Une série mensuelle pour célébrer les 90 ans du studio Harcourt

Published by Nicolas Ragonneau on

Cosette Harcourt vers 1934. Studio Harcourt. Ministère de la Culture – Médiathèque du Patrimoine

Le studio Harcourt, lancé en 1934, fête ses 90 ans cette année. De nombreux amis et lecteurs de Proust ont pris la pose pour le studio mythique, et même un certain Robert Proust. Une série d’articles viendra célébrer, chaque troisième samedi du mois et sous la plume de différents contributeurs, cet anniversaire.

L’histoire du studio Harcourt est celle d’une magnifique réussite collective, née de l’association, en décembre 1933, des frères Jacques et Jean Lacroix, de Robert Ricci (le fils de la couturière Nina Ricci) et de Cosette Harcourt. Les frères Lacroix étaient des éditeurs de presse professionnelle : ils avaient compris que leurs magazines, et ceux de leurs concurrents allaient consommer de pantagruéliques quantités d’images, et notamment des portraits de personnalités. C’est la raison pour laquelle les Lacroix et Ricci créent simultanément deux studios photographiques : « Pro-Photo consacré à la photographie publicitaire et le studio Harcourt pour la « photographie d’art« 1. » Studio Harcourt s’installe au 11 bis rue Christophe-Colomb, dans le VIIIe arrondissement de la capitale. Trois hommes à la tête de ce qu’on n’appelait pas encore un groupe de presse et de communication, quoi de plus commun ? Un studio portant le nom d’une femme, associée et ayant 25% des parts dans l’affaire, voilà qui était plus singulier pour l’époque. La réussite du studio est indissociable de la personnalité de Cosette Harcourt, une femme dont l’audace et la science du commerce et du marketing font merveille. 

Cosette Harcourt est un vivant oxymore, une identité de papier qui oppose, à la roture et à la pauvreté du personnage de Victor Hugo pour le prénom, l’aristocratie la plus ancienne pour le nom. L’historienne de la photographie Françoise Denoyelle, à qui l’on doit tout ce qu’on sait aujourd’hui du studio et qui a méticuleusement documenté le passé de Cosette Harcourt sans lever tous ses mystères, la décrit ainsi : « Frêle mais d’une élégance dont le charme et la distinction rappellent celle de Coco Chanel, Mademoiselle Harcourt est une femme moderne. Elle fume, aime les voitures et jouit de l’indépendance que lui assure un travail dont elle parle volontiers alors qu’elle laisse planer le mystère sur son passé2. » Si Cosette est elle-même photographe, son apport décisif réside dans la définition de l’esthétique du studio et dans sa volonté de faire perdurer cette esthétique, indépendamment du style ou de la patte de chaque photographe. C’est une façon d’affirmer que la marque est plus forte que les opérateurs eux-mêmes, et c’est aussi un mode de travail industrialisé, qui se prémunit contre la lassitude que pouvaient ressentir les photographes des grands studios du passé. L’esthétique Harcourt est basée sur un certain nombre d’invariants et de caractéristiques qui se cristallisent à partir de 1937 et que nous aurons l’occasion d’évoquer tout au long de la série.

Harcourt pour un spectateur du XXIe siècle est synonyme de glamour et de cinéma, mais à la naissance du studio Harcourt les acteurs, les stars flamboyantes se faisaient plutôt rares. Cosette n’hésite pas à téléphoner à des écrivains pour leur signifier que la presse a besoin de leur portrait afin de les attirer dans son studio. On pourrait détourner la fameuse formule de Roland Barthes, en changeant une simple lettre pour affirmer qu”« En France, on n’est pas auteur si l’on n’a pas été photographié par les Studios Harcourt3. » Paul Valéry, dont l’autorité était immense dans les années 30, sans doute sensible à la flagornerie de Cosette, fut ainsi l’une des premières personnalités du monde littéraire à poser pour Harcourt. Le grand chirurgien et héros de guerre Robert Proust, qui était devenu à la mort de Marcel l’éditeur scientifique d’À la recherche du temps perdu et de la correspondance de son frère, fut également un modèle de la toute première heure. Le cliché n’est pas dans les archives numérisées du studio mais un tirage, en bas duquel figure la griffe Harcourt, appartient à la famille Mauriac : je l’ai publié dans mon entretien avec Nathalie Mauriac Dyer en 2020. Un autre tirage provenant de la collection Patricia Mante-Proust est signalé dans une vente Sotheby’s de 21 photographies autour de Robert Proust (lot 179), lequel porte la mention « vers 1930 ». Le studio ayant ouvert ses portes en 1934, il est aisé de rectifier et de dater plus précisément cette image entre 1934 et mai 19354, mois de décès de Robert Proust. Ce portrait a justement été publié avec la nécrologie du professeur Proust dans La Presse médicale, le 22 juin 1935. Le tirage de la vente Patricia Mante-Proust a été acquis en 2016 par le grand collectionneur Pedro Corrêa do Lago, qui l’a reproduit dans son livre Marcel Proust, une vie en lettres et en images (Gallimard, 2022, p. 267).

