Mon nom est Swann, Madeleine Swann : les prénoms de la Recherche

Publié par Nicolas Ragonneau le

Graphique des prénoms de la Recherche du Temps perdu
Figure 1 : Quelques prénoms de La Recherche. Source : fichier des prénoms, Insee, 2018.

Les statistiques du fichier des prénoms de l’Insee (Institut national de la statistique et des études économiques) nous permettent de mesurer quelle a été la fortune des prénoms des personnages de la Recherche dans la vie réelle et, d’une manière générale, du petit et du grand monde de Proust. Car des enfants portent en effet des prénoms proustiens que leurs parents ont choisi pour eux après avoir lu la Recherche… ou écouté un certain tube chanté par un Néerlandais au milieu des années 70.

« J’ai bien nommé mon héros Humbert Humbert,
alors pourquoi pas Swann Swann, tant qu’on y est ? »
Vladimir Nabokov

« J’aimerais voir Du Côté de chez Swann
en langue des cygnes. »
Gilles Deleuze

Les prénoms sont des masques

Que la vie imite l’art et non l’inverse, cela paraît bien évident au sujet d’Illiers-Combray. Mais on pourrait multiplier les exemples à l’envi pour montrer que, par les traces qu’elle laisse un peu partout autour de nous et en nous, oui, en fin de compte, la vraie vie c’est la littérature. Pour théoriser ce que la nouvelle de Poe nous enseigne sans forcément le vouloir, j’ai nommé Syndrome de la lettre volée cette forme de presbytie qui consiste à chercher loin ce qui se trouve juste sous notre nez : la littérature prouve, de cette manière, à quel point elle est reliée au réel, et toute son utilité pratique. 

Les prénoms et les noms de personnages de roman forment autant de masques étranges qui peuplent le monde sensible et composent d’inédites synesthésies. Ainsi, en Amérique du Nord et au Canada, Dolly Varden désigne une espèce de poisson, plus précisément Salvelinus malma (ou Salvelinus curilus), un omble dont la robe magnifique rappelle celle de Dolly Varden, personnage du roman Barnaby Rudge (1840) de Charles Dickens. 

Halldór Laxness : 1 – État islandais : 0

Oscar Wilde aurait adoré l’histoire de la jeune Blær ( « douce brise en islandais ») née à Reykjavík en 1997. En Islande, le choix des prénoms est encadré de façon très stricte par le Comité des noms de personnes, véritable gardien du temple de l’identité nationale. Dans un pays où l’on vit au quotidien en situation d’insécurité linguistique, on évite les prénoms empruntés ou tout simplement trop fantaisistes. En 2012, le Comité a dû invalider le prénom de Blær au motif qu’il ne pouvait s’agir d’un prénom féminin. La mère de l’enfant plaida ce choix en expliquant qu’elle s’était inspirée d’un roman d’Halldór Laxness (1902-1998), Brekkukoktsannáll, dans lequel Blær est un personnage féminin et, après de nombreuses doléances et un combat acharné, elle finit par obtenir gain de cause au tribunal. La cour reconnut que le prénom Blær pouvait tout à fait être donné à une fille ou un garçon. Pour un récit complet de cette histoire, on peut lire le beau texte que Daniel Tammet lui a consacré dans Chaque mot est un oiseau à qui l’on apprend à chanter (Les Arènes, 2017)

Laxness est le seul écrivain islandais prix Nobel de littérature, traducteur de Voltaire et lecteur de… Proust, dès les années 20.

Une piste de travail sous mon toit

La manière dont les prénoms d’une œuvre littéraire finissent par infuser notre vie est assurément un indicateur solide de son influence. Coïncidence troublante, l’expression « identité de papier » désigne l’état civil mais peut aussi se lire comme une métaphore des personnages de la fiction littéraire. De l’identité de papier à la cathédrale de papier, il y a un pas court et facile à franchir.

De ce point de vue, la Recherche, par son ambition, par son ampleur, est une cosmonymie qui réécrit en permanence le Réel via ses lecteurs (ou non-lecteurs, par sa seule notoriété spontanée). L’examen de quelques prénoms de la Recherche dans l’état civil français, l’onomasticon, reflète à la fois l’intuition de Proust, les époques du Narrateur et, d’une façon certes marginale, l’influence du livre. Pas besoin d’aller très loin, il se trouve que j’ai une piste de travail sérieuse, en chair et en os, sous mes yeux : ma propre fille aînée, Céleste, née en 1998, troisième prénom, Odette. Je reviendrai en détails sur le cas de cette jeune fille.

