Lire Proust… dans le temps

Published by Philippe Noble on

Eve Lavallière, Félix Galipaux et Marie Magnier dans La dame de chez Maxim’s de Georges Feydeau / dessin de Yves Marevéry, 1913. BnF

Il y a près de trois ans maintenant, j’ai eu le plaisir de contribuer, avec Désirée Schyns, à une nouvelle traduction néerlandaise d’À l’ombre des jeunes filles en fleurs. In de schaduw van meisjes in bloei a paru à Amsterdam en novembre 2018, et nous en avons rendu compte ici même l’année dernière, à l’invitation de Nicolas Ragonneau.
Traduire une œuvre ne signifie pas qu’on en a percé tous les secrets. Longtemps après avoir remis sa copie à l’éditeur, on continue à s’interroger sur maint passage. D’où vient cette impression que le texte de Proust, malgré d’abondantes exégèses, refuse obstinément, parfois, de nous dévoiler tout son sens ? Cet été, à l’occasion d’un colloque virtuel, je suis revenu sur quelques-uns de ces irritants mystères. Et je crois avoir démasqué un coupable : le temps qui passe…

Un traducteur, ce n’est rien d’autre qu’un lecteur. Ici je dois faire un aveu : ma lecture de la Recherche était ancienne, et si ces retrouvailles avec le texte m’ont procuré beaucoup de joies, elle m’ont aussi plongé dans perplexité. Même ayant en mains l’édition de Jean-Yves Tadié, j’ai souvent eu l’impression de me heurter à des énigmes. Situation embarrassante, car la seule chose qui distingue le traducteur des autres lecteurs, c’est qu’il est obligé de « rendre publique » sa lecture sous la forme d’une traduction. Tout le monde peut voir alors les traces de son déchiffrement et de ses hésitations, les moments où il a dû choisir entre plusieurs hypothèses, où il s’est résigné à des approximations, etc. Il exhibe, en quelque sorte, ses difficultés de compréhension.
Je n’ai pas eu à chercher bien loin la cause de mes problèmes de lecture : comment ne pas penser au passage du temps ? Nous ne pouvons pas lire Proust comme ses contemporains. Nous comprenons peut-être mieux certains aspects de l’œuvre, mais d’autres, sans doute, beaucoup moins. Cet éloignement dans le temps influe sur notre appréhension du texte à un niveau immédiat, antérieur en quelque sorte à la réflexion, parce que nous avons perdu la mémoire collective de certains événements, de certains usages ou de certains faits de langue. Pour le dire autrement, le monde de Proust, éloigné de nous aujourd’hui de plus d’un siècle, est sorti du domaine de la mémoire pour entrer dans celui de l’Histoire. Et c’est toute la difficulté : cette « perte de mémoire » fait qu’à certains endroits, le texte ne se livre plus à nous parce qu’il ne se prête plus spontanément à notre
« ressenti » de lecteurs. Or ce qui est perdu pour la lecture est a fortiori irrémédiablement lost in translation. Et comme toujours, ce sont les manques, les ratés, les « blancs » dans la communication qui nous en apprennent le plus sur les mécanismes de la transmission. En
voici trois exemples, pris dans À l’ombre des jeunes filles en fleurs.


La perte de la mémoire collective : M. de Norpois et le « Seize Mai »


S’il ne sied pas à un diplomate de faire une entrée en fanfare, celle de M. de Norpois, au début d’Autour de Mme Swann, est cependant tout à fait remarquable : elle donne au personnage une forte valeur symbolique, tant il est chargé de sens, « surdéterminé » historiquement et socialement. M. de Norpois est d’abord lié à l’instance paternelle, ce qui lui confère une stature imposante et quelque peu menaçante : il est introduit au sein de la famille par le père du jeune narrateur, pour une fois très actif dans le récit. La profession exacte du père n’est pas précisée dans la Recherche, mais il fait visiblement partie du personnel dirigeant de la République, puisqu’il siège dans des commissions gouvernementales et a des liens avec un ministère (Proust ne nous dit pas lequel). C’est dans l’une de ces commissions qu’il a fait la connaissance d’un ancien ambassadeur qui, au fil d’une longue carrière, a fidèlement servi la monarchie finissante et le Second Empire. Présentée comme surprenante, l’amitié entre ce père très républicain et le vieux marquis de Norpois incarne aux yeux de l’auteur un moment charnière de l’histoire de la France moderne : celui où l’ancienne élite aristocratique commence à se résigner à l’existence de la république et à s’y rallier. Proust donne dans ces pages1 une analyse brillante des motifs qui poussent les uns et les autres à travailler ensemble ; mais ce faisant, il n’a pas facilité les choses à son lecteur d’aujourd’hui, qu’il soit français ou – a fortiori – étranger :

