Entretien avec Philippe Robinet

Published by Nicolas Ragonneau on

Philippe Robinet PDG de Calmann-lévy
Philippe Robinet. Photo Bruno Lévy.

Philippe Robinet dirige les éditions Calmann-Lévy depuis 2016, une maison quasi bicentenaire fondée par Michel Lévy ; il vient de publier une édition des Plaisirs et les Jours en fac-similé et fait paraître Les éditions Calmann-Lévy de la Belle Époque à la Seconde Guerre mondiale de Jean-Yves Mollier. Dans cette suite de l’histoire éditoriale de la maison initiée par l’historien, on en sait davantage, grâce à des archives inédites, sur l’édition des Plaisirs et les Jours et sur les relations entre Proust et son éditeur.

Question rituelle au seuil de chacun de mes entretiens : Quelle a été votre découverte d’À la recherche du temps perdu, ou de toute autre œuvre de Proust ?
À la recherche du temps perdu a d’abord été une lecture difficile adolescent, au point de l’abandonner. Puis d’y revenir plus tard et d’y plonger complètement après la découverte des Plaisirs et les Jours jusqu’à en découvrir toute l’importance.

Calmann-Lévy a été le premier éditeur de Proust avec Les Plaisirs et les Jours. Que reste-t-il de cet événement, peu considérable à l’époque, et finalement majeur cent ans plus tard, dans les archives de l’entreprise ?
C’est en réunissant ses articles parus dans Le Banquet et La Revue blanche que Marcel Proust a composé le beau volume intitulé Les Plaisirs et les Jours qu’il a confié à Paul Calmann et qui sera publié, en juin 1896, avec la préface d’Anatole France, les quatre pièces pour piano composées par Reynaldo Hahn et les très belles aquarelles de Madeleine Lemaire qui en font un objet tout à fait unique, mais qui n’a pas trouvé de lecteurs à l’époque et dont il n’a guère vendu que 330 exemplaires selon l’inventaire de mai 1918.
Jean-Yves Mollier dans Les éditions Calmann-Lévy de la Belle Époque à la Seconde Guerre mondiale, qui paraît ces jours-ci chez Calmann-Lévy, nous donne les clefs des relations entre Marcel Proust et Calmann-Lévy.
En effet, dans une lettre que Gaston Calmann-Lévy a adressé à Marcel Proust le 25 juin 1918, le patron de la maison d’édition explique à l’auteur que, sur les 1500 exemplaires du tirage original des Plaisirs et les Jours de 1896, il demeurait 1100 exemplaires en feuilles et 71 avec couvertures chez le brocheur qui souhaitait qu’on le débarrasse de ce stock. « Malheureusement, la vente de ce volume est, depuis un certain nombre d’années déjà, complètement arrêtée et vu les événements actuels, je ne puis espérer que la situation s’améliore » écrit Gaston Calmann-Lévy. Avant de se décider à les solder, il souhaitait savoir si l’auteur désirait en acquérir et, dans ce cas, il les lui cèderait à 3 F l’exemplaire, ce qui révolta à très juste titre Marcel Proust.

Une autre correspondance présente dans les archives de la maison d’édition prouve que ni Paul ni Georges Calmann n’ont lu Les Plaisirs et les Jours lorsque le manuscrit, protégé par le nom d’Anatole France, leur est parvenu, et que, en toute logique, ils en ont confié la lecture à un employé de la maison.

À ses proches, l’écrivain parle même « de crasse commerciale sans nom » de la part de son ancien éditeur, crasse qui, selon lui, aurait dû valoir « un châtiment » au « stupide Georges Calmann » ou à son frère Gaston, dont seule la femme, et le fils, sans doute l’aîné, Robert Calmann-Lévy, trouvaient grâce à ses yeux. Sa réponse a disparu du dossier « Marcel Proust » aux archives de la maison d’édition, mais elle a dû être écrite entre le 26 et 28 juin puisque, le 29, Gaston Calmann, offusqué par les termes employés par l’écrivain, lui déclare qu’il ne lui cèdera pas d’exemplaires au prix proposé « vu le ton de votre lettre », et il ajoute ironiquement : « Vous me dîtes que la vente doit être au moins de 5 par an ; comme il en reste 1100 exemplaires, cela représenterait 220 ans, ce qui est un peu long pour moi. Aussi, si je trouve l’occasion de les écouler, j’userai d’un droit que je possède absolument ». Gaston Calmann-Lévy ne pouvait imaginer que quelques mois plus tard, le prix Goncourt viendrait récompenser l’auteur d’À l’ombre des jeunes filles en fleurs, mais, en lui répondant de cette manière aussi insolente que l’était la réponse de l’écrivain, il lui avait précisé qu’il ne lui demandait pas de payer les frais d’impression de son premier livre, passés par profits et pertes dans la comptabilité de sa maison d’édition.

