Proust en Chine : entretien avec Shuangyi Li

Published by Nicolas Ragonneau on

Portrait de Shuangyi Li

Shuangyi Li est chercheur postdoctoral en littérature française et comparée à l’université de Lund (Suède) depuis 2017. Né en Chine, il arrive en Europe à 16 ans où il apprend le français depuis son lycée en Angleterre. Après le lycée, une année sabbatique en France puis une autre année à l’université de Louvain en Belgique lui permettent de parfaire son excellent niveau de français. C’est là qu’il croise la route de Marcel Proust, un auteur qui l’accompagnera pendant des années, à l’Université d’Edimbourg, à l’Ecole Normale Supérieure rue d’Ulm où il est pensionnaire étranger. À Paris, il fait la connaissance de membres de l’équipe Proust à l’ITEM, de proustiens pratiquants et autres marcellistes. De retour à Edimbourg, il consacre sa thèse à Proust et la Chine, qui deviendra, dans une version remaniée, un livre, Proust, China and Intertextual Engagement : Translation and Transcultural Dialogue (Palgrave Macmillan, 2017), prix Anna Balakian en 2019 (International Comparative Literature Association Anna Balakian Book Prize). Grâce aux travaux du docteur Li, on en sait davantage sur l’accueil de Proust en Chine et sur ce dialogue transculturel (selon sa propre expression) étonnant entre la Recherche et la littérature chinoise, en apparence si éloignés.

Tout d’abord, j’aimerais savoir comment, sur le plan personnel, vous traversez la crise actuelle depuis la Suède, un pays qui vit cette période de manière très différente de ses voisins.
Oui, c’est vrai que la Suède n’a pas imposé de mesures strictes de confinement. Mais il existe un certain règlement de la distanciation sociale dans les espaces publics. Dans les universités, les bureaux sont toujours accessibles et les bibliothèques restent toujours ouvertes, mais les enseignements et la plupart des réunions administratives ont lieu en ligne depuis la fin mars. Quant à moi, actuellement en tant que chercheur à temps plein, je me sens extrêmement chanceux d’avoir la possibilité de travailler à la maison sans assumer ce nouveau fardeau d’enseignement à distance. Au niveau de la vie quotidienne, j’essaie d’aller bien au-delà des “recommandations” du gouvernement suédois en passant autant de temps que possible chez moi. Je suis les nouvelles en suédois, mais encore plus celles en anglais, en français et en chinois, et il est difficile d’insister sur l’« exception suédoise », surtout lorsque les circonstances personnelles me permettent tout à fait de prendre plus de précautions.

Sentez-vous une forme de défiance, voire de sinophobie à votre égard depuis le début de la crise ?
Non, pas du tout. D’habitude, la Suède est un pays qui critique beaucoup le gouvernement chinois, mais les Suédois en général font aussi très attention à être « politiquement corrects » (quoique l’on dise que cette notion a beaucoup changé avec la popularité croissante du parti d’extrême droite) et aiment bien garder leur sang-froid dans toutes circonstances. Depuis le tout début de cette crise sanitaire, les médias suédois évitent consciemment toutes suggestions discriminatoires et stigmatisantes qui attachent le Covid-19 à une certaine origine ou nationalité. Lorsque j’ai lu dans les journaux le récit de certaines agressions commises contre des Asiatiques en France, en Angleterre et aux États-Unis, j’ai été fâché, mais entre-temps, je me suis senti quand même très chanceux d’être en Suède.

Anglais, français, suédois… combien de langues parlez/lisez-vous aujourd’hui ?
Je travaille activement dans les trois langues : le chinois (je suis originaire du Sichuan), l’anglais et le français, à l’oral aussi bien qu’à l’écrit. Je fais un grand effort pour améliorer mon suédois, qui reste notre langue d’administration à l’université (même si tous les Suédois maîtrisent l’anglais) ; donc, actuellement, je sais lire des journaux et exprimer des choses assez simples en suédois. Pendant trois ans, j’ai étudié l’allemand à la fac, mais il me faudrait une bonne révision maintenant pour être capable de faire une conversation sérieuse. 
J’ai lu tous les volumes de la Recherche en français, mais je n’en ai effectué que des lectures partielles et sélectives en anglais et en chinois, et parfois il s’agissait de différentes traductions dans ces langues.

Pour moi, la résonance la plus frappante entre Proust et le bouddhisme est leur perception et leur conception fondamentales de la douleur, de la souffrance et de l’illusion de la vie.