« Disons pour finir qui était le marquis de Norpois. Il avait été ministre plénipotentiaire avant la guerre (a) et ambassadeur au 16 Mai (b), et, malgré cela, au grand étonnement de beaucoup, chargé plusieurs fois, depuis, de représenter la France dans des missions extraordinaires – et même comme contrôleur de la Dette, en Egypte ©, où grâce à ses grandes capacités financières il avait rendu d’importants services – par des cabinets radicaux qu’un simple bourgeois réactionnaire se fût refusé à servir, et auxquels le passé de M. de Norpois, ses attaches, ses opinions eussent dû le rendre suspect. » (p.426)

Le 16 mai 1877, un coup d’état ? Histoire populaire des coups d’état en France par le Dr Chassagne, 1889. BnF

La guerre (a) évoquée ici est celle de 1870, nous le comprenons d’instinct, mais c’est beaucoup moins évident pour un lecteur étranger. À propos de « la Dette, en Egypte » ©, nous avons déjà besoin de quelques explications historiques, obligeamment fournies par Pierre-Louis Rey : « il s’agit de la dette contractée par l’Egypte envers la France et l’Angleterre pour la construction du Canal de Suez »2. Mais l’expression la plus marquante – et aussi la plus mystérieuse – de ce début est sans doute cet « ambassadeur au 16 Mai » (b).
J’ai toujours été frappé par le côté lapidaire, abrupt même, de cette formulation. Il y a d’une part la curieuse et laconique préposition « au » : si M. de Norpois était ambassadeur à la date mentionnée, c’est qu’il l’était déjà avant, et probablement – d’après le contexte, mais rien ne nous le dit explicitement – qu’il ne l’a plus été après. Et d’autre part, bien sûr, la date elle-même. Par sa forme – avec majuscules et sans millésime – elle s’inscrit dans une série bien française de dates symboliques qui commence avec la Révolution : le « 9 Thermidor », le « Dix-huit Brumaire », plus tard « les Trois Glorieuses » et « le 2 Décembre ». Toutes ces dates marquent des révoltes, des coups d’État ou des passations de pouvoir plus ou moins contraintes. Celles que je viens de nommer ont franchi les siècles grâce à leur ancrage dans nos livres d’histoire, dès l’école primaire. D’autres sont peu à peu tombées dans l’oubli, comme ce « 16 Mai ». Les signes de cette appartenance à une série historique fortement symbolique sont difficilement transposables dans une autre langue ou culture. Nous devions donc donner, en traduction, la date en entier : le 16 mai 1877. Mais que s’est-il passé ce jour-là ? Quelle est la signification implicite de ce « 16 Mai » ? En 2018, le souvenir de mes cours d’histoire était déjà très estompé et j’ai dû de me rabattre sur wikipedia. Ce n’est pas faire injure à mes compatriotes que de supposer que beaucoup d’entre eux doivent faire de même. Révisons donc notre leçon.
De 1871 à 1876, dans la Troisième République naissante, la majorité parlementaire était royaliste et le rétablissement de la monarchie – légitimiste ou orléaniste – était à l’ordre du jour. Aux élections de 1876, les républicains, c’est-à-dire la gauche et le centre-gauche, obtiennent la majorité. Le président Patrice de Mac-Mahon, maréchal d’Empire et descendant d’une grande famille d’ancien régime, est royaliste. Il nomme à contrecœur le républicain Jules Simon président du conseil, mais provoque sa démission – nous y voici – le 16 mai 1877. Un mois plus tard, il dissout l’assemblée et nomme premier ministre le duc de Broglie, un royaliste. Aux élections de novembre 1877, les républicains obtiennent de nouveau la majorité. C’est pendant cette campagne électorale que Gambetta, songeant sans le nommer au président de la république, a prononcé la fameuse formule « se soumettre ou se démettre ». Mac-Mahon se soumet, et renonce de facto au droit de dissoudre l’assemblée. La crise aura duré toute l’année, mais elle marque le véritable début de la Troisième République, consolidée en 1879 lorsque le sénat est dominé à son tour par une majorité républicaine. Mac-Mahon choisit ce moment pour démissionner.
La date du « 16 Mai » ne marque en réalité que le début de la crise, mais elle est devenue – de façon à strictement parler inexacte – le symbole de la victoire des « vrais républicains » sur une coalition de royalistes et de bonapartistes, sonnant le glas des espoirs de restauration en France. Ce n’est pas un hasard si Proust fait souvent allusion à cette période, y compris de façon anecdotique ou ironique. Dans Noms de pays : le nom, un
promeneur au bois de Boulogne, voyant passer Mme Swann, s’exclame : « Odette de Crécy ? […] Je me rappelle que j’ai couché avec elle le jour de la démission de Mac-Mahon. »3 L’un des thèmes de la Recherche – qui a certes disparu de nos préoccupations premières, mais revêtait un intérêt majeur pour Proust – est de montrer la façon dont l’aristocratie française se survit à elle-même dans un monde où elle a perdu le premier rôle, où elle n’en a même plus aucun. Il y a cent ans, pour les lecteurs de Proust en 1919–1920, toutes ces connotations procédaient sans doute d’une connaissance intuitive. Les mots « 16 mai » devaient réveiller les mêmes échos que, pour les plus âgés d’entre nous, le « 18 juin » ou le « 13 mai ». C’était un signal qui permettait de situer Norpois du côté de « l’ancien monde ». Nous avons perdu ces intuitions. Il est en revanche un aspect de cette date qui, bien que totalement implicite dans le texte, nous semble encore familier aujourd’hui : à l’occasion du changement de majorité politique, des hauts fonctionnaires – préfets ou diplomates – ont été relevés de leurs fonctions et remplacés en vertu d’une sorte de spoil system. Et c’est ainsi que M. de Norpois a pris cette qualité d’« ancien ambassadeur » par laquelle le narrateur définit son personnage.


