Proust au hit-parade : Dave et la chanson Du côté de chez Swann

Publié par Nicolas Ragonneau le

En dehors de quelques universitaires américains comme le professeur Theodore Jonhson ou Bill Carter, la présence d” À la recherche du temps perdu dans la culture populaire (surtout française) a été peu ou pas documentée. Ainsi, qui s’est vraiment intéressé à la chanson de Dave, Du côté de chez Swann, à sa genèse, à son influence ? Quand j’en parlais à certains, ils faisaient la moue et ne trouvaient pas cela digne d’étude ni d’intérêt (ou alors ils croyaient que je plaisantais). Un tel dédain aurait certainement fait sourire Marcel Proust, lui qui adorait Viens Poupoule et son interprète, Félix Mayol. La véritable histoire de Du côté de chez Swann, un des grands tubes du milieu des années 70, restait donc à raconter. C’est la raison pour laquelle j’ai rencontré Dave et son compagnon, Patrick Loiseau, au début de l’année 2019.

Le chemin à l’envers

Enfant d’Amsterdam dans les années 50, Wouter Otto Levenbach vient jouer de temps en temps au pied d’une statue impressionnante dont il ne peut dire, la première fois qu’il la voit, si elle figure un homme ou une femme. Le personnage de pierre a les cheveux longs et, sur le piédestal, on peut lire : COGITO ERGO SUM. Wouter ne sait pas encore le latin ni le grec ancien, il est trop jeune pour connaître ou reconnaître René Descartes. Et il ne sait pas encore que, de Descartes, il fera le chemin à l’envers, des Pays-Bas vers la France, où il deviendra Dave, le chanteur à succès, le « chanteur à minettes », et l’un des Néerlandais les plus connus en France, avec Van Gogh ou Paul Verhoeven.

En 1975, A la recherche du temps perdu quitte pour la première fois le cercle germanopratin des initiés et des universitaires pour rentrer définitivement dans la culture populaire (et aussi dans la pop-culture, ce qui n’est pas tout à fait la même chose), via ce qu’on appelait alors le hit-parade. Dave chante Du Côté de chez Swann (CBS) et, peu de temps après Vanina, qui fut un énorme succès en 1974 (numéro 1), la chanson proustienne envahit les ondes et les platines et devient un tube en France. Les « minettes » lui font même, à la sortie des galas ou des passages télé, signer le tome 1 de la Recherche, comme s’il en était l’auteur ! « De Du Côté de chez Swann, je ne garde que des bons souvenirs ».  La fortune de la chanson est telle qu’elle contribuera, pour une part importante, à transformer le nom Swann en prénom.

Chansons populaires, citations littéraires

Patrick Loiseau et Dave
Patrick Loiseau et Dave.

Issu d’une famille juive convertie au protestantisme du côté de son père, on pourrait imaginer que Dave avait lu Proust et qu’il avait de bonnes raisons de s’y intéresser. Or, le lecteur de Proust à cette époque, ce n’est pas lui mais son compagnon, Patrick Loiseau, qui avait quitté quelque temps plus tôt son emploi chez deux autres proustolâtres — Pierre Bergé et Yves Saint-Laurent. La chanson est ainsi l’œuvre d’un triumvirat : Dave est au chant, Patrick Loiseau signe le texte et le compositeur Michel Cywie la musique. Tout est d’ailleurs parti de l’harmonie. Michel Cywie propose à Dave et Patrick une mélodie accrocheuse, sur laquelle « j’ai écrit les paroles assez rapidement, en deux ou trois jours » me dit Patrick Loiseau. Chanson nostalgique, chanson mélancolique mais chanson heureuse dont le sujet, comme la Recherche, est le temps : la mémoire involontaire est notamment présente d’une façon discrète, mais cette fois c’est le parfum qui déclenche la mémoire, et non la saveur d’une madeleine. Patrick Loiseau réussit à citer également À l’ombre des jeunes filles, une référence qui tombe à la fin du refrain et rend la chanson doublement proustienne. « Patrick avait, quelque temps auparavant, cité Lamartine dans Vanina, mais personne ne s’en était aperçu » s’amuse Dave, tandis que son ami explique qu’il « essayait toujours de caser le peu de culture qu’il avait, parce qu’au moins c’était bien formulé ». 