Le style qui fera la légende studio Harcourt n’est absolument pas reconnaissable au premier coup d’œil dans le portrait de Robert Proust. Les noirs ne présentent pas la densité ni la profondeur canoniques, les lumières et les retouches n’ont pas encore leur lustre légendaire. Et, par-dessus tout, le sujet pose de face, ce qui n’arrivera pratiquement plus jamais dans toute l’histoire du studio. Mais l’intérêt de cette prise de vue est ailleurs : Robert Proust, en posant ainsi, fait un clin d’œil à son frère dans l’au-delà. Il adopte, à de menus détails près, la même posture que Marcel dans son portrait par Otto Wegener, quelque 50 ans plus tôt : l’index et le majeur de la main gauche sont posés sur la joue, les autres doigts sont repliés sous le menton, dans une attitude qui deviendra à la fois un jeu pour les proustiens mais aussi un véritable lieu commun du portrait d’écrivain. On ne saura jamais qui, de Cosette Harcourt, de Robert Proust ou d’un quidam, a eu cette belle idée mais on peut avancer une hypothèse sur la rencontre des deux premiers. En cherchant dans les archives médicales des occurrences de Robert Proust, j’ai trouvé un portrait du chirurgien par Henri Manuel dans le numéro 30 de Paris médical : la semaine du clinicien (1933). Cosette Harcourt, avant de diriger le studio avec le triumvirat sus-cité, avait fait, en 1932–1933, ses armes de photographe et de vendeuse chez Manuel Frères, qui possédaient un studio renommé dans un hôtel particulier du XVIe arrondissement. C’est donc vraisemblablement là que Cosette a fait la connaissance du frère cadet de Marcel.

Quand Cosette attire Robert Proust au studio Harcourt, elle connait sans doute, sinon le passé photographique du médecin, du moins une partie de celui-ci. À l’âge de 14 ans, il pose pour Paul Nadar, puis il retrouve l’atelier du photographe à l’âge de 18 ans5. En 1890, au lycée Condorcet, il apparait sur la photo de classe de philosophie, en compagnie d’Abel Desjardin, Paul Baignères et Robert Dreyfus, devant l’objectif de Pierre Petit, un autre grand nom de la photographie du XIXe siècle. Enfin, Henri Manuel fait son portrait avant qu’un opérateur ou une opératrice du studio Harcourt ne l’immortalise une dernière fois. Pour Cosette, en se rattachant à cette généalogie via Robert Proust, c’est peut-être une autre façon de signifier l’ambition du studio et de déclarer, par l’image, qu’il appartient désormais à l’histoire de la photographie. 

Épisode 1 : Paul Valéry, Proust mais pas trop
Épisode 2 : Jean Zay, abolir le temps avec Marcel Proust

  1. Françoise Denoyelle, Studio Harcourt (éditions La Manufacture, 1995), p.11. ↩︎
  2. Françoise Denoyelle, Studio Harcourt, op. cit., p.10. ↩︎
  3. Roland Barthes, Mythologies (Seuil, 1957), p.23. ↩︎
  4. En 1934 et 1935, le studio n’avait qu’un millier de clients. Voir Françoise Denoyelle, Studio Harcourt 1934–2009 (Nicolas Chaudun, 2009), p.35. ↩︎
  5. Le Monde de Proust vu par Paul Nadar (Editions du Patrimoine, 1999), p.37. ↩︎

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