 2005, 19 mois d’une lecture quasi exclusive, je n’ai pas réussi à lire autre chose en parallèle, à part quelques pages de poésie ; 3410 pages des 10 livres de l’édition GF Flammarion, avec préfaces, introductions et notes en bataille. Une traversée épique et inoubliable ! Je me souviens avoir emporté mes livres partout où j’allais ces années-là, de la Bourgogne aux Vosges en passant par les parcs lyonnais et les plages du Morbihan.

Êtes-vous bibliophile, et si tel est le cas, quels sont les auteurs ou les types d’ouvrages qui vous intéressent ?
Non, je ne peux me définir comme étant réellement bibliophile. Je ne recherche pas les livres anciens à tout prix. Ici, et comme on va le voir, c’est l’occasion qui a fait que je ne pouvais pas laisser passer ces ouvrages. Certes, j’aime parcourir quelques vide-greniers parfois ou les librairies anciennes, mais je ne suis guère acheteur et encore moins collectionneur, de plus la rareté de ces livres les rend souvent hors de prix.
Je suis un lecteur régulier mais parfois laborieux. Je précise qu’en plus de la vie familiale et professionnelle, je suis également souvent dans les salles de cinéma. J’ai été un lecteur intéressé et enthousiaste depuis très jeune, la découverte de Pagnol par exemple à été importante dans mon adolescence. Également Le petit prince, Prévert, Jules Verne, Vian, Camus… Puis Baudelaire ou Rimbaud.
Ensuite La peau de chagrin de Balzac, Mort dans l’après-midi d’Hemingway furent des livres marquants, comme l’ont été plus tard ceux de John Fante, Paul Gadenne, Faulkner, Mishima, Nabokov, Kawabata, Breat Easton Ellis, les pensées de Cioran, les récits de Pouchkine, le Journal de Gombrowicz, ces écrits ont jalonnés mon parcours de lecteur….
La rencontre avec mon précieux ami Anthony fut déterminante également. Collègues de travail avant d’être amis, nous avons notamment lu en même temps l’intégralité de la Recherche en échangeant nos impressions quasi quotidiennement. Je lui dois ensuite la découverte de Robert Musil et son extraordinaire L’homme sans qualité, mais aussi Thomas Mann et sa Montagne magique, Stéphane Mallarmé ou Julien Gracq que je trouve absolument fascinant, ainsi que le poète Philippe Jaccottet dont il est l’un des plus férus connaisseur de l’œuvre. La lecture est souvent une histoire de rencontres. Ce fut le cas pour moi.

Comment cette histoire de découverte proustienne a‑t-elle commencé ?
J’ai récupéré un peu par hasard ces vieux ouvrages de Proust en 2018, suite à l’appel d’une gentille dame qui par ouï-dire me savait lecteur et amateur de vieux livres, j’ai été sollicité pour jeter un œil et même deux, sur une vieille bibliothèque empoussierée par le temps. Son souhait était de vider cette maison au plus vite, pour la vendre. Par une jolie matinée qui sentait bon la lavande dont le petit jardinet abandonné semblait regorger, je me suis rendu dans cette petite maison cossue, sur les hauteurs de Lyon, au fond d’une impasse. Maison typique, bourgeoise et défraîchie, cachée derrière un petit portail métallique et orné d’une montée d’escalier envahie par une végétation cafouilleuse. Une quantité de vieux livres se trouvaient ici, dans un garage improbable, et souvent hélas dans un triste état.

Où se trouvait précisément la bibliothèque ?
C’est dans un garage sombre que je trouve ces longues étagères où reposent, sur deux et parfois trois rangées, un nombre impressionnant de livres. Également des vieux calendriers des PTT d’une grande partie du XXe siècle qui auraient ravi bien des collectionneurs ; des cahiers anciens, des photographies ornent massivement les vieilles planches en bois.
Je repère rapidement des ouvrages qui me paraissent dignes d’intérêt… Proust, Gide, Baudelaire, Saint-Exupéry, Mallarmé… tiens, tiens…
La gentille dame occupée à vider la maison de sa maman trop âgée pour y rester, revient vers moi… « Attention, me dit-elle, tout est sale, poussiéreux, il y a des souris partout… » Je vois bien hélas l’état de certains livres… les trois volumes anciens du théâtre de Racine sont dévorés, d’autres partent en lambeaux… l’urine et les excréments de rongeurs ont fait du dégât.
« Certains livres ont de la valeur, certains sont signés par les auteurs ! Beaucoup proviennent de ma grand-mère qui travaillait à la NRF au début du XXe siècle ! ».
Et soudain elle enchaîne : « Emportez ce que vous voulez, le reste partira à la benne au plus vite « … Sentence définitive. Il faut agir efficacement pour éviter une mort certaine à ces ouvrages que le temps a, jusqu’ici épargnés.
Je regarde mes quelques sacs, prévus pour l’occasion, il en faudrait cinq de plus, dix de plus !! Tant pis, le coffre se remplira sans sac. Il va falloir faire du tri, choisir, sélectionner… Je repars donc avec les 9 premiers volumes de la Recherche de Marcel Proust, éditions de 1919 à 1922, 9 ouvrages bien conservés, recouverts par une fine feuille de papier transparent d’époque. Surprise, l’un des volumes est numéroté ! Un autre est signé par Marcel Proust lui-même !!

