Proust en néerlandais : entretien avec Désirée Schyns et Philippe Noble

Publié par Nicolas Ragonneau le

Désirée Schyns et Philippe Noble ont traduit À l’ombre des jeunes filles en fleurs en néerlandais à la fin de l’année 2018 (In de Schaduw van meisjes in bloei, De Bezige Bij). Ils reviennent ici sur l’histoire de la Recherche en néerlandais, détaillent leur travail en tandem et évoquent la question (peu abordée) de l’économie de la traduction sans tabou.

Désirée Schyns, maître de conférence à l’Université de Gand, spécialiste de littérature française, et Philippe Noble, traducteur attitré de Cees Noteboom, directeur de collection en charge du domaine néerlandais chez Actes Sud, ont uni leurs forces pour proposer une nouvelle traduction d’À l’ombre des jeunes filles en fleurs. Et c’est ensemble qu’ils répondent aux questions de cet entretien, traduit en français par Philippe Noble, et dans lequel il passe inévitablement du « nous » au « je », pour mieux revenir au « nous ».

Pourquoi n’avez-vous traduit que les Jeunes Filles en fleurs ? Allez-vous poursuivre ce travail avec d’autres tomes de la Recherche ?
Le projet de l’éditeur néerlandais n’était qu’une réimpression de la traduction existante de la Recherche, qui n’était plus sur le marché (à ma connaissance, P.N.) depuis la fin des années 90. 
L’histoire de la traduction de la Recherche en néerlandais est complexe. Du Côté de chez Swann a paru à la fin des années 60, en deux fragments, traduits par Nico Lijsen et Miep Veenis (cette dernière s’étant contentée d’Un amour de Swann). Le même Nico Lijsen a continué dans les années 70 avec À l’ombre des jeunes filles en fleurs, mais a éprouvé des difficultés croissantes et s’est arrêté aux deux tiers de Noms de pays : le pays. Une troisième traductrice, Thérèse Cornips, est alors entrée en scène, qui a terminé le volume, et ensuite traduit (en une vingtaine d’années) tout le reste de la Recherche. La traduction des deux premiers tomes, sorte de patchwork jamais retouché, n’était donc pas satisfaisante et Thérèse Cornips, malgré son grand âge, a publié une nouvelle traduction de Du côté de chez Swann en 2009. Elle voulait faire de même pour les Jeunes filles, a retraduit une partie en manuscrit mais dû s’arrêter pour raisons de santé. Elle est décédée en 2016, à 90 ans. Nous connaissions bien Thérèse et l’éditeur nous a confié la mission de reprendre son travail sur ce tome. Nous avons donc disposé de son manuscrit (qui correspondait à Autour de Mme Swann) mais nous en sommes finalement affranchis à… 95 pour cent, et avons continué seuls.

Nous avons suggéré à l’éditeur de poursuivre ce travail (éventuellement avec une équipe d’autres traducteurs, qui prendraient en charge qui Guermantes, qui Sodome, etc.), mais pour d’évidentes raisons financières, De Bezige Bij a préféré une réimpression pure et simple des autres tomes. Cependant nous ne désespérons pas complètement de convaincre l’éditeur de mettre en chantier d’ici quelque temps une nouvelle traduction du Côté de Guermantes, par exemple.

Pour compléter ce tableau, j’ajoute qu’une nouvelle traduction de Du côté de chez Swann a paru en 2015 chez un éditeur néerlandais concurrent, Athenaeum. Elle était due à deux traducteurs vedettes néerlandais, Martin de Haan et Rokus Hofstede. Ils avaient formé le projet de retraduire toute la Recherche, sur la base de crowdfunding. Mais entre-temps ils ont mis fin à leur collaboration et Martin de Haan, qui continue seul, se propose plutôt de retraduire La Prisonnière et La Fugitive.