Couverture du livre de Jean-Yves Mollier sur calmann-Lévy

Une autre correspondance présente dans les archives de la maison d’édition prouve que ni Paul ni Georges Calmann n’ont lu Les Plaisirs et les Jours lorsque le manuscrit, protégé par le nom d’Anatole France, leur est parvenu, et que, en toute logique, ils en ont confié la lecture à un employé de la maison (pour tous les détails sur cet employé resté longtemps inconnu, lire l’article de Jean-Yves Mollier). Qui a manifesté son immense incompréhension de ce qui fait la qualité d’un texte littéraire. Il ignorait qu’en agissant de la sorte, il allait empêcher l’auteur d’À la recherche du temps perdu de songer aux éditions Calmann-Lévy lorsqu’il s’agirait de confier à un éditeur son grand œuvre mais il n’avait pas hésité un instant, fort de ses certitudes et persuadé d’être le gardien du temple des valeurs bourgeoises, à donner à Marcel Proust une singulière image de l’éditeur de la rue Auber.

En 1921, alors qu’il est devenu un auteur en vue récompensé par le prix Goncourt, Marcel Proust interviendra à plusieurs reprises pour que Gaston Gallimard s’entende avec Gaston Calmann-Lévy et rachète les droits de l’édition des Plaisirs et les Jours. Après plusieurs échanges, son premier éditeur écrira, le 28 octobre 1921, à Marcel Proust, qu’il comprend son désir de réunir ce volume à ses « autres belles œuvres » et qu’il ne demande rien en échange. Gaston Gallimard devait confirmer cet accord le 14 novembre 1921, au lendemain de la dernière annonce de la maison Calmann-Lévy en faveur de son édition des Plaisirs et les Jours, mais ce n’est qu’après le décès de l’écrivain qu’un traité en bonne et due forme sera signé entre les deux maisons d’édition, le 9 mai 1923. On se doute qu’à cette date, la clôture du dossier « Marcel Proust » chez Calmann-Lévy dut laisser un goût amer aux deux frères de Paul Calmann, l’éditeur qui avait fait confiance au débutant, mais avait eu tort de confier la lecture du manuscrit à un homme de 74 ans demeuré enfermé dans les frontières d’un univers littéraire désormais dépassé.

Vous rééditez justement cet ouvrage en fac-similé. Pourquoi cette décision ? l’édition de Fallois n’était plus disponible ou était sur le point de disparaître ?
Une maison d’édition se caractérise par ses découvertes, et par les auteurs contemporains qu’elle accompagne. Mais aussi par son histoire. Et celle de Calmann-Lévy est immense. Comme le disent les historiens, Michel Lévy est l’inventeur de l’édition moderne et lorsqu’il crée les éditions Michel Lévy en 1836 – qui deviendront Calmann-Lévy à sa mort quand son frère ajoutera son prénom Calmann au nom Lévy – il deviendra le plus grand éditeur européen de la fin du XIXe siècle.

Il me paraît indispensable de raconter cette histoire et de remettre en lumière quelques auteurs majeurs de notre histoire. Nous avons ouvert notre collection Patrimoine avec Charles Baudelaire et ses Fleurs du Mal, puis Pierre Loti et Pêcheurs d’Islande, et vont venir en 2023 Ernest Renan et Vie de Jésus puis suivra Anatole France avant d’autres évidemment.