La mémoire perdue (ou presque) d’un usage : « Le son du cor, sortant d’un mastroquet »


Parfois le traducteur-lecteur s’interroge alors même qu’il ne rencontre pas, techniquement parlant, de problème de traduction, mais simplement parce qu’il n’arrive pas à se représenter la situation évoquée par l’auteur. Avant de traduire, on peut avoir besoin de prendre position sur le « référent », un au-delà du texte dont la réalité peut être discutée, mais dont la représentation offre souvent un « levier intellectuel » pour le déchiffrement du texte. Un bon exemple en est fourni, toujours dans la première partie d’À l’ombre des jeunes filles en fleurs, par le passage suivant : la scène se passe à Paris, le soir du 1er janvier. Le jeune narrateur est déjà couché, mais il pense avec un mélange d’envie et de mélancolie aux gens qui font encore la fête, en particulier à La Berma qu’il a vue au théâtre quelques jours plus tôt et qu’il imagine en pleine orgie avec ses nombreux amants. Ce fantasme sexuel (Proust n’emploie évidemment pas ces mots) provoque chez le jeune homme :
« … un émoi plus cruel qu’il n’était voluptueux, une nostalgie que vint aggraver le son du cor, comme on l’entend la nuit de la Mi-Carême, et souvent des autres fêtes, et qui, parce qu’il est alors sans poésie, est plus triste sortant d’un mastroquet, que « le soir au fond des bois’’. »4
Tout le monde reconnaît l’allusion au poème de Vigny, mais à part cela la phrase doit être parfaitement claire, puisque même Pierre-Louis Rey ne juge pas utile de l’expliquer. Pourtant je trouve passablement étrange que le « son du cor » sorte d’un bistrot (« mastroquet »). Pourquoi jouer du cor à cet endroit ? Le passage fait référence au 1er janvier, et l’on peut songer à ces « articles de cotillon », dont font partie les mirlitons, sortes de petites trompettes nasillardes dont le son peut être comparé à celui d’un cor. C’est la première interprétation à laquelle je me suis arrêté, trouvant une confirmation dans la vieille traduction anglaise de Scott Moncrieff (« coming from a toy squeaker »). Mais j’ai eu ensuite à ce sujet toute une correspondance avec un auteur et traducteur flamand très érudit, Paul Claes, qui a notamment traduit il y a quelques années la section des Plaisirs et les Jours intitulée Les Regrets, rêveries couleur du temps5. Paul Claes m’a fait remarquer que la référence importante ici était « la mi-carême » – date à laquelle on fêtait traditionnellement le carnaval à Paris – et qu’on pouvait très bien prendre au pied de la lettre la mention du « cor », parce qu’à cette occasion des orchestres burlesques défilaient, qui utilisaient des instruments très bruyants, « cornets à bouquin » ou « bigophones », effectivement dérivés du cor. C’était notamment le cas des étudiants parisiens qui, dans les années 1890 – correspondant plus ou moins à ce moment du récit – constituaient un orchestre joliment appelé « armée du chahut ». La « trompe de chasse » était l’un de ces instruments6 . Et mon érudit confrère de me signaler que ces mêmes instruments étaient également populaires auprès des étudiants hollandais au XIXe siècle, comme en témoigne un poème de l’humoriste Piet Paaltjens (1835−1894), chantre de la vie étudiante de Leyde en son temps7.

La Musique de l’Armée du Chahut, 1893, BnF.


Ainsi la boucle est-elle bouclée : Proust pouvait parler littéralement de « son du cor » sortant d’un « mastroquet » (à la mi-carême sinon le 1er janvier), et le transfert culturel ne devrait poser aucun problème, puisque l’instrument était utilisé aux Pays-Bas dans un contexte social et festif comparable – à condition qu’un lecteur néerlandais d’aujourd’hui s’en souvienne, bien sûr. Mais tous ces détours étaient nécessaires pour s’assurer de la possibilité de ce transfert.


La perte de mémoire d’un langage populaire : « Et allez donc ! C’est pas mon père ! »


