Une lettre inédite d’Adrien Proust

Publié par Pyra Wise le

Adrien Proust écrit aux Puslowski « aux temps du choléra »

Le Fonds Pusłowski, de la Bibliothèque de l’Université Jagellonne de Cracovie, est constitué de la correspondance et des photographies de cette famille sur plusieurs générations. C’est dans ces archives que j’ai découvert une quarantaine de lettres inédites d’Adrien Proust, le père de Marcel Proust : trente-neuf lettres à la comtesse Geneviève Puslowska, née princesse Drucka-Lubecka (1821−1867) ; quatre au comte Sigismond Puslowski (1848−1913), le second fils de la comtesse ; et une de Jeanne Proust à ce dernier. Cette découverte est « capitalissime », selon le mot favori de Marcel Proust. On ne connaissait, à ce jour, que huit lettres d’Adrien Proust (deux conservées à la Rare Book and Manuscript Library, de l’Université de l’Illinois, à Urbana-Champaign, les six autres passées en vente). Mais la plupart sont d’ordre professionnel et, en outre, au moins trois sont en réalité de la main de Jeanne Proust. Ainsi, les – relativement – nombreuses lettres d’Adrien à cette comtesse polonaise permettent de découvrir son écriture, dans tous les sens du terme. On ne peut s’empêcher, à la lecture de cet ensemble, de confronter son style avec celui de son fils écrivain, qui fut aussi un grand épistolier.

« L’affection élève tout ce qu’elle touche »

En ces temps de confinement et de pandémie, il n’est pas inintéressant de publier quelques extraits de cette correspondance1. En effet, une lettre d’Adrien Proust à la comtesse Puslowska a été écrite pendant la propagation du choléra à Paris en 1865–1866. Si cette lettre ne concerne pas principalement cette épidémie, elle nous révèle cependant un Adrien Proust médecin empreint d’un humanisme tout simple, qui nous rappelle ainsi une vérité essentielle : « l’affection élève tout ce qu’elle touche ». Et comme cette affection nous apporte un réel réconfort lorsqu’elle est incarnée par un ami et/ou médecin, même éloigné, qui s’enquiert de nos grands mais aussi de nos petits maux ! Le lecteur trouvera aussi, dans la présentation de cette lettre, quelques extraits de celles à Sigismond de 1867, où il est question, de nouveau, du choléra, ainsi que des quarantaines imposées en Europe2.

Davantage qu’une patiente

Je n’ai pu déterminer exactement quand Adrien Proust a rencontré la comtesse Geneviève Puslowska, qui s’était installée à Paris avec ses deux fils, après la mort de son mari, le comte Ladislas Jan Adam Puslowski (1801−1859). Adrien Proust, comme plus tard Marcel, datait rarement ses lettres, qui se situent probablement entre 1864 et 1867, l’année de la mort prématurée de la comtesse. Leur relation a dû, au début, être celle habituelle entre un médecin et sa patiente. Pour la carrière du jeune docteur Proust, qui terminait ses études et commençait à s’établir, la pratique d’une telle patiente, une riche aristocrate, était considérable. D’autant qu’elle devait lui amener d’autres patients fortunés, tels que les membres de sa famille installés à Paris ainsi que des amis. Les lettres d’Adrien Proust laissent à penser qu’ils se fréquentaient déjà depuis un certain temps. Elles révèlent que leurs rapports évoluèrent vers une grande amitié, et même une certaine intimité. On découvre ainsi qu’Adrien Proust et la comtesse se voyaient très régulièrement, notamment le soir, pour dîner ou sortir au théâtre. Certaines lettres dépassent ainsi le commerce usuel entre un docteur et sa patiente, ou l’expression d’une sympathie ordinaire. Leur ton devient plus intime et même parfois mélodramatique, laissant penser qu’il y avait là peut-être un soupçon d’amitié amoureuse…

« Révolution et état de siège »

Adrien Proust deviendra non seulement le médecin mais aussi le conseiller, le protecteur, puis l’ami des deux fils Puslowski, François et Sigismond. Ainsi, en mars 1867, trois mois seulement après la mort de Geneviève Puslowska, il envisagea de faire un voyage avec Sigismond en Espagne et au Portugal. Mais en août, il changea leurs plans, à cause de remous politiques et de la pandémie du choléra :

« Notre voyage en Espagne me paraît impossible : il y a partout révolution et état de siège – donc pas de voyage possible de ce côté – En Hollande et en Belgique, en Italie en Sicile il y a le choléra, rien de ce côté – je ne vois que Constantinople par le Danube (Vienne et Munich) je vais regarder si la chose peut se faire ces 20 ou 22 jours et si cela est possible et si ce voyage vous convient nous pourrions le tenter. »