L’ouvrage est superbement façonné, avec une couverture en toile, un fer à dorer, une jaquette, une tranchefile et un signet. Est-ce le même format que l’édition d’origine ? Parlez-moi un peu de ces choix de fabrication.
Nous conservons un exemplaire de l’édition originale qui est en grand format. La décision de la republication dans un format plus adapté à nos librairies d’aujourd’hui, avec un façonnage très précis, montre notre engagement pour les beaux livres, et nous travaillons étroitement avec des imprimeurs, relieurs, façonneurs… pour arriver à ce résultat. D’ailleurs je précise que nous marquons sur tous nos livres qu’ils sont « imprimés et reliés en France ». Cette réindustrialisation commencée il y a quelques années permet aussi d’aider à développer des compétences techniques.

Cette publication s’inscrit évidemment dans le cadre du centenaire de la mort de Marcel Proust, qui aura vu la publication de plus de cent ouvrages de l’écrivain ou sur l’écrivain, sans parler des expositions, des lectures, des différents événements… que pensez-vous de cette incroyable profusion ?
Plus on parle littérature, mieux c’est !

Parlons un peu de Calmann-Lévy. Vous êtes à la tête de la maison depuis 2006 ; Pierre Lemaitre, Jean-Christophe Rufin vous ont rejoint. Vous placez de nombreux auteurs dans les meilleures ventes de fiction, notamment Guillaume Musso, qui ne quitte jamais les TOP 10 annuels. Calmann-Lévy est redevenu une formidable « machine à best-sellers ».
Pas de machine ! Nous sommes simplement les héritiers de cette vision d’une littérature en partage qui est le projet originel de Michel Lévy. Une maison d’édition c’est son histoire, mais aussi une équipe qui en a la charge à un moment.
C’est pourquoi la maison Calmann-Lévy affirme en ce début du XXIe siècle sa raison d’être qui est de partager la littérature avec le plus grand nombre et ainsi mettre nos mondes en commun.
Ma conviction, la conviction de toutes les équipes de Calmann-Lévy est que les histoires, les idées et les émotions que portent les livres, forgent notre histoire commune, notre culture et notre rapport aux autres. La pluralité des récits nous enrichit mutuellement et leur universalité nous réunit pour faire société, ensemble.
À l’heure où la tentation du repli identitaire est forte et où la polarisation des opinions oppose plus qu’elle ne nourrit le débat démocratique, nous avons plus que jamais besoin des livres. De tous les livres.
Des best-sellers évidemment, mais aussi des découvertes, des premiers romans ou encore des essais ou de la philosophie. Par exemple nous avons relancé la collection Liberté de l’esprit créée par Raymond Aron.

Comment est-ce qu’on accompagne des auteurs qui sont devenus de vraies marques en eux-mêmes, quand d’autres se tournent de plus en plus en souvent vers l’auto-édition ? Ou, pour dire les choses autrement, quel est le sens, en 2022, d’un grand éditeur de littérature populaire, quelle est sa valeur ajoutée ?
Les auteurs auxquels vous pensez ne s’autoéditent pas mais créent des maisons d’édition, rien de nouveau sous le soleil. En quoi ce serait différent d’un écrivain comme Hubert Nyssen qui a créé Actes Sud ? Si, en revanche, certains s’affranchissent de leurs éditeurs simplement pour réduire les coûts de personnel, alors je condamne cette ubérisation de l’édition. La sous-traitance de toutes les fonctions est synonyme de faillite assurée. Vous pouvez la presse en exemple où les journalistes ont dû quitter les rédactions : ça ne marche pas. Je ne pense pas qu’il y ait aujourd’hui une défiance vis-à-vis de l’éditeur. Un auteur a besoin d‘un éditeur, de cette relation privilégiée qui permet à un livre d’exister et à une œuvre de se construire.

Une dernière question sur le Labo des Histoires, dont vous êtes l’initiateur, et dont vous êtes le Président d’Honneur. En quoi est-ce important pour vous, aujourd’hui comme pour l’avenir ?
Laurent Keiser préside cette association, avec Thibault Laccarière en qualité de délégué général. Ils poursuivent l’idée de transmettre à tous les jeunes la passion de l’écriture. L’importance de l’expression par les mots. Je veux encourager vos lecteurs à aller voir labodeshistoires.com ; Il faut les soutenir. Leur travail est formidable.


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