On sait l’intérêt passionné de Proust pour le rendu de la langue parlée, et notamment de la langue populaire. Tous les traducteurs s’amusent à essayer de rivaliser avec les à‑peu-près langagiers (les « cuirs ») de Françoise ou du directeur du Grand Hôtel de Balbec, et ils le font avec d’autant plus de liberté que ceux-ci sont plutôt des créations littéraires de l’auteur que des notations réalistes. Il en va autrement des expressions toutes faites – argot du temps ou mots à la mode – qui émaillent certains dialogues et qui souvent nous paraissent aujourd’hui bien mystérieux. C’est aussi le cas de certaines formules que les contemporains de Proust se
plaisaient à répéter. Nos aïeux de la « belle époque » aimaient les « scies », reposant sur un comique de répétition difficile à apprécier de nos jours. Une des plus célèbres, qui apparaît deux fois dans les dialogues de la Recherche, est sans conteste « Et allez donc ! C’est pas mon père ! ». La formule a été popularisée par La Dame de chez Maxim’s, de Feydeau, où elle revient 33 fois, d’abord dans la bouche de « la Môme Crevette », une danseuse du Moulin- Rouge, puis des autres personnages. Le ressort comique (?) de la pièce, c’est que tout le monde reprend cette expression sans la comprendre. Nous non plus, d’ailleurs, nous ne la comprenons pas. De fait, Proust lui-même va jouer sur le côté obscur de cette « scie ».
Feydeau n’a pas inventé cette expression populaire, voire vulgaire. D’après le CNRTL ( Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales), on la trouve dans des sources écrites à partir de 1886. Dans la Recherche, la formule est employée une première fois (dans À l‘ombre…) par Albert Bloch, l’ancien camarade de classe du narrateur, toujours présenté sous un jour négatif et le plus souvent tourné en ridicule, et une seconde (au début du Côté de Guermantes I) par un jeune valet de chambre des Guermantes. Voici ces deux passages :
(a) [Bloch s’adresse à ses jeunes sœurs] « Chiennes, leur dit Bloch, je vous présente le cavalier Saint-Loup, aux javelots rapides, qui est venu pour quelques jours de Doncières aux demeures de pierre polie, féconde en chevaux. » Comme il était aussi vulgaire que lettré, le discours se terminait d’habitude par quelque plaisanterie moins homérique : « Voyons, fermez un peu plus ces peplos aux belles agrafes, qu’est-ce que c’est que ce chichi-là ? Après tout, c’est pas mon père ! » et les demoiselles Bloch s’écroulaient dans une tempête de rires. » ((Tadié II, p.129)).
(b) [Le valet de chambre s’adresse à Françoise] « Il y a des Guermantes qui restent rue de la Chaise, disait le valet de chambre, j’avais un ami qui y avait travaillé ; il était second cocher chez eux. Et je connais quelqu’un, pas mon copain alors, mais son beau-frère qui avait fait son temps au régiment avec un piqueur du baron de Guermantes. « Et après tout allez‑y
donc, c’est pas mon père ! » ajoutait le valet de chambre qui avait l’habitude, comme il fredonnait les refrains de l’année, de parsemer ses discours des plaisanteries nouvelles. »8.
Françoise ne comprend pas du tout la remarque, mais suppose que c’est une plaisanterie et sourit9.
Deux choses alertent ici le lecteur (qu’il soit ou non traducteur) : la formule n’est pas en rapport clair avec le contexte (c’est vrai dans les deux cas) et il y a plaisanterie, mais laquelle ? Selon le CNRTL, l’expression  : « (eh ! allez donc !) c’est pas mon / ton père » s’emploie « pour s” encourager ou encourager autrui dans une action ou pour signifier qu’on se moque du qu’en dira-t-on ». Selon la note de Thierry Laget, elle signifie « y a pas de mal à ça, faites donc »10. Mais ce n’est pas évident pour tout le monde, comme en témoignent certains commentaires de la pièce de Feydeau11. Selon les uns (Jacques Lorcey), elle équivaut à « après nous, le déluge ! » ; pour le commentateur américain George Pronko « it’s a kind of tic, wich is meaningless » et pour son compatriote Norman Shapiro, le sens est proche de ‘and your father’s mustache !’, à peu près : ‘« tu dis n’importe quoi!”