Moustaches de Proust : l’évolution des styles

Publié par Nicolas Ragonneau le

Les hommes de plume sont aussi des hommes de poil. Deuxième volet d’un triptyque consacré à la moustache au temps de Proust, où je m’intéresse à un sujet tout à fait futile : l’évolution des différents styles de moustaches de Marcel Proust dans les portraits de l’écrivain.

Représenter Marcel Proust, voilà une tâche bien délicate pour un peintre ou un illustrateur, car la documentation iconographique est assez maigre, et pleine de trous. Peu d’artistes ont réussi à le croquer autrement qu’en copiant de façon plus ou moins servile les quelques photos de lui (une habitude ancienne à en croire le passage extrait de Proust, prix Goncourt de Thierry Laget ci-dessous). Sans images, comment imaginer, autrement que par les descriptions de ceux qui l’ont côtoyé, le Proust de 1913 ou celui qui vient de remporter le Goncourt à la fin de 1919 ?
Si on le compare par exemple à André Gide, dont il était question dans l’article que j’ai consacré à la moustache au temps de Proust, on a affaire à un écrivain fantôme. Gide a été photographié des milliers de fois quand on compte les photos de Proust par dizaines. C’est très peu pour un homme qui aimait beaucoup les photographies de ses proches, qui dédicaçait des photos de lui et en envoyait à ses amis.

1905–1921 : Proust fantôme

Et surtout, entre 1905 et 1921, on ne connaît pas une seule photographie de Marcel Proust. De toutes les années où il travaillait à la Recherche, nous avons trois images — toutes datées de 1921. Dessiner ou peindre Proust, c’est donc souvent utiliser comme modèle un état de l’écrivain révolu, une époque où il était jeune. Le Proust de 1905–1921 est un homme sans visage ni contours (évidemment reclus) qui se transforme en personnage de fiction, avant de devenir un mythe. Pourquoi cette absence de portraits pendant une période si longue, et surtout : pourquoi pas de portraits quand, à partir de 1919 la notoriété et le succès sont enfin au rendez-vous ?

Représenté par un moi antérieur

Jean-Yves Tadié révèle que son portrait par Jacques-Émile Blanche accompagne Proust tout au long de sa vie et qu’il s’agit pour l’écrivain d’un authentique « portrait de Dorian Gray ». L’allusion au roman de Wilde nous mène à cette piste : Proust souffrait peut-être d’une sorte de syndrome de Dorian Gray de basse intensité, ce déni masculin du vieillissement physique et moral. On peut aussi avancer l’hypothèse que l’absence de photos résulte d’un renoncement aux mondanités et aux vanités anciennes. Comment expliquer autrement cette disparition iconographique ? comment expliquer autrement cette coquetterie qui consiste à se faire représenter, à 48 ans, par un moi antérieur et pas même trentenaire ?

Avec le prix Goncourt, ce n’est pas seulement un livre que découvre le public, c’est d’abord un écrivain. De rares journaux publient des portraits de Proust : la reproduction du tableau de Jacques-Émile Blanche — plastron et col cassé —, la photographie d’Otto sur une banquette Louis XVI — main gauche devant le menton, index posé sur la joue, boucle de cheveux retombant sur le front —, des dessins inspirés de ces photographies. Tous datent plus ou moins de l’époque des Plaisirs et les Jours, entre 1891 et 1896. Proust a la coquetterie de se présenter un jeune homme, pour paraître moins âgé que tous les Dorgelès du monde. Mais, en 1919, ses vêtements paraissent d’une coupe démodée, comme ceux d’un mort qu’on a enterré dans son meilleur costume : voulant se rajeunir, il se vieillit, et les portraits de lui qu’il donne aux journaux semblent accrochés dans une galerie d’écrivains du XIXe siècle, où ils voisinent avec les daguerréotypes de Balzac par Bisson, les photoglypies de Baudelaire ou Rimbaud par Carjat, les tirages au collodion de Hugo par Nadar.

