Jean-Louis Trintignant, lecteur de la Recherche

Publié par Nicolas Ragonneau le

Jean-Louis Trintignant dans Hamlet
“Hamlet”, pièce de William Shakespeare. Jean-Louis Trintigant. Paris, théâtre des Champs-Elysées. Janvier 1960.

En 1987, Jean-Louis Trintignant lit des extraits de Du Côté de chez Swann et du Temps retrouvé pour les éditions Des Femmes. Une lecture magistrale qui a pourtant disparu des radars proustiens.

Une lecture oubliée

Je ne vais pas retracer ici la riche carrière de Jean-Louis Trintignant, comédien de cinéma et de théâtre, réalisateur, pilote automobile et vigneron. Je l’aime particulièrement dans Le Fanfaron (Il Sorpasso) de Dino Risi, dans Le Conformiste de Bernardo Bertolucci et dans Eaux profondes de Michel Deville (lequel conseilla à Kubrick de lui faire doubler Jack Nicholson dans Shining). J’apprécie son esprit modeste, plein d’humour (parfois tout proche du cabotinage), sa liberté de ton et son goût pour les histoires — par exemple lorsqu’il raconte comment l’idée du Pigeon (I Solti Ignoti, 1958) lui est venue, attablé avec des acteurs et des réalisateurs italiens, dont Monicelli, avec lesquels il parlait de Du Rififi chez les hommes de Jules Dassin. Je souhaite évoquer un bref épisode de la vie Jean-Louis Trintignant, peu connu, et peu connu des proustiens pourtant les plus monomaniaques. Étrangement, tout le monde semble avoir oublié cette lecture, jusqu’au biographe récent de l’acteur, Vincent Quivy, puisqu’elle ne figure pas dans sa liste de lectures enregistrées à haute voix en page 529 de Jean-Louis Trintignant — L’inconformiste (Points, 2017).

Découper la phrase proustienne

En 1987, alors que l’œuvre de Proust tombe dans le domaine public, les livres audio étaient fort rares, la lecture des textes littéraires à haute voix une affaire assez marginale et les CD étaient sur le marché depuis seulement deux années. Les éditions des Femmes Antoinette Fouque faisaient alors figure de précurseur en proposant des enregistrements de comédiens célèbres lisant de grands classiques, et notamment des extraits de la Recherche par Jean-Louis Trintignant. Je n’ai découvert ces enregistrements qu’après avoir lu la Recherche, et pourtant, pour moi, le Narrateur gardera à jamais la voix du comédien. Sans faire offense aux autres lecteurs de la Recherche, je n’ai jamais retrouvé cette émotion première et cette compréhension profonde de la phrase proustienne, qui la découpe littéralement dans l’espace et qui semble en matérialiser les incises et figurer jusqu’aux tirets typographiques du texte lui-même. Et il me semble que Trintignant réussit là où certains comédiens aguerris ont échoué : je veux dire qu’il ne se laisse jamais intimider par le texte. Sur le plan technique, il projette parfaitement sa voix avec toute l’énergie et l’ironie nécessaires.
Je ne suis d’ailleurs pas le seul à penser que Trintignant est l’archétype vocal du Narrateur (je parle ici de l’Idée du Narrateur, pas celui de la Recherche en particulier, mais le Narrateur idéal de tout récit) puisque Michael Haneke n’arrivait pas à imaginer Le Ruban blanc (2009) sans la voix off de Trintignant — un personnage essentiel du film, mais qui restera invisible.
Les extraits, habillés par une élégante sonate de César Frank, ont été choisis de façon intelligente dans Du Côté de chez Swann et dans Le Temps retrouvé. En écoutant le début et la fin du récit proustien, il est saisissant de de pouvoir en apprécier ainsi la profonde unité, la manière dont les motifs se répondent à plus de 3000 pages de distance. La fin du Temps retrouvé par exemple, est tout simplement bouleversante.

Shakespeare davantage que Proust

Pourtant Jean-Louis Trintignant n’a jamais manifesté une quelconque passion publique pour la Recherche. Son obsession primordiale, jamais démentie, c’était le théâtre de Shakespeare et notamment Hamlet, rôle qu’il a interprété deux fois (en 1960 au théâtre des Champs-Élysées et en 1971 au théâtre de la Musique, les deux fois dans une mise en scène de Maurice Jacquemont). Avant de pouvoir accéder à ce répertoire, il a dû beaucoup travailler pour éliminer cet accent méridional si mal vu des tragédiens et des théâtreux de Paris.
Et, à la fin de sa vie, ses poètes de prédilection sont plutôt Desnos, Vian, Prévert, Apollinaire ou Aragon, qu’il lit publiquement dans des théâtres où il fait salle comble.

À la recherche du temps perdu sur le site des éditions des femmes


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