Selon Marguerite Duras

Published by Paul Strocmer on

On n’arrête plus Paul Strocmer. Il vient de retrouver une page inédite de Marguerite Duras derrière son piano. Après ses inédits de Proust, Michaux, Racine, Mallarmé, Montesquieu, c’est un nouveau cadeau magnifique.

Mon amitié avec Marguerite Duras m’a valu l’honneur de conserver une page inédite du Confinement de Lol V. Stein, roman abandonné, qui aurait dû faire suite au fameux Ravissement. J’ai jugé utile de faire profiter à vos lecteurs de ce trésor très seventies.

Bien cordialement
Paul Strocmer

Le confinement de Lol V. Stein

Tatiana regarde Lol, avide de confidences sur sa vie d’avant, d’avant le confinement. « C’était comment ? Raconte, Lol. Tu racontes comme un livre. » Lol ne répond pas, ne sait pas, ne veut pas se souvenir. Puis elle dit :

 « — Ce n’était pas très différent, avant. »

Tatiana la regarde encore. Comme si le temps pouvait se remplir ou se vider à volonté, sur un regard. Cela fait des semaines maintenant, qu’on se regarde, en silence. Le matin, on entend des gens qui courent, dans la rue. Le soir aussi, quelquefois. 

Lol laisse le café refroidir. Moi aussi je pense au temps d’avant, quand je pouvais sortir d’un cinéma, tomber sur T. Karl par hasard, crier son nom très fort dans la rue, Tatiana, c’est vous, tiens, quel hasard, prononcer son nom de Tatiana Karl dans S. Tahla déserte, ce n’était pas la nommer, alors. 

Mais non ; nous sommes dans cet appartement, quelque part dans les quartiers chics de P. Kapitahl, et les cinémas sont fermés, peut-être pour toujours. Le grand corps mince de Lol se lève du canapé en velours orange, ses longues mains élégantes le long de sa robe. C’est comme si les années se soulevaient avec elle. Je la revois dans la lumière du bal, au temps d’avant. Quand Michael Richardson… il doit être dans un autre appartement de P. Kapitahl actuellement, avec l’autre femme. Le soir, dans le salon, est-ce qu’ils dansent ?

Lola Valérie Stein s’est levée. Elle a esquissé un mouvement vers la cuisine. Puis elle a dit, dans le silence :

« Voulez-vous du café, encore ? » 


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