Thierry Laget, Proust prix Goncourt – une émeute littéraire, 2019

Pourtant, Proust envisageait, en 1918 et pour l’édition de luxe des Jeunes Filles en fleurs, de commander un portrait à l’artiste catalan José-Maria Sert, et plus précisément un dessin (informations attestée par deux lettres, l’une à Gallimard et l’autre à Gide). Un projet tombé aux oubliettes.
Enfin, Marcel Proust devenant, de 1905 à sa mort une créature aux mœurs essentiellement nocturne, cet « étrange humain » qui « reste immobile comme un hibou », il est logique qu’une telle créature n’impressionne pas la pellicule argentique…

Insaisissable

Le port de la moustache n’arrange rien et n’aide pas à s’imaginer Proust. Presque tous les hommes du tournant du siècle en portent (à l’exception des garçons de café, des domestiques), ce qui les rend parfois uniformes et interchangeables, dans tous les cas difficiles à reconnaître sur des photos (ou sur un film si vous voyez à quoi je pense). L’offre photographique est si faible que la demande se décuple. Chercheurs, collectionneurs et proustolâtres sont à l’affût du moindre document inédit : on veut voir des épiphanies proustiennes partout, à tel point que les iconographes et les journalistes du Point comme de France Culture ont pu imaginer qu’un fidèle compagnon de Friedrich Engels, portant binocles, attablé avec celui-ci, pouvait être Marcel Proust…
En réunissant quelques photographies de Marcel Proust (peu sujettes au doute) et les témoignages de ses proches, il est assez surprenant de constater à quelle vitesse son apparence et sa morphologie changent, et à quel point ces changements sont fréquents. Ce transformisme n’aide pas à fixer l’identité de Marcel Proust.

Prudence sur les dates

Proust a porté la moustache pendant toute sa vie mais n’est pas vraiment resté fidèle à un style en particulier ; il a aussi, on le sait moins, porté la barbe. Les photos et portraits nous le montrent avec des bacchantes assez différentes, mais jamais barbu à l’exception des photos de Man Ray et d’Emmanuel Sougez, des dessins de Helleu et d’Eschemann sur son lit de mort. Certaines sont particulièrement soignées et préparées, je pense par exemple à celles qu’on voit sur les images le plus célèbres de l’écrivain, lors de la séance photo avec Otto Wegener. On ne reverra plus vraiment Proust avec ce style sur d’autres images, prises davantage sur le vif.
Voici une sélection de portraits (authentifiés) où j’ai isolé Marcel Proust du reste de la composition afin de voir sa moustache de plus près. Pour la typologie des moustaches j’ai utilisé la dénomination d’usage en français hexagonale. Quant aux dates de certaines photos, je ne me risque pas à affirmer quoi que ce soit de façon péremptoire, mais je demeure sceptique sur certains millésimes et m’en remets aux experts des ventes aux enchères. Pour un certain nombre d’images qui suivent, Benoît Puttemans chez Sotheby’s a fait un travail remarquable à l’occasion de la préparation de ventes et l’édition de catalogues, levant un certain nombre d’interrogations, corrigeant maintes erreurs et trouvant des dates pour des photos qui en manquaient.

Moustache en crayons

C’est la fine moustache à la mode à la fin du dix-neuvième siècle, « en traits de crayon ». Le fabricant de rasoirs Gillette recommande de la tailler au moins un jour sur deux afin de garder son rendu d’origine : autant dire qu’elle demande de l’entretien. Sur les images ci-dessous, les pointes sont à peu près alignées sur le bas de la lèvre inférieur.

Mars 1890, Orléans (détail)

C’est la première image d’un Marcel Proust moustachu, saisie pendant son service militaire à Orléans. Les moustaches sont d’usage chez les militaires depuis de nombreuses années. L’attribut se confond d’ailleurs largement avec la fonction, virilité oblige.

1892, Portrait par Jacques-Émile Blanche (détail), Musée d’Orsay.

Comme on le sait, Marcel Proust ne se séparait jamais de ce portrait, qui a façonné durablement les représentations de l’écrivain. Il est utilisé ad nauseam par les éditeurs pour leurs couvertures, faute de mieux. Proust sur cette peinture n’avait pourtant que 21 ans, et il était bien loin — sur le plan physique, mais aussi du talent — du génie qu’il allait devenir avec la conception et la publication de la Recherche.

1891 (détail)

On trouvait souvent (et on trouve toujours) les deux dates 1895 et 1899 (mais certains sont plus prudents et n’avancent aucune date) pour ce document photographique réunissant Marcel, Robert et leur mère, Jeanne Proust, mais ces informations paraissaient très douteuses. En effet, Marcel Proust fait très jeune sur cette image, sans parler de Robert. Et si on rapproche cette photo des clichés d’Otto Wegener (1896) et des photos ci-dessous, on peut légitimement imaginer qu’elles sont plus anciennes. Benoît Puttemans, à l’occasion de la vente Sotheby’s de la collection Patricia Mante-Proust (2016), a daté le cliché de décembre 1891, « la notation« xbre/91″ » apparaissant dans le coin supérieur droit.