Quel est l’ouvrage dédicacé et quel est le dédicataire de l’ouvrage ?
Le livre signé est le tome 4, celui qui regroupe Le côté de Guermantes 2 et Sodome et Gomorrhe 1.
Il est signé à l’attention de Mademoiselle Brizon.
Un autre livre trouvé ce jour-là, Lucienne de Jules Romains, est lui aussi signé par l’auteur. Cette fois encore pour Mademoiselle Alix Brizon.

Qui peut-être cette Alix Brizon ?
La gentille dame, qui souhaitait vider cette maison et ne voulait rien conserver, m’a signalé que parmi ces vieux livres se trouvaient quelques pièces rares, certains signés par les auteurs, d’autres numérotés. C’est elle aussi qui a évoqué le lien entre sa grand-mère et la NRF où elle aurait, toujours d’après elle, travaillé dans les années où elle a croisé Proust et Jules Romains. Travaillé, ou joué un rôle possiblement actif, vu le lien d’amical souvenir évoqué par Jules Romains dans son paraphe.

9 volumes pour l’édition originale… c’est-à-dire les volumes parus du vivant de Proust lui-même ?
Oui, les 9 livres sont datés de 1919 à 1922, l’année de sa mort, il y a juste 100 ans.
Vous pouvez imaginer mon émotion devant un tel trésor. En plus de Proust et de Jules Romains, je trouve sur ces vieilles étagères des livres de Georges Duhamel, Henry de Monfreid, Baudelaire, Mallarmé, André Breton, Jules Vallès, Leconte de Lisle, George Sand, Alfred de Vigny, Michelet, Pagnol, George Meredith, Selma Lagerlöf, Paul Valéry… également de John Ruskin que Proust aimait tant… aussi un Ubu Roi d’époque… et puis 22 volumes très anciens et très empoussiérés datant de 1830 à 1845 de James Fenimore Cooper, notamment son plus célèbre, Le dernier des Mohicans.
Je sauve ce qui peut l’être, y compris les trois volumes du théâtre de Racine que je refuse de condamner à la benne.

Il faut nettoyer, réparer, jouer du pinceau pour nettoyer chaque page de Fenimore Cooper…
Je retrouve bien plus tard dans les livres des photographies anciennes, des marque-pages, des petits mots gribouillés, des annotations, des paraphes, et même dans un livre de Proust un ravissant petit découpe papier d’époque. En ivoire. Un vieux billet de 1940 se trouve entre les pages de Ruskin.
Belle émotion que ces vieilles pages sauvées de la broyeuse. Jolies lectures en perspective de ces livres de valeur, qui ont traversé les décennies entre rongeurs et probables lecteurs. Certains n’ont jamais été lus, en témoignent les pages non coupées : je sais à coup sûr que les 9 livres de Proust n’ont jamais été lus !! Quel dommage.

Categories: Proustiana

4 Comments

    Nicolas Ragonneau · 22 février 2022 at 10 h 03 min

    Merci Pascal !

Françoise Leriche · 26 février 2022 at 12 h 40 min

Bonjour,
l’état civil de Mlle Alix Brizon n’est pas bien difficile à trouver, si la question est d” « identifier » la dédicataire : elle est née le 24 septembre 1896 dans la petite commune d’Izenave, dans l’Ain (01). Petite commune, car son acte de naissance porte le n° 5, le dernier de l’année 1896 !
Ses parents étaient instituteurs, l’un comme l’autre.
Mais cela, M. Bonnier l’a probablement déjà appris par la personne qui lui a donné ces livres, puisqu’il s’agissait de sa grand-mère. A toutes fins utiles, voici le lien vers l’acte de naissance, qui permet déjà de savoir qu’en 1919 elle avait 23 ans. 

https://www.archives.ain.fr/ark:/22231/vta051bcc4562b20acc/daogrp/0/layout:table/idsearch:RECH_925eb86c74b1dc3c6d2e00a8fd932ec3#id:1387059692?gallery=true&brightness=100.00&contrast=100.00&center=879.519,-425.874&zoom=10&rotation=0.000

Est-elle « montée à Paris » pour chercher un emploi (de bureau ? de secrétariat ?) après la Grande Guerre, participant de l’exode rural de l’époque ? L’acte de naissance ne comporte pas d’ajouts marginaux indiquant mariage, décès, etc. Pour savoir si elle s’est mariée, avec qui, et quand / où elle est décédée, il faudra de plus amples recherches. 

En espérant avoir fait avancer un tout petit peu cette recherche.
Bien cordialement, FL

    Nicolas Ragonneau · 26 février 2022 at 12 h 41 min

    Merci Françoise !

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