Sorel Éros, palindrome record et anagrammes proustiennes

Publié par Nicolas Ragonneau le

couverture de Sorel Eros

Jacques Perry-Salkow, le maître incontesté de l’anagramme (dont quelques-unes autour de Proust), publie, avec Frédéric Schmitter, Sorel Éros (Rivages), le plus long palindrome de l’histoire de la littérature française. Dix-huit années de travail ont été nécessaires pour dépasser le précédent record de Georges Perec.

Marcel Proust, qui aimait la symétrie et la littérature à contraintes — comme le montrent les pastiches, véritables exercices de style — aurait-il goûté Sorel Éros ? Assurément, car il codait en « lansgage moschant » avec Reynaldo Hahn et avait recours au palindrome (un mot ou un texte inverti qui se lit aussi bien de gauche à droite que de droite à gauche) en compagnie de Fénelon (Nolenef escamoté en Nonelef) et de Bibesco (Ocsebib), qui eux-mêmes évoquaient leur ami Lecram (Marcel). Au surplus, il lisait évidemment Stendhal et un de ses célèbres professeurs se nommait Sorel, Albert Sorel.

Dix-huit ans de labeur

Un livre de taille et de volume modestes, mais d’une ambition et d’une poésie démesurées : 10001 lettres de suite, 18 ans de travail de romain ( ¡Roma amor !) pour 80 pages et, finalement, le record de Georges Perec, (5566 lettres en 1969) atomisé. « C’est le nouveau jalon de l’art du palindrome […] Il n’y en aura pas de cette trempe de sitôt » écrit Paul Fournel dans sa préface. Mais pour battre le maître, il aura fallu s’y mettre à deux : Jacques Perry-Salkow et Frédéric Schmitter ont commencé à bâtir leur cathédrale le 20 02 2002 — forcément. Perec est au centre de Sorel Éros, littéralement, parce que la lettre-pivot autour de laquelle s’organise la moitié du texte et son reflet est la lettre W, en forme d’hommage au maître oulipien. De part et d’autre du miroir, on croise aussi les fantômes de Stefan Zweig, de Lewis Carroll, de Jean Fouquet ou de Shakespeare.

De la musique avant toute chose

Amusant, savant mais très pédagogique, étrange comme du Magritte, politique peut-être (« Zeus a été fat » lit-on en page 25 en pensant à Jupiter), poétique assurément : « Nous voulions “de la musique avant toute chose”, le véritable défi était la poésie générée, non le record numérique […] Ça reste une divagation, mais une divagation dont nous avons soigné la lisibilité. La fluidité, tel est le véritable record. Et pour cela il nous aura fallu dix-huit ans : pas loin de quatre lustres passés “de l’autre côté du miroir” ! » me dit Jacques Perry-Salkow, qui sait ce que bien sonner veut dire puisqu’il est aussi pianiste.
Et pour fêter l’événement comme il se doit, Jacques m’autorise à publier les anagrammes proustiennes ci-dessous, composées avec Étienne Klein, Sylvain Tesson et Raphaël Enthoven.

Quelques anagrammes

La madeleine de Proust
La ronde ailée du temps

Anagrammes renversantes ou le Sens caché du monde, avec Étienne Klein, Flammarion, 2011.

Valentin Louis Georges Eugène Marcel Proust
Il songe à l’urgence, il songe au temps retrouvé.

Anagrammes à la folie, avec Sylvain Tesson, Équateurs, 2013.

Salon de Madame Verdurin
Marivauder dans le monde

Anagrammes pour lire dans les pensées, avec Raphaël Enthoven, Actes Sud, 2016.

Le baiser du soir
Libido rassurée

Anagrammes pour lire dans les pensées, avec Raphaël Enthoven, Actes Sud, 2016.

Sorel Éros – palindrome, de Jacques Perry-Salkow et Frédéric Schmitter, Rivages. Préface de Paul Fournel 80 pages, 13 €


6 commentaires

Richard LEJEUNE · 29 février 2020 à 8 h 40 min

Merci à vous pour nous avoir donné à connaître cet ouvrage. Puis-je profiter de l’occasion pour vous poser une question qui m’a toujours « perturbé ». Comme vous l’écrivez justement l’anagramme correcte de « Fénelon » est bien « Nolenef ». Or, j’ai toujours été étonné que dans sa correspondance avec Bibesco, comme dans les études qui lui ont été consacrées, il est noté « NONELEF » qui ne constitue pas, vous en conviendrez, une anagramme parfaitement exacte. Sont-ce des erreurs de typographes ou Proust a‑t-il réellement écrit « Nonelef » ?

    Nicolas Ragonneau · 29 février 2020 à 8 h 48 min

    Vous avez tout à fait raison et mon œil avait corrigé Nonelef en Nolenef. Proust écrit bel et bien Nonelef, qu’il trouve peut-être plus euphonique. Je ne m’en étais jamais aperçu. Le cerveau rétablit bien des énoncés, mm ls pls trngs, emêm sel sulp sfituaf !

    Philippe de Nevers · 4 mars 2020 à 21 h 46 min

    Nonelef n’est-il pas une des anagrammes possible et Nolenef le palindrome (cas particulier d’anagramme miroir)
    Sachant que ni Nonelef, ni Nolenef ne sont des mots communs, peut-on vraiment parler d’anagramme et de palindrome ?
    Néanmoins c’est bien Marcel qui a « fait le nom » “Nonelef” !
    Le choix de Nonelef me fait penser par réflexe à None left (Il n’en reste plus)

      Nicolas Ragonneau · 4 mars 2020 à 21 h 55 min

      Bien vu Philippe. Pour votre dernière remarque, je doute que la connaissance de l’anglais de MP fût suffisante à l’époque, mais quelqu’un a pu lui souffler cela.

        Philippe de Nevers · 4 mars 2020 à 22 h 36 min

        Nicolas, loin de moi l’idée avec ce « None left » de formuler une hypothèse plausible, D’autant que si je m’en remet à une simple recherche google Marcel PROUST a bien employé dans ses écrits « Nolenef » – le palindrome – et non pas « Nonelef » ??
        Simple remarque de béotien. La parole avérée ? place aux spécialistes !

Gineste Thierry · 29 février 2020 à 13 h 21 min

Mon anagramme de À la recherche du temps perdu : CE MEC HARD ET PAS PRUDE HURLE. J’ai fait de cette anagramme l’exergue de ma contribution à l’ouvrage LA VÉRITÉ D’UNE VIE ( Honoré Champion, PARIS, 2019, bibliothèque de littérature générale et comptée N•162 ) sous la direction de Joanny Moulin.

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