Vers 1891 – Photo Paul Boyer (détail)

Cette photographie de Paul Boyer nous montre un jeune homme à peine sorti de l’adolescence. Le visage et la moustache sont, si je puis dire, en tous points fidèles à ceux du portrait de Jacques-Émile Blanche : la photo et le portrait datent, selon toute vraisemblance, de la même époque.

1893 (détail)

Si la pose est extatique sur l’image ci-dessus, pas de changement dans la pilosité du faciès de Marcel Proust en comparaison des photos et représentations de 1892.

Moustache morse

Mettez des lunettes rondes et noires à Marcel Proust sur les deux photos ci-dessous, et vous obtiendrez Groucho Marx (né 19 ans après Marcel en 1890, et dont le père était juif alsacien). La moustache morse (qui est par ailleurs celle de Nietzsche) est une moustache « gauloise », épaisse, fournie, et parallèle à la ligne des lèvres, en forme de trapèze ou de rectangle. Elle dépasse les lèvres en largeur, de manière plus ou moins généreuse. A noter que les pointes des moustaches morse peuvent se prolonger sur les côtés et dépasser la lèvre inférieure. C’est un type de moustache qui supporte un peu d’imprécision et demande moins d’entretien que d’autres.

Juillet 1895 ? (détail)
1896 (détail)

Moustaches en guidon

Sur la série de photos d’Otto Wegener prises en 1896 (datées ainsi dans la vente Sotheby’s de la collection Patricia Mante-Proust, quand Wikipedia donne 1895), on voit un Marcel Proust très séduisant, charmeur, et fort bien habillé. Ces images, selon toute vraisemblance, résultent d’une séance soigneusement organisée et préparée, peut-être en studio. En effet, les poses sont très étudiées ; les cheveux, les habits et la moustache apparaissent impeccables, tout comme la moustache en guidon, également nommée moustache à la française. Ces bacchantes demandent un gros entretien régulier, en raison de leur modelé. On les frise au fer, à l’huile de ricin ou à la cire pour leur donner les formes et la largeur voulues. On ne le voit pas forcément sur les photos ci-dessous, mais les extrémités étaient fines, pointues et courbes. C’est la moustache iconique des grands chefs et sauciers de la gastronomie française.

1896 – Photo Otto Wegener
1896 – Photo Otto Wegener

Moustache en chevron

Les moustaches en chevron représentent la forme la plus classique de la moustache, et sans doute la plus intemporelle, à tel point que son nom évolue au fil des siècles. Au vingt-et-unième siècle on l’appelle notamment « moustache mexicaine ». Proust porte cette moustache à différents moments de son existence, et à plus de vingt ans de distance. En terme de taille et d’entretien, c’est une moustache qui demande un travail régulier afin de lui conserver sa forme nette et parfaitement symétrique.

1891 ou 1892 (détail)
1891 ou 1892 (détail)

Les deux photographies ci-dessus, dont on ne connaît pas l’auteur, comptent, selon moi, parmi les documents les plus étonnants de l’iconographie proustienne. La coupe en brosse de Marcel Proust lui donne un air très juvénile et la tête paraît légèrement disproportionnée par rapport au corps. Alors qu’on date communément ces images des dernières années du siècle, les cheveux, extrêmement denses et drus, ne cadrent pas avec les cheveux lisses et plats, huilés, ni avec la raie sur le côté des photos de 1895 (pour obtenir ce rendu il faut des cheveux plus longs). On peut y voir un signe de bonne santé, qui pourrait nous faire dire que, sur bon nombre d’images, Marcel Proust affiche a contrario sa complexion maladive. Benoît Puttemans, pour la vente Sotheby’s évoquée plus haut, a situé ces images en 1891–1892, prises dans le jardin de Mme Straus à Trouville.

1892 ? (détail)
1905 (détail)

Prise à Évian, c’est l’avant-dernière photo connue de Marcel Proust… 17 ans avant sa mort. Sur cette image, le visage paraît gonflé et la moustache se fait hyperbolique — une moustache à la Lord Kitchener. Les yeux sont cernés, Proust a l’air abattu, fatigué et déprimé ; le chapeau paraît trop petit pour la tête qui le porte, la mise dans son ensemble donne une impression de négligé (sans doute due également à la piètre qualité du cliché, un autre pris au même endroit et publié dans un article de Pyra Wise nuance un peu cette affirmation). On ne lui donnerait pas 34 ans mais plutôt 50. Déjà, l’année précédente, en 1904, il apparaissait fatigué sur les photos de sa croisière en yacht dans les îles Anglo-Normandes. Est-ce que, à partir de cette époque, ces signes de dégradation physique le conduisent à refuser d’être immortalisé sur pellicule ?