Comment avez-vous travaillé, Désirée et vous ? Un duo « locutrice native du néerlandais connaissant le français-locuteur natif du français connaissant le néerlandais » comme le vôtre semble être la formule idéale.
Curieusement, je n’avais jamais vraiment « cotraduit » un texte avec mon épouse, même si j’avais souvent suivi de près son travail de traduction. Pour À l’ombre des jeunes filles en fleurs, nous avions adopté au départ une division du travail très simple : en tant que néerlandophone de naissance, Désirée était évidemment la rédactrice principale de la traduction. Je devais en être le « premier relecteur », chargé, en ma qualité de francophone et de « vieux proustien » (?), de vérifier que la traduction suivait bien certaines nuances de sens, certains effets de style (figures, registre, etc.) et que les innombrables allusions culturelles étaient rendues intelligibles, même si elles ne pouvaient toujours être reprises directement. Désirée modifiait alors sa traduction si nécessaire d’après mes suggestions. Je faisais ce travail de relecture au fur et à mesure que Désirée progressait dans le texte (par petits paquets de dix pages environ). J’ai fait ce travail d’abord sur papier (voir illustration), puis directement à l’ordinateur. 

Mais très vite, je suis sorti de mon rôle, pour deux raisons différentes. D’abord, je remarquai que la transposition respectueuse des constructions proustiennes en néerlandais — ce qui était précisément la stratégie de Thérèse Cornips, que nous étions censés respecter — gênait beaucoup ma lecture. J’ai pensé qu’il en serait de même pour les autres lecteurs et j’ai donc suggéré de réécrire beaucoup plus en profondeur les phrases proustiennes, de préférence sans les couper, mais en simplifiant ou en adaptant la syntaxe, notamment en bouleversant l’ordre des groupes de mots, ce qui, s’agissant de Proust, est considéré comme assez sacrilège. Je faisais des propositions phrase par phrase, que Désirée « mettait en musique ». J’ai fait ce travail pour l’ensemble du texte. 

L’autre raison est qu’au bout d’un moment, nous avons constaté que nous n’avancions pas assez vite. Je me suis donc résigné (ce dont je n’avais au départ absolument pas l’intention) à traduire moi-même une partie du texte. Nous avons coupé « Noms de pays : le pays » en deux, et j’ai traduit en gros le dernier tiers, à partir du moment où les jeunes filles apparaissent sur la digue et sont comparées à un vol de mouettes. Mais même si j’ai l’habitude d’écrire en néerlandais, ce n’est que ma deuxième langue et je faisais naturellement ce travail l’œil rivé sur celui de mes devanciers, Nico Lijsen et Thérèse Cornips. Ici, bien sûr, les rôles étaient inversés et c’était Désirée qui me relisait et corrigeait si nécessaire. Je crois que le lecteur non prévenu ne voit pas de césure dans la traduction. C’est en tout cas ce que nous avons cherché à éviter. 

Après un « épluchage » de la traduction par un rédacteur free lance engagé par la maison d’édition, nous avons finalisé la traduction en relisant le texte entier chacun une fois. À ce stade seulement ont été intégrées les notes explicatives rédigées par deux autres personnes, ce qui a nécessité quelques ajustements dans la traduction elle-même. Et depuis la parution (novembre 2018) nous avons bien sûr constaté la permanence de certaines erreurs ou coquilles, et reçu quelques suggestions de lecteurs, d’où le projet d’une légère révision en vue de la réimpression qui devrait avoir lieu en 2020.

Est-ce que votre éditeur et/ou vous avez bénéficié d’une aide financière d’Etat(s) ou de mécène(s) pour ce travail de traduction et de publication ?
Le volume porte la mention « Cette édition a bénéficié du soutien de l’Association d’écrivains De Bezige Bij. » Il s’agit d’une fondation privée liée à l’éditeur. L’éditeur n’a visiblement pas demandé d’aide du CNL ou du Ministère français des Affaires étrangères (qu’il aurait certainement obtenue). Pour notre part, nous aurions sûrement pu obtenir une aide au projet du Nederlands Letterenfonds (le CNL néerlandais) ou peut-être même une aide française. Nous y avons sciemment renoncé, parce que nous avons d’autres revenus et estimons que nous n’avons pas vraiment besoin de subventions : Désirée est maître de conférences à l’université de Gand, je perçois une pension de retraite de l’Etat français. En outre, mon petit travail de directeur de collection chez Actes Sud m’apporte quelques revenus supplémentaires. Le revers de la médaille est que nous ne pouvons jamais être des « traducteurs à plein temps ».