Quel a été votre parcours pour parvenir jusqu’à Marcel Proust et à la Recherche ?
En tant qu’étudiant en littérature anglaise et française, il était difficile de ne pas affronter Proust à un moment donné. Je suis tombé sur l’œuvre de Proust pour la première fois pendant mon année d’échange ERASMUS à l’Université Catholique de Louvain en Belgique, dans un cours qui s’intitulait « l’esthétique littéraire ». À ma première lecture de Du côté de chez Swann, je comprenais mal l’histoire mais ce texte romanesque était parsemé de jolies expressions et d’observations profondes et mystérieuses qui me fascinaient. Afin d’approfondir cette « impression première », j’ai décidé de prendre un cours d’option après mon retour à l’Université d’Édimbourg en Écosse, qui était entièrement consacré à examiner la Recherche. Mais, nous en avons réussi à traiter seulement de quatre volumes pendant un semestre. Notre professeure Mme Marion Schmid (auteure de Proust dans la décadence) était une grande inspiration. C’est là que j’ai commencé à vraiment saisir certaines « visions proustiennes » et surtout j’ai commencé à observer leur résonance et affinité avec certaines pensées, esthétiques et poétiques traditionnelles en Asie de l’Est. Ces préoccupations m’ont mené directement à rédiger mon mémoire de master qui discutait le pessimisme et le bonheur dans Schopenhauer, Proust et le Bouddhisme, après quoi j’ai continué à préparer une thèse sur Proust et la Chine. Cette fois-ci, puisant dans des théories en littérature comparée et littérature-monde, j’étais décidé à déplacer Proust de son contexte européen, à découvrir comment Proust a été lu, interprété, voire récrit dans un contexte en dehors de l’Occident, tel que la Chine ; et ensuite, comment ces lectures et écritures pourraient se joindre à celles d’Occident en retour. Mes travaux de recherche ont énormément profité de mon séjour à l’ENS Paris en tant que pensionnaire étranger (2012−13), qui m’a permis d’échanger des idées avec un grand nombre de proustiens et de proustiennes affiliés à l’équipe Proust (à l’ITEM) et au Centre d’Études Proustiennes à la Sorbonne Nouvelle.

Dans quelle mesure Proust et le bouddhisme peuvent trouver un ou plusieurs points de rencontre selon vous ?
Il s’agit plutôt de certaines visions fortuitement croisées comme il n’existe pas vraiment une généalogie intellectuelle directe entre les réflexions proustiennes et le bouddhisme. Toutefois, il se peut que certaines qualités bouddhistes (ou bouddhistiques?) de l’œuvre de Proust affleurent par le biais de la philosophie « pessimiste » de Schopenhauer sur laquelle l’influence de la pensée bouddhiste a été bien documentée. En 1968, Marguerite Yourcenar, dans une lettre, décrit la Recherche comme une « œuvre si bouddhiste par la constatation du passage (du temps), par l’émiettement de toute personnalité extérieure, par la notion du néant et du désir ». Je pense que ces rapprochement sont assez justes, même si la plupart des bouddhistes contesteraient probablement d’autres conceptions proustiennes de base (telles que la fonction de la langue et de la métaphore). 

Pour moi, la résonance la plus frappante entre Proust et le bouddhisme est leur perception et leur conception fondamentales de la douleur, de la souffrance et de l’illusion de la vie. Le Bouddha se compare non à un dieu, mais à un physicien. Proust aime aussi employer l’analogie du travail d’un physicien ou médecin pour analyser les maladies et les malheurs de ses personnages romanesques, y compris le protagoniste-narrateur lui-même. Alors, l’enseignement du Bouddha et la mise en œuvre du livre du narrateur, tous deux, démontrent des traits étiologiques. Voilà pourquoi Proust est souvent cité dans les textes qui abordent une certaine « philosophie de la vie », et qui donnent tant de plaisirs aux « lecteurs ordinaires »1. Nous cherchons tous à guérir de nos douleurs et de nos souffrances dans la vie.

L’esthétique proustienne s’approche de celle du bouddhisme (et surtout du bouddhisme zen) par son intérêt profond pour une conscience extraordinaire et individuelle de l’ordinaire et du quotidien. Tout comme la « nature de bouddha » ou la « graine d’éveil » se présente dans toutes choses et pourrait se révéler de manière inopinée, hors du commun, le protagoniste de Proust éprouve les moments éclaircis et éclairée de « la vraie vie » toujours dans des objets qui semblent ordinaires et banals, et toujours de manière soudaine, inattendue et inexplicable.

