Sale temps à Balbec

Publié par Jacques Géraud le

Grand hôtel de Cabourg
Le Grand Hôtel de Cabourg © Frédéric Lipzyc

Le Narrateur est de retour… Connaissant mon goût pour les calembourdes et ma tendresse particulière pour le directeur du Grand Hôtel de Balbec, l’écrivain Jacques Géraud me fait parvenir cette courte fiction proustienne pour célébrer, à sa manière farcesque, le premier anniversaire du site Proustonomics.

Jamais la saison n’avait été aussi pourristique, selon le mot du directeur du Grand Hôtel, qui l’imputait au « raillement » climatique. La plupart des clients se confinaient dans leur chambre ou dans les salons, d’autres participaient aux « réanimations » dont le directeur, soucieux d’égayer leur séjour et surtout d’empêcher qu’ils ne l’abrégeassent, avait pris l’initiative, ainsi ces leçons de « goya » qui n’avaient pas à voir avec la peinture du maître espagnol, mais avec une gymnastique venue des Indes, à laquelle il avait infligé cette anagramme comme pour en illustrer les contorsions. « Nous allons organiser, me confiait-il d’un air gourmand, un grand tournoi de scrumble ! ». Je mis un peu de temps à déceler, sous les approximatives apparences d’une improbable compétition pâtissière, le jeu de société où il s’agit de placer des lettres sur une grille pour gagner des points en formant des mots, attestés par le dictionnaire, à l’encontre des objets lexicaux non identifiés dont le directeur était le fabricant aléatoire, ingénu et zélé. Si pourristique qu’elle fût, cette météo dévoyée n’empêchait pas quelques rares courageux de s’aventurer sous les averses et les rafales qui gonflaient leurs impers et retournaient leurs pépins lors de leurs périlleux parcours sur la digue ponctuée de larges flaques. Bien évidemment ma grand-mère, habituée à Combray à faire ses tours de jardin sous la pluie battante, était de ces gens-là, la seule de son sexe et de son âge à oser s’exposer à l’hubris des éléments, sans la moindre escorte, sans aucune surveillance rapprochée puisque, faute d’avoir réussi à la dissuader, mais refusant de me faire le coupable complice de ses pédestres fureurs — au risque, eu égard à mes bronches fragiles, d’attraper la mort —, je m’étais résigné à surveiller de loin, de la fenêtre de ma chambre, à l’oculaire des grosses jumelles que m’avait prêtées le directeur, la frêle silhouette de mon aïeule secouée par les vents déchainés qui tôt ou tard, j’en avais peur, j’en tremblais, seraient bien capables de la soulever, de l’emporter, pour la mener Dieu sait où, au terme d’une trajectoire déréglée, erratique, me faisant amèrement regretter de ne pas l’avoir attachée et encordée quitte à trouver en elle, quand les vents l’auraient entraînée au-dessus des sols, une manière de cerf-volant que je me ferais fort de gouverner à l’autre bout de la longue, longue cordelette, et elle monterait, descendrait, décrirait des orbes et des voltes ; parfois, tout fier de ma dextérité, je la sauverais in extremis d’un brusque plongeon dans la mer ou d’un crash sur la digue, mais pour peu que le vent vînt à excéder les maxima de l’échelle de Beaufort, renversant les arbres, arrachant les toitures, naufrageant les esquifs, il pourrait s’ensuivre, à la faveur d’une pareille tornade, encore jamais vue à Balbec, que le long fil reliant la pauvre vieille, valdinguant dans la nue déchirée d’irradiants éclairs, à son petit-fils arcbouté dans l’embrasure de sa fenêtre, rompe soudain, libérant de toute attache terrestre mon aïeule promptement aspirée dans, maelström inverse, le tourbillon des courants ascendants, pas plus grosse qu’une tache noire puis un point noir puis … rien ! Et je resterais esseulé, la laisse cassée et lâche entre les mains, songeant vaguement qu’un animal familier, qu’un chien pourrait s’y attacher, peut-être un épagneul, aux yeux affectueux et tristes, et je me promènerais en sa compagnie sur la digue, par tous les temps, quand même la saison à Balbec serait franchement pourristique.

Jacques Géraud

Jacques Géraud est notamment l’auteur de trois livres impertinents, et dont Proust et la Recherche forment les leitmotive : Proustites (P.O.L., 1991), Petits proustillants (PUF, 2005) et Proustissimots (ChampVallon, 2013).

Catégories : Proustiana

4 commentaires

Tessier · 13 mai 2020 à 8 h 34 min

Bravo !

Guz · 13 mai 2020 à 9 h 08 min

« Pourristique » en effet, la situation … Un Grand Merci

Jackdub · 13 mai 2020 à 9 h 45 min

Merci ! ( un touriste pas sage de passage )

ronsmans · 13 mai 2020 à 13 h 12 min

Ravissant.

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