Pouvez-vous détailler les conditions financières de votre contrat de traduction ?
Nous avons travaillé au tarif de base des traducteurs littéraires néerlandais, soit 6,4 centimes d’euro par mot. Ce qui a représenté une somme globale de 15106 €, versée en une fois à l’achèvement de notre traduction (nous n’avions pas demandé d’avances). Comme en France, cette somme représente officiellement un à‑valoir sur droits d’auteurs. Selon notre contrat, nous devrions recevoir des « royalties » d’un montant de 2 pour cent du prix de vente hors taxes à partir de 4000 exemplaires vendus. 

Combien de temps avez-vous mis à traduire les Jeunes Filles ?
Pour les raisons données plus haut, c’est difficile à calculer. Nous y avons travaillé de 2016 à 2018 inclus, mais avec parfois de longues périodes d’interruption. Au total, Désirée estime y avoir travaillé au moins neuf mois et demi à plein temps (2 mois en 2016 et 2 mois en 2017, pendant les vacances, plus cinq mois et demi en 2018) ; de mon côté, j’y ai travaillé sept mois et demi en 2018. Au total, nous y avons travaillé dix-sept mois en « équivalent temps plein ». Nous avons donc gagné, à deux, moins de 1000 € par mois pour ce travail. 

Quelle est la diffusion de votre traduction ? est-elle disponible dans tous les pays néerlandophones ?
La nouvelle édition néerlandaise de La Recherche est disponible au complet dans « toutes les bonnes librairies » aux Pays-Bas et en Belgique flamande. Pour être exhaustif, je devrais mentionner le Suriname, Curaçao et le reste des Antilles Néerlandaises, tous territoires qui ont le néerlandais en partage à côté d’autres langues (créoles ou anglais). Mais outre que je ne sais rien de l’état de la librairie dans ces contrées, je suppose — peut-être à tort — que leurs habitants sont peu intéressés par les toilettes de Mme Swann ou les foucades de M. de Charlus. Au total, il y a tout de même 23 millions de locuteurs du néerlandais dans le monde, ce qui n’est pas complètement négligeable. 

Quel a été l’accueil ?
Un an après la publication (22 novembre 2018), on peut se risquer à dresser un modeste bilan. Il y a eu quelques articles de presse consacrés à la réédition de l’ensemble de la Recherche, mais sans aucun commentaire sur notre traduction, quelque peu noyée dans la masse. La presse flamande a été plus intéressée que la presse néerlandaise — ce qui reflète bien la proximité culturelle avec la France, plus forte en Belgique qu’aux Pays-Bas. Contrairement à ses promesses, l’éditeur n’a fait aucun effort de publicité pour la nouvelle traduction du tome 2 ; nous nous en sommes donc chargés nous-mêmes : en janvier 2019, nous avons fait une présentation dans une librairie gantoise, et en mars deux conférences à Amsterdam sur la nouvelle traduction, dans un cadre universitaire et à l’intention des membres de la ‘Marcel Proust-vereniging’ néerlandaise. Peu à peu un certain intérêt pour la traduction s’est manifesté : une critique plutôt élogieuse dans le quotidien protestant Trouw et en juillet dernier un article de notre confrère Martin de Haan dans le journal De Volkskrant, où il observait que notre stratégie de traduction (rapprocher le texte du lecteur d’aujourd’hui) était en fait identique à la sienne. Nous avons-nous-mêmes commenté notre travail dans un article destiné au bulletin de l’association Marcel Proust néerlandaise, qui paraîtra au mois de décembre (2019). En juin 2020 est prévu un dialogue avec des lecteurs, à la bibliothèque municipale de Gand. 

Quelles ont été les ventes depuis la publication ?
D’après l’éditeur, le premier tirage de la traduction a été de 2500 exemplaires. Au 1er novembre de cette année, il s’en était vendu environ 1700. Une réimpression (en prévision de laquelle nous ferons quelques corrections) est envisagée en 2020. 