Têtes d’affiche et figurants

Marcel Proust fait défiler quelque 2500 personnages dans la Recherche ; certains présentent une identité complète (nom et prénom), d’autres seulement des prénoms, d’autres encore seulement des patronymes (Bergotte, Elstir…). En décidant  de mêler les personnages réels aux personnages de fiction, Proust n’a pas eu à choisir l’état civil de l’ensemble. La mention ou l’omission des prénoms montre le soin extrême apporté à l’usage et à la définition du statut social des personnages. Ainsi les prénoms des aristocrates et personnages à particule sont-ils pour la plupart omis : le titre remplace alors le prénom (Mme de…, M. de…). Les prénoms de la noblesse sont souvent des prénoms rares (Palamède, absolument inexistant dans les statistiques de l’Insee depuis la fin du XIXe siècle) et peu utilisés par le Narrateur-Auteur. À l’inverse, les personnages ancillaires sont dépourvus de nom patronymiques : Françoise est une femme sans nom. Quant aux artistes tels qu’Elstir, Bergotte ou Vinteuil, leur notoriété rend leurs prénoms superflus comme c’est le cas aujourd’hui lorsqu’on évoque Monet, Gide ou Ravel.  Proust est dans la continuation d’une tendance qui a débuté avec l’âge d’or du roman du XIXe siècle. Le sociologue des prénoms Baptiste Coulmont note en effet, dans son ouvrage de référence Sociologie des prénoms (La Découverte, 2014), que « chez ces romanciers ou dramaturges réalistes (mais aussi chez Victor Hugo), le monde du récit lui-même est parcouru de différences sociales qui donnent un sens aux prénoms ».

Et Marcel surgit de nulle part…

Odette, Andrée, Charles… Les prénoms à la mode pendant les années de parution des tomes de la Recherche apparaissent de manière frappante (voir Figure 1), même si leur courbe est largement entamée par les massacres de la Grande Guerre. Quant au Narrateur, et bien qu’il soit nommé par cinq fois Marcel, il s’agit bel et bien d’un homme invisible et anonyme. Proust aurait-il supprimé cet ajout des épreuves de La Prisonnière si la mort ne l’en avait empêché ? C’est mon avis, mais je ne suis pas le seul à estimer qu’il aurait gommé cette mention. Toujours est-il que c’est un des grands mystères de la Recherche que d’assister à l’apparition soudaine du prénom de l’auteur derrière le Narrateur, apparition qui plus est fugace, puisqu’il disparaîtra tout aussi vite du récit.

Un nom et un prénom occupent cependant une place privilégiée dans la Recherche : Swann et Albertine. Ce sont les seuls noms de personnages, avec Guermantes, qui apparaissent dans le titre de deux tomes de La Recherche.

Le cas Swann

Le mot cygne dans les langues germaniques : swan (anglais & afrikaans), Schwan (allemand), zwaan (néerlandais), svane (danois, norvégien & suédois), svanur (islandais).

Stupeur : le nom Swann est absent du registre de l’état civil français. J’ai dû m’y reprendre à plusieurs fois, vérifier dans tous les sens, je n’ai pas trouvé le moindre Swann dans les statistiques de l’Insee, ni même dans les pages blanches. C’est, en revanche, un nom assez courant sous des formes apparentées dans les pays de langues germaniques : Swahn est ainsi le nom d’une spécialiste de Proust en Suède.
Swann est devenu un prénom au début des années 80 (Swan avec un seul n est apparu un peu après), et il s’agit d’un prénom épicène, aussi bien féminin que masculin. En 1980, 10 garçons sont ainsi prénommés par leurs parents ; en 2017, ils étaient 251, soit une augmentation de 2410 % en 37 ans. Quant aux Swan, ils étaient 20 en 1988 et 227 en 2017, soit une augmentation de 1035 %. En pourcentage les chiffres sont spectaculaires, mais Swann n’est pas pour autant un prénom à la mode (il n’apparaît même pas dans le Top 100 en 2017, même en cumulant Swann+Swan).

Figure 2 : Swann/Swann, prénom épicène. Source : fichier des prénoms, Insee, 2018.

Pourquoi le prénom Swann a-t-il fait son apparition près de 70 ans après la parution de Du côté de chez Swann ? La raison est simple : la loi.
Jusqu’en 1993, année de la libéralisation, il n’est pas possible d’échapper à l’appréciation des officiers de l’état civil, qui suivent, à la lettre, l’Instruction relative à l’état civil de 1955, laquelle recommande « de refuser d’enregistrer les prénoms de fantaisie » (Journal Officiel, 22 septembre 1955, p.9351).
Par ailleurs, et de facto en tant qu’innovation, ce prénom avait davantage de valeur parce qu’il avait été peu ou pas utilisé, à la différence de prénoms à la mode entre 1913 et 1927.  Un prénom est comme un euphémisme ou un vêtement, il s’use avec le temps.