L’introduction de l’œuvre de Proust s’est avérée une grande inspiration pour beaucoup d’écrivains chinois dans les années 80 et 90 : notamment sous l’effet de son envergure encyclopédique, de sa représentation de la mondanité, de ses conceptions uniques du temps, de la mémoire et de l’espace psychologique.

Avant d’en venir à votre sujet de thèse et à votre livre, comment des auteurs français comme Proust sont-ils perçus par le pouvoir chinois ? Les communistes en Europe ne partageaient pas l’opinion de Walter Benjamin (quand ils la connaissaient) et le voyaient la plupart du temps comme un auteur essentiellement bourgeois et décadent, et il était mal vu de s’y intéresser.
L’évolution de la perception de l’œuvre de Proust en Chine au XXe et au XXIe siècles est assez extraordinaire. Sous le régime de Mao (1949−1976), presque toute de la littérature occidentale, à l’exception de quelques écrivains « progressistes » ou sympathisants de la cause communiste, était considérée comme « bourgeoise » et « décadente ». Cette formule, « la littérature doit servir les travailleurs, les paysans, les soldats et la cause prolétarienne », constituait le seul critère de sélection et de jugement pour les projets de traduction littéraire. En outre, l’œuvre de Proust a aussi beaucoup souffert de fortes accusations lancées par certains critiques soviétiques, considérée comme antiréaliste et antisocialiste. A cette époque, les opinions soviétiques exerçaient un impact majeur sur la réception et la perception de la littérature occidentale en Chine.

Toutefois, après la mort de Mao en 1976 et la réforme et l’ouverture économiques en 1978, nous assistions à un regain spectaculaire d’enthousiasme pour la traduction de la littérature occidentale, surtout celle qui est censé incarner l’idée de la modernité — que ce soit du point de vue stylistique, esthétique ou thématique. L’introduction de l’œuvre de Proust s’est avérée une grande inspiration pour beaucoup d’écrivains chinois dans les années 80 et 90 : notamment sous l’effet de son envergure encyclopédique, de sa représentation de la mondanité, de ses conceptions uniques du temps, de la mémoire et de l’espace psychologique. Très rapidement, on a commencé à associer ces préoccupations romanesques de Proust à celles du grand roman classique chinois « Le Rêve du pavillon rouge » par Cao Xueqing, daté du XVIIIe siècle (qui a d’ailleurs été traduit et publié en France aussi dans les années 80). À bien des égards, une telle tentative pour assimiler l’œuvre proustienne à la tradition littéraire chinoise a exemplifié la tension entre une ouverture vers l’Occident et une redécouverte de l’héritage chinois après la révolution culturelle, qui a fortement marqué la société chinoise dans les années 80. Il faut souligner que la Recherche a un titre chinois emblématique qui reflète admirablement la tradition esthétique et philosophique chinoise : « poursuivre la mémoire du temps [ou des années] comme l’eau [ou le fleuve] écoulée ». Ce qui est intéressant, c’est que Proust a effectivement été traduit dans une société où les valeurs bourgeoises ont commencé à dominer.

La première traduction intégrale de la Recherche en chinois paraît au moment où la Chine est pourtant très critiquée sur la scène internationale.
En effet, largement grâce à sa nature apparemment non-engagée et à son idéologie politique ambiguë, la publication intégrale de la traduction de la Recherche entre 1989–1991 ne semble pas avoir été affectée par les évènements politiques majeurs à cette époque, à savoir, ceux qui ont lieu sur la place Tian’anmen en 1989. Tant s’en faut, le Ministère de la Culture chinois a même accordé le Premier Prix national pour la meilleure littérature étrangère à cette traduction intégrale de la Recherche en 1991, ce qui a ensuite été suivi par un colloque sur Proust organisé à Pékin dont le professeur Jean Milly, directeur de l’édition Flammarion de la Recherche, était l’invité d’honneur. Il semble qu’une telle œuvre « bourgeoise » permette au régime communiste alors de continuer à promouvoir l’image de l’ouverture économique et l’idéologie de la modernisation culturelle, malgré les mesures draconiennes de censure et de restriction sur les apports aux productions culturelles occidentales, immédiatement imposées à la suite des événements politiques de l’époque.