. Dans notre travail de traduction des Jeunes filles, nous nous sommes d’abord demandé comment nos devanciers avaient abordé ces deux passages. Aussi bien Nico Lijsen, traducteur partiel d’À l’ombre des Jeunes filles en fleurs dans les années 1970 (pour le passage a) que Thérèse Cornips en 1980 dans De kant van Guermantes (p.22) (pour le passage b) recourent à une expression argotique qui signifie littéralement « et ma tante, elle est sur un radeau ? » et indique donc l’incrédulité (soit la même interprétation que Shapiro).
Dans les deux cas, l’incohérence avec le contexte est manifeste, elle est même encore plus forte qu’en français. Pour notre part, nous avons sagement opté pour l’interprétation du CNRTL et de Thierry Laget, sans trouver toutefois d’expression idiomatique correspondante en néerlandais.
Mais ce n’était pas notre seul problème. Que veut dire Bloch par « qu’est-ce que c’est que ce chichi-là ? » Le sens n’est visiblement pas celui que nous connaissons dans l’expression « faire des chichis », mais plutôt « qu’est-ce que c’est que cette tenue ? ». Le lecteur peut déduire ce sens du contexte, mais aussi parce qu’il a vu un peu plus haut (p.98) que les jeunes sœurs de Bloch ne font pas la différence entre une tenue de plage et une tenue de soirée et s’habillent (comme des lycéennes d’aujourd’hui ?) peut-être « un peu trop sexy ».
Restait la question du lien ou de l’absence de lien entre la « scie » et le contexte de la réplique de Bloch. Quel message envoie-t-il à ses sœurs, qui les fasse ainsi « [s’écrouler] dans une tempête de rires » ? On peut supposer que, par une forte ellipse, il se place au point de vue de ses cadettes et formule, ironiquement, leur pensée : « elles font ce qui leur plaît, elles se moquent de l’opinion des autres ! » Mais on peut aussi comprendre, plus simplement, que Bloch se contredit soudain lui-même et annihile ainsi sa remarque : « Oh, et puis après, faites comme vous voulez, je m’en fiche ! » – ce que suggère notamment l’emploi de la locution « après tout », qui est un choix de Proust, et non un élément figé de l’expression « c’est pas mon père ». Dans les deux cas, reconnaissons-le, la vis comica nous échappe.
Mais sans doute les demoiselles Bloch, comme Françoise, réagissent-elles mécaniquement au signal envoyé par une « scie » qu’elles savent drolatique en elle-même. C’est ce réflexe, expression même de « l’air du temps », que nous avons perdu.
Ces trois exemples ont été choisis arbitrairement parmi une multitude de cas possibles. Ce sont de ces moments où le texte ne livre plus tout son sens parce que lien culturel rompu ne peut être vraiment rétabli. La traduction exprime alors une hypothèse à laquelle on s’est arrêté à l’issue d’une réflexion plus ou moins tâtonnante. Et comme toutes les hypothèses,
elle est susceptible d’être « falsifiée » et remplacée par une autre plus adaptée à mesure que la réflexion progresse, mais qui n’aura pas non plus vocation à être définitive : à travers le temps s’expriment les différentes potentialités de l’œuvre.
Cependant l’éclat préservé de celle-ci continue à nous éblouir et à nous faire accepter les « franges d’obscurité » dont le passage du temps l’a entourée, ou même à masquer cette obscurité à notre conscience de lecteurs. Seuls le commentateur et le traducteur ont la tâche ingrate (mais passionnante comme une énigme policière) d’essayer de les « tirer au clair ». Ainsi le commentaire se dépose-t-il peu à peu en strates à mesure que la Recherche
s’éloigne de nous pour se rapprocher de l’Énéide ou de La Divine comédie. Mais il est permis d’éprouver une pointe de jalousie envers nos devanciers, ces lecteurs de qui l’œuvre était encore « la contemporaine », comme aurait dit Oriane.