Swann, un prénom aux atouts indéniables

Si on regarde les prénoms comme un marché régi par la loi de l’offre et de la demande, la concurrence pour le prénom Swann était alors nulle et l’espace vacant : le prénom était disponible — comme on le dit d’une marque que l’on veut déposer à l’INPI ou d’un nom de domaine Internet. Dans une société qui réfléchit, pour les prénoms comme pour le luxe par exemple, en termes de biens non substituables, en édition unique (un peu à la manière dont Proust définissait l’édition originale d’un livre en mêlant la forme de celui-ci, l’intime, la première lecture et la mémoire), le prénom Swann présentait des atouts indéniables.

  • 573 Swann/Swan (M + F) sont nés en 2017
  • Swann était, en 2017, le 257e prénom français donné à des garçons
  • Swann pour une fille est deux fois moins fréquent que Swann pour un garçon
  • Souane et Souhane sont deux prénoms rares qui n’apparaissent pas dans la base de l’Insee
  • Swann/Swan suit la tendance actuelle des prénoms courts observés par Baptiste Coulmont.

Les personnes qui donnent les prénoms de Swann à leur enfant ont-elles lu, a minima, Du Côté de chez Swann ou Un amour de Swann ? Quel rôle a joué la chanson de Dave, sortie en 1975 dans la transformation de Swann en prénom ? De façon incompréhensible, ce prénom apparaît sur le radar de l’Insee à partir du début des années 80. L’impact de la chanson de Dave sur le public a pourtant été immédiat, on aurait donc dû constater une apparition plus précoce. J’ai posé la question à Baptiste Coulmont : il m’a répondu que « certains prénoms étaient refusés, mais pas les mêmes partout. Ce qui était possible à Lille ne l’était pas forcément à Marseille ».  On peut donc formuler l’hypothèse  que la permissivité des agents de l’état civil de l’époque devient plus grande au fur et à mesure que la chanson de Dave passe dans la conscience collective. Et Swann peut alors devenir un prénom.

Swann-toi bien !

Cette question particulière mériterait une étude en soi, mais ce qui est intéressant et certain, c’est que la dation de ce prénom a souvent été faite en pensant à Proust. Le plus connu des Swann nés à partir de 1980 est incontestablement le comédien Swann Arlaud (né en 1981, César du meilleur acteur en 2018 pour Petit Paysan), dont les parents connaissaient la Recherche : « Enfant, j’avais honte de mon prénom. Les autres gamins me taquinaient avec des phrases du genre : T’es malade, Swann-toi bien ! Mais les profs de français m’adoraient » (Emily Barnett, Swann Arlaud en 8 indices, marieclaire.fr, 2018) .
Le prénom Swann peut aussi être choisi préalablement à la moindre lecture de Proust. C’est le cas de Catherine Poucet, qui a acheté Du Côté de chez Swann après la naissance de son fils en 1990 (ils étaient très peu à porter ce prénom à cette époque). Elle confesse avoir interrompu rapidement sa lecture, ignorant même que Swann était un nom de famille et non un prénom. Cette anecdote dit beaucoup de la notoriété spontanée de La Recherche du Temps perdu à la fin du XXe siècle. Au début de ce siècle, c’est la pop culture qui s’empare du héros proustien, en doublant la dose. Comment croyez-vous que les créateurs de l’épisode de James Bond 007 SPECTRE (2015) ont baptisé le personnage de la psychologue (diplômée d’Oxford et de la Sorbonne) jouée par Léa Seydoux ? 
Swann, Madeleine Swann.

Il faut dire que ce petit jeu de masques et d’emprunts avait commencé dès 1914, quand le secrétaire de Proust, Alfred Agostinelli, prenait ses leçons de pilotage sous le nom de Marcel Swann, avant d’abîmer son avion dans la baie de Cannes.

Figure 3 : Albertine & Gilberte. Source : fichier des prénoms, Insee, 2018.

Albertine, disparue à jamais ?