Il ne s’agit pas de la seule traduction de la Recherche en mandarin.
Deux nouvelle traductions chinoises de la Recherche sont actuellement en concurrence et leur réalisation respective est toujours en cours (depuis 2000). Plusieurs volumes de ces traductions ont déjà paru. Mais, comme un peu partout ailleurs, nous sommes témoins d’une certaine tendance à « kitschifier » Proust dans la perception populaire de son œuvre en Chine, une espèce de « tendance bobo » : on parle de Proust souvent mais superficiellement ; on fait référence à Proust uniquement pour montrer un certain prestige culturel ; on n’exploite que des clichés proustiens pour caractériser ou plus précisément caricaturer certains personnages dans les productions culturelles (e.g. la lecture de la Recherche en français figure même dans une série chinoise de mélodrame très populaire). Donc, je pense que l’œuvre de Proust pourrait déjà être perçue comme « trop bourgeoise » dans une société qui s’est transformée de manière explosive du modernisme aux conditions postmodernes en moins de deux décennies.

Est-ce que le titre de la Recherche en mandarin est désormais fixé, comme il l’est en japonais par exemple ? Et si tel n’est pas le cas, que disent les sinogrammes dans les différents titres ?
Non, ce titre chinois que je mentionne plus haut n’est pas fixé. Avant la publication de la première traduction intégrale, il existait plusieurs versions et variations du titre, évoquées par de différents critiques et écrivains chinois dans leurs articles. À la suite de cette traduction intégrale, il est vrai que ce titre, « poursuivre la mémoire du temps comme l’eau écoulée » (追忆似【逝】水年华), a atteint un statut emblématique et semblait être « fixé » pour toujours. Toutefois, l’une de ces deux nouvelles traductions en cours — celle de M. ZHOU Kexi — ont décidé d’adopter un titre qui correspond plus littéralement — donc plus « fidèlement » ? — au titre français, i.e. 追寻逝去的时光. En effet, pour justifier cette proposition, M. Zhou, dans la préface, n’hésite pas à citer l’exemple de la nouvelle traduction anglaise de la Recherche, qui a changé de Remembrance of Things Past (s’inspirant du sonnet shakespearien) en In Search of Lost Time. Donc, les deux titres chinois coexistent dans le monde sinophone aujourd’hui, mais le premier reste sans doute le plus populaire puisqu’il est censé exprimer une sensibilité esthétique, poétique, voire philosophique enracinée dans la tradition chinoise.

Vous parliez d’une culture superficielle de la Recherche, mais le texte a trouvé des échos chez des écrivains de Chine continentale et de la diaspora, que vous évoquez dans votre livre.
D’autres chercheurs comme le professeur Yinde Zhang (l’Université Paris III) — qui était d’ailleurs parmi les 15 traducteurs de la première traduction intégrale de la Recherche — ont déjà exhaustivement noté presque toutes les références intertextuelles à Proust dans les œuvres d’écrivains chinois contemporains en Chine et dans la diaspora chinoise. Pour mon analyse un peu plus focalisée, j’ai sélectionné trois écrivains (deux hommes et une femme) de la Chine continentale — WANG Xiaobo (1952−1997), YU Hua (né en 1960), WEI Hui (née en 1973) — qui sont assez représentatifs de trois différentes « écoles » littéraires chinoises dans l’ère post-Mao. Proust et l’œuvre de Proust servent tantôt l’inspiration d’un nouveau style romanesque après le réalisme socialiste, tantôt comme un signe de prestige qui pourrait, quoique de manière superficielle, bien élever le statut culturel de leurs propres œuvres dans une société dont les valeurs littéraires et artistiques ont radicalement changé après la mort de Mao. Par exemple, Yu fait une expérience de pastiche stylistique et thématique du prologue de la Recherche dans Cris dans la bruine (traduit et publié en français chez Actes Sud) ; la lecture du roman de Proust est employée dans des nouvelles de Wei, écrivaine « francophile » autoproclamée, pour caractériser certains de ses personnages fictionnels dans l’espace urbain et ultra-moderne de Shanghai, ancien « Paris de l’Orient ». Donc, dans cette partie de mon livre, j’essaie d’entreprendre une lecture qui incorpore bien des réflexions sociologiques dans mon analyse intertextuelle franco-chinoise. Mais globalement, l’engagement créatif de ces écrivains avec Proust reste assez limité. Loin d’être l’objet d’étude approfondie, l’œuvre de Proust ne devient qu’un point de référence plutôt « fétichisé ». S’agit-il ici d’idolâtres de l’art proustien ? En effet, je fais une distinction qualitative entre l’engagement créatif de ces écrivains-ci et celui entrepris par l’académicien François Cheng.