Des milliers de kilomètres à travers l’Europe

Dans une deuxième lettre, il renonça à cet itinéraire, à cause, cette fois, de quarantaines, et en proposa un autre :

« Il est impossible d’aller par le Danube, on ne peut que revenir de ce côté. En y allant on serait pris par les quarantaines, et on perdrait 8 jours. Il faut donc aller par Marseille et la Méditerranée. […] Nous resterions une dizaine ou douzaine de jours à Constantinople pour voir la ville, et en même temps pour admirer la côte d’Asie. Puis nous reviendrions par le Danube, et nous verrions en passant Vienne, Munich. Cela vous convient-il ? »

Rien ne permet de confirmer qu’Adrien réalisa finalement ce voyage avec Sigismond. En revanche, on connaît celui qu’il fit d’août à octobre 1869, lorsqu’il fut envoyé par le ministère du Commerce pour une mission d’information sur le choléra en Russie et en Perse. Son périple s’achève par des étapes en Turquie, en Grèce en Italie et à Marseille. Cette longue expédition est attestée par le rapport qu’il rendit aux autorités mais elle est, finalement, très peu documentée quant à ses impressions personnelles. Pour la décrire, les biographes citent généralement d’autres voyageurs de la même époque. On aimerait pouvoir dire que, lors de sa première mission, Adrien Proust ne connaissait pas seulement le trajet de 113 km d’Illiers à Paris, comme l’explique son biographe, Daniel Panzac, mais qu’il avait déjà parcouru des milliers de kilomètres à travers l’Europe, jusqu’à Constantinople et retour.

Si Adrien ne fit peut-être pas ce voyage, il renforça cependant son lien avec Sigismond lorsqu’il lui fit une autre proposition : d’être le parrain de son second fils, Robert. Il demanda aussi à la belle-sœur de Sigismond d’en être la marraine. Celle-ci, Léontine Puslowska, née Wlodek Prawdzic (1844−1915), était l’épouse de François Puslowski (1843−1908), le fils aîné de la comtesse Geneviève Puslowska. Par ce geste, Adrien Proust voulait certainement consolider l’attachement de sa famille pour les Puslowski, qu’il conservait fidèlement depuis la disparition de la comtesse, en transmettant ce lien aux futures générations. L’unique lettre de Jeanne Proust à Sigismond montre comment elle hérita de l’affection de son mari pour la comtesse, qu’elle n’avait probablement jamais rencontrée, et qu’elle la reporta sur les fils Puslowski, leurs épouses et jusqu’à leurs enfants. Il est regrettable qu’aucune autre lettre de Jeanne aux Puslowski, ni de ceux-ci aux Proust, n’ait été retrouvée à ce jour, alors qu’il est certain que les deux familles entretinrent une correspondance, car les lettres entre divers Puslowski y font souvent allusion. La lecture des lettres de cette famille permet en tout cas de suivre leurs rencontres avec les Proust, jusqu’à ce qu’ils quittent Paris et s’installent définitivement en Pologne.

Lettre inédite d’Adrien Proust à la comtesse Geneviève Puslowska

[Entre juillet 1865 et novembre 1866]

Madame la Comtesse,

Ce n’est pas pour vous prouver une fois de plus que je suis incapable de manquer à mes promesses, que je vous écris cette lettre. Vous savez trop bien que je tiens tout ce que je dis, et cette nouvelle preuve n’était pas nécessaire, elle était même superflue. Mais j’ai voulu vous écrire immédiatement pour vous reporter ce que je vous disais en partant/vous quittant : le vide que me causait/ent le départ et l’éloignement.

Je désire aussi vous renouveler mes diverses recommandations sur votre santé, et l’état sanitaire des vôtres. Bulletin quotidien et détaillé. Que devient le pouce de M. Sigismond ? L’orifice est-il tout à fait fermé ? Ou le bain parvient-il encore à l’ouvrir ? Les entrailles de M. François sont-elles redevenues à leur état normal ? Et vous, Madame la Comtesse, vous inquiétez vous toujours des absents ? Nous les ferons revenir, mais attendons.

Pour ce qui est de moi, je ne puis rien vous dire de bien intéressant : chemin de fer peu long mais avec prodigalité de poussière. Aucune description pittoresque n’est possible : il faudrait trop d’imagination, et ne pas craindre d’altérer la vérité.