Philippe Noble est le traducteur attitré de Cees Nooteboom, et le directeur de collection en charge du domaine néerlandais chez Actes Sud.





  1. La Pléiade, édition Tadié, tome I, p.426–428 []
  2. Tadié I, p.1327 []
  3. Tadié I, p.413. []
  4. Tadié I, p.480 []
  5. Marcel Proust, Treurnissen. Mijmeringen onder wisselende hemel, traduit par Paul Claes et Chris van de Poel, Gand, PoëzieCentrum, 2014. []
  6. Cf. https://fr.wikipedia.org/wiki/Trompe_de_chasse, où l’on trouve notamment cette citation du Petit Journal (1887), « Le Jeudi de la Mi-Carême » : « Le jeudi de la Mi-Carême est le jour par excellence des sonneurs de cors et des fanatiques du cornet. Les amateurs de cor de chasse qui, traqués par l’autorité, vont d’habitude étudier en sourdine dans des caves profondes et lancer en chœur des notes étouffées, sont tous en liesse. » […]
    « Personne ne se plaindrait de ce triomphe de la musique chère aux veneurs, personne ne récriminerait contre le son du cor, si la folle jeunesse parisienne n’avait pas, elle aussi, l’habitude d’emboucher le cornet pour célébrer la fête des blanchisseuses. […]
    « Ces horripilants ustensiles coûtent à peine deux ou trois sous ; or, le gamin de Paris se priverait plutôt de pain que de corne ; il lui faut pousser ses hurlements ce jour-là ; imiter les appels désespérés du tramway, et, le cornet à bouquin aux lèvres, étourdir les passants et faire concurrence à Wagner. » []
  7. Pour les amateurs de références précises, ce poème date de 1867, porte le n° XXV du recueil Immortellen et a pour incipit : « Hoor ik op Sempre een waldhoorn… » (« Si j’entends à Sempre une trompe de chasse… »).
    Sempre Crescendo était le nom d’un orchestre d’étudiants. []
  8. Tadié II, p.322 []
  9. Proust fait remarquer plusieurs fois qu’il n’est pas nécessaire de comprendre une plaisanterie pour en rire : la tenancière d’une maison close fréquentée par le narrateur rit chaque fois qu’il appelle une de ses pensionnaires « Rachel quand du Seigneur » sans connaître pour autant l’opéra La Juive de Halévy. []
  10. Tadié II, p.1394 []
  11. Les remarques qui suivent sont empruntées à un article de Sanda Golopentia, « Proust, Feydeau et les ready made de la Belle Époque », dans le Bulletin d’informations proustiennes, N° 23. (1992), pp.29–41. []
Categories: Proustiana

