C.K. Scott Moncrieff, poète, espion et traducteur de Proust : entretien avec Jean Findlay

Publié par Nicolas Ragonneau le

Chasing Lost Time - The Life of CK Scott Moncrieff
Le capitaine C.K. Scott Moncrieff en uniforme.
Comme il était des Lowlands, il ne pouvait pas porter pas le kilt, à sa grande déception.

Il y a cent ans, l’Écossais Charles Kenneth Scott Moncrieff (1889−1930) découvrait l’œuvre de Marcel Proust. Grâce à lui, des millions d’anglophones ont lu À la recherche du temps perdu, qu’il a traduit en intégralité (moins Le Temps retrouvé) de 1920 à 1930 ; c’était aussi la deuxième traduction de cette œuvre dans une autre langue (peu après après l’espagnol). Grâce à Jean Findlay, son arrière-petite nièce, qui a écrit sa biographie, Chasing Lost Time — The Life of C.K. Scott Moncrieff, on en sait davantage sur ce personnage romanesque : héros de la Première Guerre mondiale, fervent catholique, inverti, poète et espion dans l’Italie fasciste de Benito Mussolini.

Tout amateur de Marcel Proust étant en mesure de lire un peu l’anglais doit posséder cet ouvrage dans sa bibliothèque. C’est un document d’une grande valeur, et à plusieurs égards : témoignage important sur la vie littéraire britannique des années 10 aux années 30, chronique émouvante de la Grande-Bretagne post-wildienne dans laquelle les homosexuels encouraient toujours la prison (ce fut le cas jusqu’en 1967) et, enfin, portrait d’un traducteur exceptionnel qui, non content de faire publier la Recherche en 8 ans (moins Le Temps retrouvé), avait également traduit Stendhal et révélé Luigi Pirandello au monde anglo-saxon. Mutilé de la Grande Guerre, il avait passé les dernières années de sa vie en Toscane et à Rome où son rôle de traducteur lui servait de couverture puisqu’il travaillait pour le Renseignement britannique. Mais ce chrétien passionné, converti au catholicisme en France, avait aussi sa part d’ombre. Closet homosexual comme on appelait alors (et toujours ?) en anglais les invertis vivant dans le secret (le placard), il étale au contraire sa gaudriole dans des lettres crues et pleines d’humour. On connaissait les livres qu’on ne lit que d’une main. Dans une lettre à Vyvyan Holland, C.K. Scott Moncrieff invente la traduction à une seule main : « Tu peux traduire directement à la machine à écrire sans même arrêter de te masturber, comme je l’ai fait pour ma traduction de Proust ».
Et comment croyez-vous qu’il faisait parvenir ses traductions de Proust à ses éditeurs ?
Par la valise diplomatique, tout simplement.

N.R. : Qu’est-ce que le grand public savait de Charles Scott Moncrieff avant la publication de votre livre ?
Jean Findlay : Charles apparaissait dans des notes en bas de pages ou dans des passages de biographies des grandes figures littéraires de cette époque : Wilfred Owen, Robert Graves, T.S Eliot, D.H. Lawrence, Noel Coward, les Sitwell, etc. Ces noms forment désormais une mosaïque de chapitres et de notes marginales dans sa biographie.

N.R. : Il y a des années, on vous a donné une valise pleine de lettres et de documents divers de votre aïeul. Est-ce moment décisif qui vous a poussée à écrire cette biographie ?
J.F. : Je savais qu’il était considéré comme un homme de lettres important, mais il n’y avait aucune biographie. Un des mes amis traducteur et éditeur me disait qu’il aurait dû y en avoir une, alors lorsque nous avons exhumé cette valise dans le grenier de ma grand-tante, c’était comme libérer sa personnalité de la captivité. Avec ses lettres, il était là, tout de suite, vivant. Mon agent a approché Chatto and Windus en premier, comme ils avaient été les premiers à publier Proust, et ils m’ont commandé cet ouvrage.

N.R. : Il y a tant de détails dans votre biographie… Vos recherches et la rédaction du livre ont pris combien de temps ?
JF : En tout huit ans ; il a fallu lire toutes les lettres de la valise, collationner ces documents avec les biographies des écrivains et des poètes, visiter les champs de bataille de la Première Guerre mondiale, découvrir bien d’autres lettres de la collection Berg à la New York Public Library, à Boston, au Texas et puis, après environ six années de travail, trouver un dossier aux Archives National à Kew qui révélait qu’il avait également été un espion pour le Renseignement britannique en Italie dans les années 20.