Dans des entretiens, François Cheng admet que l’œuvre de Proust avait changé l’orientation de sa vie (comme dans la vidéo ci-dessous), et qu’en écrivant Le Dit de Tianyi, il avait entrepris une « démarche proustienne ». Toutefois, à la première lecture, un tel lien entre les deux romans n’apparaît pas évident, à part que le protagoniste de ce dernier, sur le point de s’embarquer pour la France, annonce que son futur livre — « contrairement à Proust » — s’appellera À la recherche du temps à venir

Justement, François Cheng et son Dit de Tianyi (Albin Michel, 1998) fait l’objet d’un long chapitre dans votre livre. Que doit-il à la Recherche ?
C’est au niveau conceptuel du roman en tant que roman de formation et d’artiste que nous pourrions comprendre la « démarche proustienne » de Cheng. Tout comme Proust, Cheng croit en la primauté des arts dans la vie spirituelle de l’être humain et il n’hésite pas à incorporer les différents arts dans le tissu romanesque. Le tableau ci-dessous démontre qu’il existe même une correspondance assez directe entre les personnages-artistes des deux romans.

Formes d’artPersonnages dans le DitLeurs homologues dans la Recherche
PeintureTianyi (plus calligraphie)Elstir
LittératureHaolangBergotte et le narrateur
ThéâtreYumeiLa Berma et Rachel
MusiqueVéroniqueVinteuil et Morel


En effet, Le Dit et la Recherche se voient partager souvent les mêmes références littéraires et artistiques : Tolstoï, Dostoïevski, Baudelaire en littérature ; Rembrandt, Vermeer, Monet, Giorgione en peinture ; Beethoven et Schubert en musique, etc. De surcroît, Proust et Cheng, tous deux, se livrent méthodiquement aux mythes et aux mythologies. Le motif du mythe d’Orphée, par exemple, est très répandu dans ces deux romans.

Cependant, le modèle proustien ne signale qu’un point de départ dans la réflexion esthétique de Cheng sur le roman. Presque chaque observation sur la culture occidentale s’accompagne d’une « équivalente » sur la culture chinoise, et vice versa, tout comme dans un exercice de traduction. La vraie intention esthétique de Cheng est de réorienter deux traditions culturelles l’une vers l’autre. De manière assez extraordinaire, à travers le modèle romanesque proustien, Cheng réussi à créer un récit semi-autobiographique, avec plein de mouvements géographiques et de passages de frontières culturelles. Alors, bien au-delà d’un pastiche littéraire, ou même d’une réécriture, la « démarche proustienne » de Cheng a pour but et pour résultat de bâtir un dialogue (comme la cathédrale de Proust ?) que moi, dans mon livre, je qualifie de « transculturel ».

  1. Cette expression, exempte de péjoration, désigne des lecteurs non spécialistes, par opposition aux chercheurs, critiques, spécialistes universitaires, etc. On peut lire à ce sujet l’article Proust forteresse : la Recherche rempart existentiel []

1 Comment

Leprince · 27 mai 2020 at 15 h 20 min

Merci à Mr Ragonneau de nous faire redécouvrir (pour moi découvrir) un aperçu de la pensée de M. Li : savante, souriante (quel beau français ), profonde, qui émeut et enseigne à tant de niveaux. Au mien, précieuses indications à propos des célèbres études chinoises sur Proust et sur leurs auteurs (rien que la traduction du titre décrit les espaces qui séparent et relient deux civilisations), révélations sur les liens entre la pensée proustienne et la philosophie bouddhique. Ayant conclu mes deux romans autour de Marcel Proust par un chapitre intitulé « La grande enquête, celle du dormeur qui s’éveille », je n’ignorais pas ces correspondances mais sans chercher à les connaître. Je mesure aujourd’hui l’étendue de ce qu’il me reste à découvrir, et encore de bien loin… Mais avoir l’occasion de simplement deviner les limites des continents qui nous sont inconnus est déjà un grand cadeau qu’on nous fait, merci à Shuangyi Li et à Proustonomics.

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