Selon Ronsard

Publié par Paul Strocmer le

Après Proust, Racine, Michaux, Montesquieu, etc., peut-être la plus grande trouvaille de Paul Strocmer, un inédit de Ronsard et son commentaire sous la forme d’un échange inédit avec le professeur Georges-Louis Gesbord. N’hésitez pas à remercier Paul Strocmer en commentaire : d’une part il le mérite, d’autre part, bien que très savant, il n’est pas insensible à la flagornerie.

Pierre de Ronsard, auteur du Printans


Tout ce printans me tenans confinné,
L’espoir perdis de revoir ma Cassandre :
D’un mal ardans j’estois environné,
Et de sortir le Roy souloit défendre.

Mignonne, allons : du virus couronné
Les médecins ne sauroient vous déprendre ?
Au seul baiser par sa bouche donné
De mon amour pourroit la Mort s’éprendre ?

Au camp des Grecs j’aurois changé l’Archer
Que Peste suit, pour Amour décocher,
Si ma Cassandre à ce pris eust pu vivre :

Ains ne me chaut le péril au dehors.
Plus tost la Parque eust à changer mon sors,
Contre le sien, qu’à tel dam je me livre.


Cher Georges

Il ne m’est pas désagréable, en ces temps étranges où Paris semble s’être alignée sur le rythme presque immobile des plaines de Tlön (et dont je ne peux profiter que par l’admirable série de gravures de 1753, fausses bien sûr mais attribuées au grand Piranèse, que vous m’offrîtes lors de notre dernier colloque à Buenos-Aires), de vous soumettre ce document exceptionnel, retrouvé par la comtesse Danielle Sonnier près d’Uzès. Cette chère comtesse ! Toujours à la recherche du moindre latiniste oublié de l’époque moderne, et je la soupçonne fort d’en avoir inventé quelques-uns. J’ignore comment ce sonnet Renaissance lui est tombé entre les mains, mais j’y reconnais son don pour vider le moindre grenier de monastère. Le manuscrit ne vous renseignera guère : c’est visiblement une grossière copie du XVIIe, d’une main peut-être italienne, à coup sûr de l’entourage du jeune Racine à l’époque où il restait confiné près de la cathédrale. J’ai même dû corriger certaines erreurs manifestes (”ma dame” au lieu de ”tel dam”, par exemple !), avant de vous en adresser le texte. Néanmoins, il m’a semblé que vous prendriez plaisir à trancher dans le différend qui commence à monter dans le milieu, hélas bien réduit à présent, des seizièmistes amateurs que j’ai la fantaisie de fréquenter quelquefois (certes la chasse aux faux Proust m’a tellement occupé ces dernières semaines que j’ai quelque peu délaissé ces périodes où la mystification littéraire est plus intéressante que la vérité).
La question est simple : ce sonnet est-il de Ronsard ? Mais la réponse dépasse mes compétences, moi dont la maigre érudition, vous le savez, s’est arrêtée aux faussaires du XXe siècle. Vous au contraire, votre savoir fut durement acquis pendant cette fameuse Guerre du faux, que vous menâtes avec l’opiniâtreté que l’on vous connaît. Et vous aviez comme général le grand Umberto, notre maître à tous ! La presse de notre hémisphère, je m’en souviens, n’avait pas manqué de s’en faire l’écho. Pendant toute la durée des troubles, on peut dire qu’il fut pour vous comme un véritable Guillaume de Baskerville. Vous seul sans doute, donc, saurez déceler le vrai dans cette adresse à Cassandre, tellement prophétique de nos temps actuels qu’elle en devient troublante.

Amitiés
Paul

Uqbar, onzième lune du onzième cycle

Cher Paul

Bien que ma vue ait fortement baissé ces derniers temps, il m’est agréable également de vous lire et de vous répondre. Ici, à Uqbar, presque rien n’a changé : on s’est contenté de restreindre l’accès aux miroirs ; bifurquer dans les jardins nous est défendu, et mon ami Bioy Casarès est malheureusement interdit d’entrée et de séjour pour l’instant, ainsi que tous ses doubles, qui me manquent presque plus que l’original, je dois dire. Quant à moi, vous savez qu’un exemplaire du Quichotte, quel qu’en soit l’auteur, suffit à occuper mes journées.
Vous trouverez plus bas la notice consacrée au problème, exagérément simple, que vous avez bien voulu me soumettre. Transmettez mes hommages à la comtesse.

Amitiés
Georges-Louis


Notice sur le poème Tout ce printans, par Georges-Louis Gesbord, professeur honoraire à l’université d’Uqbar.

Ce sonnet, qui ne figure dans aucune édition connue des Amours (hormis peut-être dans sa traduction en castillan de 1554, d’une rareté insigne et dont il n’existe qu’un seul exemplaire à la Bibliothèque de Buenos-Aires, actuellement inaccessible pour des raisons évidentes), a bien évidemment été écrit par Pierre Ménard : en effet, tous les sonnets français, quels qu’ils soient, quel qu’en soit le signataire et quelle qu’en soit l’époque, sont l’invention de Pierre Ménard. La Pléiade a toujours été une de ces fictions où notre Nîmois s’est amusé à multiplier les hétéronymes. Sur Uqbar en tout cas, où, vous le savez, les différences de temps et d’espace sont quantité négligeable pour nos professeurs de métaphysique — ce que vous appelez littérature n’en constituant qu’une sous-branche —, ce sonnet est forcément authentique, puisque cette question n’a aucune importance. G‑L. G.


2 commentaires

Guz · 18 avril 2020 à 8 h 20 min

Il est extraordinaire ce Paul Strocmer ! Même si je n’ai pas toute l’érudition nécessaire pour « tout » bien comprendre … ceci illumine ma journée.

BraVo et

Bonne Continuation

CECCON · 18 avril 2020 à 11 h 23 min

J’ai à l’esprit le grand Borgès et ses admirables fictions !
Merci pour votre travail incessant autour de Marcel.
Cordialement.
Patrick CECCON (origine italienne:prononcer tchékone)

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