N.R. : Il y a clairement deux faces de Charles Scott Moncrieff. La première, c’est celle du poète, du traducteur, du bon fils, du héros de guerre. La seconde est celle de l’espion et de l’homosexuel. Parfois, ces deux faces se rencontrent : par exemple le titre que Charles a choisi pour Sodome et Gomorrhe dans sa version anglaise, Cities of the Plain, révèle à la fois sa crainte d’être poursuivi par la censure, mais aussi celle d’être démasqué comme homosexuel. Qu’est-ce que tout cela nous dit de l’attitude de la Grande-Bretagne à l’endroit des homosexuels à cette époque ?
JF : L’homosexualité était illégale, passible de prison. Ceux qui craignait ce qui était arrivé à Oscar Wilde choisissait soit l’exil, soit le suicide. Les lois contre l’obscénité (Obscenity Laws) rendaient impossible la publication d’œuvres évoquant l’homosexualité ou tout autre activité sexuelle explicite. C’est la raison pour laquelle D.H. Lawrence publiait ses œuvres en Italie. Il aurait été impossible de publier Sodom and Gomorrah avec un tel titre en Grande-Bretagne, et ceux qui lisaient Proust étaient assez cultivés pour comprendre à quoi Cities of the Plain renvoyait dans l’Ancien Testament (Noel Coward avait produit une pièce dans laquelle une actrice devait lire un livre nommé Sodome et Gomorrhe, comme un clin d’œil au dilemme de Charles). Finalement, c’est Boni qui prit le risque et le publia aux États-Unis, avant qu’il ne sorte au royaume-Uni. Il est aussi intéressant de remarquer que la dissimulation de ses penchants a fait de Charles un expert ès subterfuges, et un bon espion.

N.R. : Charles a été exposé à la langue française à un stade très précoce de son enfance puisque pendant ses quatre premières années sa nounou était une Belge francophone. Est-ce que vous pensez que le français était en lui depuis le début, comme un agent dormant qui ne demandait qu’à se réveiller ?
J.F. : Oui, c’est une très bonne analogie, particulièrement puisque plus tard il est devenu agent secret. Il avait aussi une formation en grec ancien et en latin, des langues pas si éloignées du français, et il passait beaucoup de temps à traduire ces langues anciennes dans sa propre prose poétique.

N.R. : Combien de langues connaissait-il à la fin de sa vie, en dehors évidemment de l’écossais, de l’anglais, du latin et du grec ancien ?
J.F. : Il a ajouté l’italien à cette panoplie puisqu’il a passé les huit dernières années de sa vie en Italie. Il avait traduit deux romans et deux pièces de Pirandello, qu’il connaissait. Charles a aussi tout fait pour faire la promotion de Pirandello dans le monde anglophone, encourageant à la fois les éditeurs britanniques et américains à le publier. On a compris à quel point il avait vu juste quand Pirandello a gagné le Prix Nobel en 1938.

N.R. : Il utilisait aussi ses langues comme un code dans sa correspondance plutôt crue, non ?
J.F. : Vyvyan Holland était le fils d’Oscar Wilde et un ami proche de Charles, mais aussi un traducteur et un polyglotte. Tout au long de leur existence ils ont correspondu et Charles le distrayait en lui racontant ses aventures paillardes. Toute leur correspondance est au HCR à Houston et je l’ignorais avant de finir la biographie. J’ai donc dû injecter les passages sur la vie intime de Charles dans le livre à la dernière minute.

N.R. : On dirait que le fait qu’il soit au front en France lui a permis de mieux comprendre le français et la culture, pour mieux l’apprécier, même si il avait étudié cette langue à l’Université avec George Saintsbury. Avant la guerre, la littérature française est plutôt absente de ses lectures.
J.F. : George Saintsbury était un grand francophile. Il a écrit A History of French Literature, et il était considéré comme une autorité sur le sujet. Il a été d’une grande influence et il a inspiré à Charles sa passion pour la littérature française. Mais vous avez raison, Charles n’avait pas l’air d’en lire avant d’aller en France et d’entendre la langue autour de lui. Puis, sur le front en Belgique, après avoir assisté à la destruction d’Ypres, il a acheté deux volumes de nouvelles de Maupassant à la reliure cuir, et c’est ainsi qu’il a découvert cet écrivain.