De 1900 à 1928, le prénom Albertine a fait partie du Top 100 avant de tomber en désuétude. En 1970, elles n’étaient plus que 10 ; depuis, le signal est très faible. Gilberte, davantage à la mode qu’Albertine de 1920 à 1930, suit une courbe et une statistique comparable 7 années plus tard.  Jean-Loup Bourget, professeur d’études cinématographiques, et sa femme, ont nommé leurs jumelles, nées en 1976, Albertine et Gilberte. Choisir des prénoms rares comme Albertine ou/et Gilberte, c’est individualiser au maximum sa progéniture. Mais c’est aussi, comme le montre Baptiste Coulmont, suivre une tendance qui atomise de plus en plus l’offre de prénoms et ce, quelles que soient les classes sociales. Sans doute bien davantage que Swann, le choix d’Albertine, de Gilberte ou d’Oriane (tel est le prénom de la fille de Jacques Letertre, le créateur des hôtels littéraires, dont le Swann) indique une bonne connaissance de la Recherche et une probable appartenance des parents à la CSP agrégée 3, celle des cadres et professions intellectuelles supérieures — surreprésentée en Île-de-France et en milieu urbain. 

La librairie Albertine à New York
La librairie Albertine à New York – photo Benoît Trémolières

Albertine est aussi le nom retenu pour la seule librairie française de New York, ouverte en septembre 2014, et  le symbole de la culture française outre-Atlantique (150 m2 dans les bureaux du service culturel de l’Ambassade de France). C’est également le nom d’une librairie récemment créée à Concarneau, en Bretagne.
Un spécialiste du naming dirait sans doute qu’une librairie nommée Albertine, en raison de sa proximité phonétique et sémantique avec les bibliothèques Palatine et Mazarine (Proust avait d’ailleurs brièvement travaillé pour cette dernière), est un bon nom pour la communication commerciale.

Signalons au passage que Gian Balsamo, auteur de Proust and his Banker, remarque judicieusement qu’Albaret, le patronyme de Céleste, est l’anagramme d’Alberta, faisant de Céleste Albaret un modèle possible d’Albertine…

Françoise et son double

Présente comme un étrange Janus dans son propre rôle et sous les traits de Françoise, Céleste Albaret fait son apparition dans Sodome et Gomorrhe. Céleste : voilà un prénom qui m’est cher puisque c’est celui de ma fille aînée. En août 1997, je finissais la lecture du Temps retrouvé à voix haute, pour ma femme, enceinte de deux mois, dans un hôtel de St-Étienne de Baïgorry. Il n’y a pas eu de négociations ou de longs échanges sur le choix de ce prénom. Il s’est imposé naturellement, comme une sorte d’évidence pour saluer le grand livre que nous avions lu ensemble. Nous aimions son côté suranné un peu vieillot et nous aimions aussi le fait que Françoise/Céleste, outre son évidente beauté, soit la dépositaire d’une forme de sagesse vernaculaire et la seule à comprendre la grandeur de l’œuvre en gésine, tout en appartenant à la Recherche d’une façon un peu marginale.
Mais soyons honnête, nous avons aussi pensé à la reine de Babar, une référence bien moins savante, mais tout de même livresque… sans savoir à cette époque que Jean de Brunhoff lui-même était un grand lecteur de Proust (voir L’Art de Babar de Nicholas Weber, Nathan, 1989). Cette information m’est parvenue de façon très fortuite et incongrue, via David Partington, un ancien gardien du zoo de Toronto sur le groupe Facebook Proustians Worldwide ! Comme Céleste n’a jamais été un prénom à la mode en France et qu’il était extrêmement rare dans les années 20 (voir Figure 4), il est plus que probable que Jean de Brunhoff a donné ce prénom à la reine en pensant à la fidèle servante de Proust.

Figure 4 : les prénoms de l’univers proustien, occurrences en 1927 et en 2017. Source : fichier des prénoms, Insee, 2018.

Mais pour en revenir à Céleste, ma fille, nous avons choisi des prénoms de parenté pour le deuxième et le troisième prénom : Ida et Odette (ma grand-mère maternelle). C’est ainsi que Céleste et Odette cohabitent dans l’état civil, ce qui est tout sauf une rencontre fortuite.

La dation d’un prénom entraîne des ventes de livres (la plupart du temps du temps des cadeaux) à la naissance des enfants, c’est évident, sans parler des innombrables objets désormais facilement personnalisables. De même que la question du choix du prénom avant la naissance engendre potentiellement des achats de guides ou d’inventaires censés faciliter la prise de décision.

Ah, j’allais oublier : j’ai retrouvé Charles Swann dans l’annuaire anglais, il vend du fuel et du charbon dans les West Midlands, non loin de Birmingham. J’imagine ses plumes blanches pleines de suie. Pas terrible pour faire catleya.

Le site de Baptiste Coulmont

Un grand merci à Baptiste Coulmont pour son écoute et sa lecture attentive, de même qu’à Catherine Poucet, Benoît Trémolières, David Partington et Jean-Loup Bourget.


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