Je termine en vous rappelant vos promesses : les lettres d’abord, et vous savez aussi que les promenades en omnibus ou les promenades seule/toute seule sont rigoureusement interdites : le fiacre lui-même ne peut pas être accepté : c’est dans le fiacre que les cholériques sont conduits à l’Hôpital. Ces recommandations seraient presque ridicules si l’affection n’élevait tout ce qu’elle touche.

À vous de cœur

A Proust

Lundi

Au sujet d’Adrien Proust, on peut lire le récent entretien de Lauren Malka avec Jean-Marc Quaranta, ainsi que la tribune de ce dernier dans Libération.

  1. Je prépare une édition de cette correspondance d’Adrien et Jeanne Proust avec les Puslowski. En attendant, voici une petite pré-publication. Voir aussi mes articles, « Les Puslowski, parrain et marraine de Robert Proust, avec une lettre inédite d’Adrien Proust », Bulletin d’Informations proustiennes, n o  48, 2018, p. 37–48 ; et « W poszukiwaniu przyjaźni między rodziną Pusłowskich a Proustami [À la recherche de l’amitié entre les Puslowski et les Proust] », dans le catalogue de l’exposition Xawery Pusłowski. Krakowski – Polski – Światowy, Cracovie, Musée de l’Université Jagellonne, 2019, p. 41–45. []
  2. Sur le dévouement d’Adrien Proust envers les malades du choléra en 1866, voir Robert Le Masle, Le Professeur Adrien Proust (1834−1903), Paris, Librairie Lipschutz, 1935 (en particulier p. 36). Sur Adrien Proust hygiéniste, voir Daniel Panzac, Le Docteur Proust. Père méconnu, précurseur oublié, Paris, L’Harmattan, 2003, et « La priorité du Pr Adrien Proust : la défense sanitaire », La Revue du praticien, no 54, 2004, p. 2080–2085 ; ainsi que Alain Ségal et Bernard Hillamand, « L’hygiéniste Adrien Proust, son univers, la peste et ses idées de politique sanitaire internationale », Histoire des Sciences médicales, t. XLV, no 1, 2011, p. 63–69 ; Bernard Hillemand, « Rénovation de la prévention des épidémies au XIXe siècle. Rôle majeur des pionniers et novateurs de l’Académie de Médecine, injustement oubliées », Bulletin de l’Académie Nationale de Médecine, 195, no 3, 2011, p. 755–772 ; et enfin, Bernard Hillemand, « Trois hygiénistes, C.R. Prus, S.A. Fauvel et A. Proust, et leurs rapports avec l’Orient. Continuité de pensée et d’action dans la prévention des épidémies », Histoire des Sciences médicales, t. XLVI, no 3, 2012, p. 245–253. []

7 commentaires

Guz · 6 avril 2020 à 9 h 00 min

Merci

Il est très émouvant de lire : “ …: il faudrait trop d’imagination, et ne pas craindre d’altérer la vérité.”

Bonne Continuation

    Pyra Wise · 6 avril 2020 à 15 h 04 min

    Merci. Oui, cette phrase m’avait frappée moi aussi.

Roux · 6 avril 2020 à 11 h 49 min

La conférence sur ce sujet faite au centre culturel polonais de l’Ile Saint Louis présentait en outre les différentes occurrences de la Pologne dans La Recherche et ses brouillons corrigés. Si passionnant que j’aimerais les lire à tête reposée.

    Pyra Wise · 6 avril 2020 à 15 h 07 min

    Merci de vous souvenir encore aujourd’hui de la conférence que j’avais faite le 26 septembre 2019 à la Bibliothèque polonaise de Paris, dont le sujet était en effet plus large, elle était d’ailleurs intitulée « L’amitié entre les Proust et les Puslowski : la Pologne dans la vie et l’oeuvre de Marcel Proust ».

Leprince · 26 avril 2020 à 13 h 48 min

Cette lettre d’Adrien Proust nous touche tous en ce moment particulièrement, les informations qui la précèdent sont capitales du point de vue de l’histoire des Français et du point de vue de la justice rendue. Pensant à la famille de Marcel on pense aussitôt à sa mère, oubliant trop souvent, il me semble, les remarquables personnalités de son père et de son frère docteurs, leur affection à tous deux pour l’homme et l’écrivain, leur patience, leur compréhension, leur dévouement : non seulement Robert assura, en compagnie de collaborateurs, la publication des derniers volumes de la Recherche mais, connaissant mieux que personne l’ampleur du projet, lança une parution de la CORRESPONDANCE GÉNÉRALE de son frère, comprenant l’urgence de l’entreprise à une époque où tant de ses correspondants étaient encore vivants – il n’est pas interdit que, surchargé de travaux tous altruistes, il mourut à la tâche, qu’en pensez-vous ?…

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