N.R. : Venons-en à Proust désormais. Il y a ce moment incroyable au début de votre livre, quand vous racontez que Charles et sa famille passent leurs vacances en Normandie autour de Cabourg et de Trouville. Ce même été 1896, Proust était à Cabourg avec sa grand-mère. C’est cruel de penser que Marcel et Charles étaient si proches dans l’espace, sans qu’ils se rencontrent jamais !
J.F. : Charles avait 6 ans et Marcel 25, alors je ne suis pas sûre que leur rencontre serait restée dans les annales de la littérature ! Cependant ce voyage précoce en France laissera une empreinte profonde dans sa mémoire et, quand il découvrira Proust, ses merveilleuses descriptions et les scènes qui se passent dans cette partie de la Normandie toucheront une corde sensible.

N.R. : Il y a une sorte de symétrie étrange entre la vie de Charles Scott Moncrieff et celle de Marcel Proust. Il est possible, selon Philip Kolb, que Proust ait découvert Ruskin pour la première fois au milieu des années 1890… au même moment, la mère de Charles lui faisait la lecture de Ruskin à voix haute. Les parents de Charles étaient des amis de Stevenson ; Proust était un lecteur de Stevenson. Proust comme Scott Moncrieff aimait animer des revues avec leurs amis ; Proust et Scott Moncrieff ont perdu tragiquement les hommes dont ils étaient amoureux. Marcel traduit Ruskin, Charles traduit Marcel, Proust rencontre (brièvement) Oscar Wilde, Scott Moncrieff devient l’ami du fils de Wilde… Est-ce que vous aviez remarqué cela en écrivant la biographie de Charles ?
J.F. : C’est une symétrie intéressante, et vous me la signalez. À cette époque, le monde littéraire était très petit et il n’est pas surprenant qu’ils aient lu de grands esprits en même temps. Comme pour le séjour en Normandie, le fait de connaître très tôt l’œuvre de Ruskin a raffermi son envie de traduire l’œuvre de Proust. Les deux étaient des homosexuels non déclarés, ce qui les poussaient à la sympathie et à l’amour pour Oscar Wilde, mais aussi à une compréhension du monde occulte, plein d’euphémismes et de codes, qui était celui des homosexuels à cette époque.

N.R. : Parlez-moi du processus de traduction de Charles. Il avait des techniques très personnelles, pouvez-vous en détailler les différents étapes ?
J.F. : Charles lisait d’abord avec avidité, par plaisir, puis ensuite avec un carnet de notes et un ou une amie, à haute voix. Il essayait la phrase anglaise à haute voix pour en apprécier les sons, qu’il testait sur son ami(e) — c’était souvent des femmes cultivées qui s’intéressait à lui et à Proust. Ensuite, quand il trouvait la phrase métriquement juste et qu’elle avait le sens voulu, il la notait dans son carnet. Le premier essai était toujours oral. C’est ainsi qu’il expliquait les erreurs dans une lettre à un ami : « Quand je tombe sur la plus horrible des bourdes, comme le musicien allemand sur la partition duquel une mouche s’est posée — je la joue ». Parce qu’évidemment les textes de Proust étaient plein d’erreurs de composition, puisqu’il travaillait parfois à partir d’épreuves non définitives. Donc il s’agissait souvent d’un travail d’interprétation.