Télérama et Télé 7 Jours

Dave et Patrick sont de grands lecteurs, qui n’aiment pas les mêmes écrivains — ni les mêmes genres. Dave a ainsi lu tout Dickens en anglais et confesse une prédilection pour la science-fiction, tandis que Patrick est davantage attiré par la littérature française classique, et il a lu des auteurs de second rayon, ou moins connus du grand public, comme Maurice Sachs. Mais, pour revenir en 1975, avec un moi social ancré dans la variété et le showbiz et un moi profond plus intellectuel et académique, une chanson qui évoque le plus grand des écrivains français, le totem des élites françaises, Dave et Patrick Loiseau ne sont pas du tout sûrs du succès. Dave est même inquiet et craint que personne n’y comprenne rien : « On croyait qu’on n’intéresserait que Télérama et pas Télé 7 jours mais on a eu les deux ! ». En fait le public, qui avait déjà fait un triomphe à Vanina quelques mois plus tôt, ne demandait qu’à s’enflammer de nouveau pour ce chanteur aux performances vocales hors normes : le single en 45 T se vend à 700 000 exemplaires, les passages radio. Du Côté de chez Swann sort d’abord en 45 tours avec une pochette conçue par Patrick Loiseau, qui signe aussi la photo. Le titre de la face B, Fais-moi l’amour, est annoncé sur le visuel de la pochette ce qui, selon Dave, était une erreur : « une mère de famille me disait qu’elle ne pouvait pas sortir son 45T devant sa fille avec un titre pareil… ». Le tube figure ensuite sur le premier album de Dave et continuera sa carrière sur ce LP, vendu à plus d’un million d’exemplaires. En tout, en comptant les compilations et les diverses anthologies, les ventes physiques s’élèvent à plus de deux millions d’exemplaires. 

Accents toniques et cadence plagale

Quand je leur demande les clés de ce succès, Dave et Patrick se chamaillent un peu. Dave loue les paroles de Patrick Loiseau, qui n’est pas d’accord et vante la mélodie de Michel Cywie. Au sujet de la chanson, Dave finit par concéder « sa grande efficacité, un mot qui sonne comme une injure dans le métier. Je trouve que cette musique rappelle un peu le Milord d’Edith Piaf ». Et il est vrai que la mélodie, sur le plan cognitif, se retient rapidement et se fait obsédante comme une ratiocination. Les accents toniques sont particulièrement bien marqués, comme si Dave mettait un point d’honneur à ce que son élocution française soit parfaite. Sur le plan de la composition, l’examen de la partition révèle l’utilisation de la cadence plagale, caractéristique de la musique solennelle et religieuse, qui apporte une nuance de tristesse et vient tempérer l’entrain irrésistible de l’ensemble. C’est Tristan Macé, musicien et compositeur, qui a analysé la partition à ma demande. De la chanson, il dit : « C’est extraordinaire, c’est une chanson sur la nostalgie et dont la nostalgie fait naître une nostalgie immédiate. En fait, la chanson de Dave, c’est la petite phrase de Vinteuil ».

Yiddish Swann

Elle avait tout pour devenir un standard, mais pour cela fallait-il encore qu’elle soit reprise par un autre chanteur, ce qui fut finalement le cas avec Calogero, trente ans après la sortie de l’originale. Peu savent en revanche que Dave a réalisé une autre version de sa chanson phare en yiddish, qui n’a jamais été enregistrée mais qu’il chante sur scène : les arrangements et les instruments canoniques du  klezmer lui donne une tout autre coloration, à la fois drôle et poignante.

Mais j’oubliais : Dave a bel et bien lu Du Côté de chez Swann et il a trouvé cela difficile, une épreuve somme toute logique pour un lecteur dont le français n’est pas la langue maternelle. Quant à Patrick Loiseau, après une césure très longue, il a repris sa lecture de la Recherche.


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