Avez-vous consacré un ou plusieurs ouvrages sur Proust ?
Non, et nous n’avons pas eu à écrire sur Proust non plus pour cette édition, car elle a été préfacée — excellemment — par la romaniste néerlandaise Ieme van der Poel, professeur émérite à l’université d’Amsterdam, également responsable des notes avec son époux, le professeur Ton Hoenselaars (université d’Utrecht). Nous nous sommes bornés à une « note des traducteurs » en fin de volume, pour expliquer certains choix. 

En revanche, nous avons évidemment beaucoup lu sur et autour de Proust pendant notre travail de traduction, mais nous avions déjà tous les deux une certaine familiarité avec le monde proustien — sans tomber dans la « proustomania » : nous ne sommes jamais allés à Illiers ni au Grand Hôtel de Cabourg (ou de Trouville ?), par exemple. Personnellement, j’ai aussi beaucoup pratiqué les deux sites internet Le Fou de Proust (de Patrice Louis, blog hélas clos aujourd’hui) et Proust, ses personnages pendant le travail de traduction. Nous sommes allés admirer les robes de la comtesse Greffulhe au palais Galliéra, et nous avons également épluché les bandes dessinées tirées de la Recherche, ce qui est parfois très éclairant pour l’interprétation des situations et des descriptions. Nous avons aussi beaucoup profité de Paintings in Proust d’Eric Karpeles, et (en plus des biographies canoniques) de deux ouvrages d’Évelyne Bloch-Dano (Une jeunesse de Marcel Proust et Madame Proust) Bon, nous sommes peut-être tout de même un peu proustomanes… 

Quelle est selon vous l’influence de Proust sur les populations néerlandophones ? Est-ce qu’il y a une proustomania particulière dans les Flandres, aux Pays-Bas ? à Delft ?
À mon avis, cette influence est nulle, si l’on excepte quelques grands écrivains qui sont de vrais connaisseurs de l’œuvre proustienne, comme Cees Nooteboom. Il y a à Amsterdam une petite association des amis de Marcel Proust (« Marcel Proust-vereniging »), qui comptait une centaine de membres dans les années 90. En principe il existe aussi une association flamande, mais je n’ai aucune trace de son activité. Rien à voir avec la Proust Gesellschaft des pays germanophones, animée par le Dr. Speck, de Cologne, un remarquable collectionneur et mécène qui édite de somptueux ouvrages et organise sur ses deniers des congrès annuels de haut niveau. Rien ne parle de Proust à Delft et personne ne sait où était le « petit pan de mur jaune », qui est d’ailleurs peut-être plutôt un toit dont les tuiles brillent au soleil…

Vous avez lu l’article que j’ai consacré au livre de Ricardo Bloch, À la recherche du texte perdu et à la TAO (Traduction Assistée par Ordinateur). Quel est votre point de vue sur cette question controversée ?
Contrairement à beaucoup de mes confrères en France, je suis d’avis (comme vous) que l’affaire est pliée et que la traduction automatique est déjà installée dans la chasse prétendument gardée de la traduction littéraire. Il y a une expérience très intéressante qui a été lancée en 2018 par Jörn Cambreleng, le directeur du Collège international des traducteurs à Arles : il a demandé à cinq ou six traducteurs littéraires, dont je suis, de sélectionner des textes classiques et modernes, prose, théâtre et poésie, dans leur langue de travail, assortis d’une traduction « humaine » existante, et tous ans, il les passe à la moulinette de Google et DeepL, et les « experts » analysent les résultats et enregistrent les progrès de la machine. Comme j’ai rejoint l’expérience avec un peu de retard, je n’ai pas participé à la première réunion, mais j’y serai en 2020. J’ai donné des textes très coriaces, mais je suis convaincu, si Dieu me prête vie (et je ne sais pas si j’en ai envie), que je verrai le moment où DeepL fera aussi bien, sinon mieux, que mes amis et moi.

Remerciements à Johan Vandewalle


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