N.R. : Les choix de Charles pour les titres des volumes et pour le titre général sont controversés. Je pense que les gens oublient qu’il ne pouvait pas voir l’image dans sa totalité à l’époque (je parle évidemment de l’ensemble de la Recherche), au moins au tout début. Quand il combattait au front, à Ypres, il a trouvé un morceau d’un vitrail de l’église bombardée. Au début de sa traduction, il ne connaissait que ce morceau de vitrail, ce détail de la cathédrale proustienne. En tant que lectrice de la version anglaise et de l’originale, quel est votre avis sur le choix des titres et, d’une façon plus générale, sur la traduction de Charles ?
J.F. : Une fois encore, voici une belle comparaison, qui me rappelle l’article de Charles dans le supplément littéraire du Times pour saluer l’hommage de la NRF à sa mort. Ils avaient publié des extraits inédits son œuvre, et Charles avait écrit, dans l’excitation de la découverte de ces passages nouveaux, qu’il voyait les tomes à venir « comme un kaléidoscope de morceaux de verre dont l’éclat changeait sans cesse ». On dit qu’une traduction peut être soit « belle ou fidèle* », mais pas les deux. Charles a toujours choisi la première option. Je pense que c’est ce qui fait le succès de cette traduction. Chaque titre devrait un public anglophone en priorité, et ce lectorat avait aussi une culture littéraire, comme cet extrait du sonnet n°30 de Shakespeare : ‘When to the sessions of sweet silent thought, I summon up remembrance of things past’. La traduction de Charles était une œuvre d’art en soi, qui gardait cependant à l’esprit les lecteurs de cette époque, et la manière dont on devait s’adresser à ces lecteurs. Il était aussi un critique réputé qui, comme le disait Noel Coward, « n’était jamais ennuyeux ». Une traduction fidèle et sans relief aurait aliéné le lectorat. Charles lui-même se voyait l’interprète d’une grande œuvre, comme Tortellier joue Bach ou Gieguld joue Shakespeare. Tous les titres sont des emprunts à des poèmes, Swann’s Way vient de Beowulf ; Sweet Cheat Gone de Ghost de Walter de La Mare. Charles est allé trouvé de la Mare personnellement pour lui demander l’autorisation d’utiliser ce vers. Within a Budding Grove (À l’ombre des jeunes filles en fleurs) est tiré d’un poème d’Allingham, et ainsi de suite.
*en français dans le texte

N.R. : Charles avait 18 ans de moins que Marcel Proust. Pourtant à la fin de sa vie, on a l’impression que Charles l’a rattrapé — au moins dans le temps. On ne sait pas s’il a pu lire le Temps retrouvé. Si tel n’est pas le cas, c’est triste puisqu’il a manqué la fin de l’histoire, et plus particulièrement cette phrase : « Le devoir et la tâche d’un écrivain sont ceux d’un traducteur ». Comment crois-tu qu’il aurait réagi à cela ?
J.F. : Charles avait 40 ans quand il est mort ; sa vie fut encore plus courte que celle de Proust. Mais il a travaillé à une vitesse incroyable, traduisant 22 livres, écrivant des milliers de lettres et contribuant à des centaines d’articles critiques. En plus de cela, il était mutilé de guerre et espion. Je pense qu’il aurait compris la phrase que vous citez à la fin de sa vie. Toute communication est un acte de traduction, de passage, entre une vision et une autre. Si on le fait avec élégance, avec beauté, de la précision et de l’inspiration, alors cela mérite de demeurer.

N.R. : Vous avez travaillé avec Tadeusz Kantor. Pouvez-vous nous parler de cette expérience et aussi : était-il lecteur de Proust ?
J.F. : Voici qui nous amène à Kantor. Quand le grand metteur en scène n’était pas satisfait d’un mouvement sur les planches ou d’un décor, il disait avec colère : « To nie jest eleganckie ». Je peux me souvenir du moment où il a arraché une poignée de porte violemment, parce qu’il ne l’aimait pas, expliquant qu’elle n’était pas élégante. Il attachait beaucoup d’importance aux détails, et à la manière dont les détails devaient s’assembler. Parfois, l’ensemble était moins important que le détail. Dans ce sens il ressemblait à Proust. Au début je ne parlais pas polonais et Kantor parlait parfaitement le français, alors nous parlions en français pendant mon année de formation. C’était en 1987–1988, le pays était encore sous la loi martiale. Mais je ne sais pas s’il était familier de l’œuvre de Proust. Moi-même je ne l’avais pas encore lu à cette époque.

http://www.jeanfindlay.co.uk/

Entretien réalisé par écrit et traduit par Nicolas Ragonneau en avril-mai 2019.
Lire l’entretien en anglais

Supplément : une lettre inédite
de Scott Moncrieff sur Proust

CSKM écrit à Albert et Charles Boni, ses éditeurs newyorkais, au sujet de la fin de la traduction de la Recherche. Il en profite pour signaler des corrections dans Cities of the Plain (Sodome & Gomorrhe) © Collection Jean Findlay
© Collection Jean Findlay

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