1921

Dernière photo connue de Marcel Proust (ou plus précisément l’une de la série) prise aux Tuileries. la moustache est aussi fournie qu’en 1905 et paraît de forme similaire.

Moustache en brosse à dents

Ainsi, tous les styles de moustaches de Proust ne sont pas documentables par les quelques représentations qui ont traversé le siècle.
Proust avec la moustache de Charlie Chaplin, qui l’eût cru ? Céleste Albaret s’en souvient lorsqu’elle raconte Monsieur Proust.

La moustache, il en a changé de forme une fois, comme il s’était fait couper la barbe avant que je le connaisse. Après la barbe, il a porté la moustache assez longue et roulée au fer. Puis, un jour, après la guerre, c’est bien la seule concession, si c’en était une, qu’il ait faite à la mode — il a décidé (était-ce sur les conseils de son coiffeur ou de ses amis du Ritz ?) de la faire couper plus ou moins à la Charlot, mais non sans se poser la question et me la poser à moi aussi :
- Croyez-vous Céleste ? On me conseille de me faire couper la moustache à la Charlot ? « Vous avez l’air si jeune », me dit-on.
La chose accomplie, il n’était pas tellement sûr de la réussite.
- Chère Céleste, est-ce que vous ne trouvez pas que j’ai l’air ridicule, avec ce pinceau de moustache sous le nez ?
- Mais non, Monsieur, pas du tout, au contraire ; c’est vrai que cela vous rajeunit.
Et il était ravi. De plus, je ne mentais pas ; il paraissait vraiment encore plus jeune.

Céleste Albaret, Monsieur Proust, Robert Laffont 1973

Le personnage de Charlot (simplement nommé « the tramp » en anglais), apparu en France en 1914 dans Charlot est content de lui, devient en quelques années le comique le plus célèbre du monde, avant de devenir un authentique mythe populaire, ce que le critique André Bazin avait compris dès 1958, dans un article bien connu des cinéphiles.

« Deux hommes, depuis un demi-siècle, ont changé la face du monde : Gillette, l’inventeur et le vulgarisateur industriel du rasoir mécanique, et Charles Spencer Chaplin, auteur et vulgarisateur cinématographique de « la moustache à la Charlot » ».

André Bazin, « Pastiche et postiche ou le néant pour une moustache », Ontologie et langage, 1958

La moustache de Charlot (qui deviendra rapidement un postiche à succès) finit par se confondre avec celle de Hitler, que Charlie Chaplin lui reprend dans Le Dictateur.
Je suis certain qu’on paierait fort cher en salle des ventes pour acquérir une photo ou un tableau de Proust avec la moustache de Charlot.

Charlie Chaplin dans The Kid (1921)

La barbe dans l’au-delà

On doit aussi évoquer un Proust barbu, attesté par sa correspondance (en 1907 par exemple) et qui nous restera (peut-être) inconnu à jamais.

J’ai eu aujourd’hui la visite de Bertrand [de Fénelon]. Il n’a pas aimé ma barbe ni mes cheveux plats.

Marcel Proust, lettre à Robert de Billy, 1907, Corr., tome VII

Par ailleurs, Marcel Proust était barbu en diverses occasions à Cabourg, un sujet sur lequel nous en apprendrons bientôt davantage grâce à l’ouvrage de Jean-Paul Henriet à paraître chez Gallimard, Proust et Cabourg.
Et Proust fait son entrée dans l’éternité avec la barbe, qui donne peut-être à l’ancien mondain resté jeune l’air inspiré d’un prophète.

Proust sur son lit de mort
Man Ray, Marcel Proust sur son lit de mort, Musée d’Orsay, 1922

Remerciements à Jérôme Prieur qui m’a mis sur la piste d’André Bazin.

Catégories : Proustiana

1 commentaire

Lipzyc · 25 avril 2020 à 10 h 30 min

Article passionnant et très original concernant Proust puisque tout a été dit sur lui, je penche plutôt pour la théorie du moi antérieur.

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