1 Comment

Aurellyen · 4 octobre 2020 at 11 h 40 min

Excellent nouveau sujet sur le thème de l”  »aval de Proust », ici la traduction qui ne se contente pas de trahir.
Mais les détails oubliés du contexte social de l’écriture ne fonctionnent-ils pas pour le lecteur issu d’un autre contexte comme tous ces détails qu’un ouvrage riche en thématiques lui donne à lire et qu’il ne connait pas toujours ? Comme ces noms de lieux, d’espèces botaniques ou de pièces vestimentaires que ce lecteur soit survole, soit, curieux, va chercher avec plus ou moins de bonheur dans un dictionnaire ou dans Wikipédia (pour reprendre l’exemple de l’article) ? Est-ce finalement plus une question de politique d’annotation éditoriale que de traduction ?
Une remarque de l’article de Philippe Noble ouvre sur un sujet d’incompréhension du lecteur moderne plus profond, en ce sens qu’il touche à un fondement de La Recherche :
« L’un des thèmes de la Recherche – qui a certes disparu de nos préoccupations premières, mais revêtait un intérêt majeur pour Proust – est de montrer la façon dont l’aristocratie française se survit à elle-même dans un monde où elle a perdu le premier rôle, où elle n’en a même plus aucun. »
Ce type d’incompréhension risque même d’être fatal à la réception de Proust – réception qui a déjà connu un bas, selon Charles Dantzig qui, dans le hors-série du Monde Marcel Proust à l’ombre de l’imaginaire, laisse à penser que la description datée de l’homosexualité par Proust sera fatale à La Recherche :
« Proust sera assassiné par un homosexuel. Il le simplifiera ou l’attaquera sans l’avoir lu, irrité par tout ce Proust-friendly qui lui paraîtra une convention, et s’étant fait de lui l’image d’un gay élégiaque illustrant et donc, d’une certaine façon, justifiant la douleur de l’homosexualité. Et, avec une violence qui précipitera Proust dans la poussière des brocantes parmi les Lorrain et autres Pierre Loti, il le dépréciera avec dégoût. [……………]. C’était si génial, Proust, qu’il nous avait fait oublier son contexte et persuadés que, cent ans après, nous étions encore une « race maudite », nous y enfermant, ou tout au contraire qu’on était sauvés, puisqu’il était passé par là, avec son conte fataliste du passé qu’il avait chassé en le racontant. Il le racontait toujours, ce vieux charmeur de serpents. […….]. Alors Proust sera devenu une dentelle jaunie pour dessous de service à thé, un sujet de thèse de moins en moins littéraire et de plus en plus sociologique, et il s’éteindra par hoquets, comme une ampoule électrique. Ce moment déchirant pour la littérature sera réconfortant pour le bonheur. »
La Recherche ne sera-t-elle plus connue dans de futurs romans que sous la trace d’une scie « Longtemps je me suis couché de bonne heure » ou bien « c’est ma madeleine » ?

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